Grand débat national : va-t-on passer à côté du sujet ?

Millions March Boston By: Tim Pierce - CC BY 2.0

Le danger est que le président se croie obligé d’en faire trop, renforçant ainsi une partie de la société dans le sentiment qu’elle est victime de l’autre.

Par Anthony Shea.

Le Grand débat national évoque cette image utilisée dans la psychologie de la perception, qui représente, selon le regard de l’observateur, soit un trophée en forme de coupe, soit deux visages de profil se contemplant. Le trophée symboliserait les chances de succès de l’entreprise GDN, les visages incarneraient chacun une moitié de la France scrutant l’autre avec hostilité.

Nous allons essayer de déterminer laquelle des deux interprétations, la pessimiste, ou l’optimiste a le plus de probabilité de s’imposer. Pour saisir le sens du processus que constitue le GDN et évaluer ses chances de succès, on peut l’envisager sous trois angles différents : celui d’un règlement de compte historique, celui d’une opération plutôt hasardeuse et lancée dans l’urgence, enfin celui d’une démarche méritoire, mais dont nous verrons si elle risque de passer à côté du sujet.

Un jeune président, un lourd passé

On reproche au Président des maladresses de communication : le 80 km/h, la taxe sur le diesel et autres. Mais le sujet n’est pas vraiment là. Ce président a la malchance de se trouver devant une caisse où l’on vient justement de se rappeler que les factures laissées par ses prédécesseurs depuis 50 ans n’ont pas été réglées. Il hérite de la responsabilité d’un demi-siècle de politiques économiques mal inspirées, de soi-disant bonnes intentions qui ont pavé un enfer.

Simplifions : après les Trente glorieuses, la croissance ayant disparu de son propre mouvement, ou bien dans un baril de pétrole, dont le prix fut multiplié par dix en dix ans (1970-1980), une partie de l’opinion, disons la gauche, considéra que la seule façon d’entretenir la hausse du pouvoir d’achat de ses sympathisants était d’effectuer des prélèvements sur celui du reste de la population. La redistribution prit son essor, la notion de justice sociale lui apporta un soutien doctrinal aussi sonore qu’il était flou.

Dans la bataille des idées la droite se trouva acculée à la défensive. S’abreuvant au néo-marxisme qui imprégnait jusqu’aux meilleurs esprits, la vieille revendication égalitariste retrouvait sa vigueur, face à une droite culpabilisée, et ranimait la méfiance que les Français, selon l’historien britannique Theodore Zeldin, éprouvent les uns à l’égard des autres.

Les gouvernements, qu’ils fussent de droite comme de gauche, entreprirent donc de déshabiller Pierre pour habiller Paul. Cinquante ans plus tard Paul est-il au moins satisfait ? Non, il enfile cette fois-ci un gilet jaune. Ce n’est pas forcément ingratitude de sa part, il a l’impression de s’être appauvri. Triste paradoxe !

La redistribution n’a pas donné de bons résultats, elle a apporté la stagnation, le chômage, la semi-étatisation de l’économie et le déficit public. On aurait pu en chemin se demander au moins si la social-démocratie était effectivement la voie qui menait vers la prospérité. Hélas ! Comme le faisait remarquer Schumpeter en 1950

« The remedy for unsuccessful socialization which will suggest itself, will be not less, but more socialization ».1.

Paul connaît des fins de mois difficiles, mais Pierre se demande s’il n’est pas, lui, le vrai Gilet jaune. Il n’a pas cessé de cotiser, directement ou indirectement, à toutes sortes de caisses, dont celles du Trésor, et ce n’est jamais assez. Voici qu’on lui reproche à nouveau d’être un nanti, de se soustraire aux obligations de solidarité nationale. Il se serait attribué les fruits de la croissance, tant qu’il y en avait, il n’aurait, tel St Martin, donné que la moitié de son manteau ! Pierre se dit que peut-être, comme nombre de ses amis, il aurait dû aller chercher fortune sous d’autres cieux.

Mais l’opinion est prête à considérer que ce sont les revendications de Paul et de ses camarades Gilets jaunes qui sont légitimes. Ils sont les laissés-pour-compte de la mondialisation, de l’Europe. De nombreux travaux, dont ceux de Christophe Guilluy, avaient mis en lumière le phénomène de coupure du pays en deux, de paupérisation qui a provoqué la crise actuelle.

Dans celle-ci il ne s’agit pas que de pouvoir d’achat ; sa dimension psychologique paraît tout aussi importante. Les Gilers jaunes réclament un statut, de la considération. La satisfaction des demandes matérielles ne sera efficace dans cette crise que si elle est interprétée par eux comme une réparation morale.

Allons un peu plus loin dans la voie psycho-sociologique : la crise de l’automne est une crise d’abandon. Ce sont les enfants, en principe, qui y sont le plus sensibles, mais les adultes peuvent aussi en éprouver les affres. L’abandon, c’est l’absence, durable ou momentanée, du père et/ou de la mère, d’une figure d’autorité. On serait dès lors tenté dire que la crise des Gilets jaunes est une manifestation de la crise d’autorité qui affecte la société entière. L’autorité est rejetée, mais son absence crée un malaise, sinon l’angoisse.

Les appels à la démission du Président devraient alors se lire dans un miroir : ce qui est demandé en réalité est la restauration d’une autorité. Ne pas le comprendre serait engager le Grand débat national dans une voie sans issue.

Un Grand Débat national mal engagé ?

L’exercice Grand débat national est complexe, il comporte deux dimensions, l’une cachée, l’autre officielle.

Profondément il s’agit d’un exercice de justification. La mondialisation est accusée de tous les maux, mais à l’arrière-plan le vieux thème marxiste de la lutte des classes joue à nouveau son rôle mobilisateur. Le Président et son gouvernement paraissent se sentir coupables d’injustices commises au détriment d’une partie de la population.

En tout cas c’est la posture qu’ils ont adoptée, ce qui peut être habile d’un point de vue de gestion de la crise mais les limite à un certain registre. Comme un accusé qui, aux États-Unis, décide de coopérer avec les enquêteurs dans l’espoir d’obtenir un jugement clément, le Président est parti écouter ses électeurs, qui se trouvent bénéficier d’une présomption de raison. Nous ne sommes pas dans une consultation qui eût été décidée sereinement, dans le but de faire apparaître la volonté profonde du corps électoral sur tel ou tel sujet. La France n’est pas le canton d’Appenzell. L’affaire qui nous occupe répond à une menace, à une urgence.

Dans ces circonstances le danger est que le Président se croie obligé d’en faire trop, de se racheter, renforçant ainsi une partie de la société dans le sentiment qu’elle est victime de l’autre. Il a là une tentation démagogique. Y céder mènerait à l’échec.

Il doit avant tout effectuer un rétablissement symbolique, redevenir l’incarnation de l’autorité républicaine. Mais pour cela il ne faudra pas paraître mendier le consentement des électeurs. Ici la jeunesse du Président est à la fois un atout, celui du dynamisme et de la capacité à renverser une situation qui ne lui est pas favorable, et une faiblesse. Une figure plus chenue, plus gaullienne réussirait sans doute plus facilement à s’imposer.

Officiellement il s’agit de recueillir les doléances et suggestions de la population, de manière à ce que le gouvernement s’en inspire pour l’élaboration de sa politique future, supposée connaître un tournant par rapport à son état pré-crise.

La difficulté pratique vient ici du caractère forcément foisonnant, en partie irréaliste, des réponses à venir. Le gouvernement a pris la précaution d’inclure dans le questionnaire un certain nombre de questions dites fermées, auxquelles on répond en cochant une ou plusieurs cases. Sur ces points il aura des réponses précises. Le reste, c’es-à-dire les questions ouvertes, demandera un énorme travail d’interprétation.

En principe devraient émerger des unes et des autres un accord sur ce qu’il y a lieu de faire pour améliorer l’administration du pays, corriger les injustices, etc. C’est à cela que sera jugée l’utilité du questionnaire, mais ici deux obstacles vont se présenter.

Le premier concerne la possibilité d’émergence d’un consensus. Notons ici que ce terme d’origine latine, populaire aux États-Unis, a été comme réimporté en France. Son intermittence historique suggère que le consensus, en tant qu’accord des citoyens sur ce qu’il convient de faire, n’est pas une pratique française. La République n’est pas tout à fait la démocratie : à supposer qu’il y ait une volonté générale, elle s’impose à l’ensemble des citoyens.

La majorité, c’est la volonté générale, en pratique celle des gens qui sont supposés représenter les citoyens : la Convention, l’Assemblée. Une fois celle-ci proclamée, peu importe le consensus. D’ailleurs celui-ci existe-t-il jamais ? Nous nous heurtons ici à l’argument de l’œuf et de la poule : faut-il une volonté générale parce qu’il n’y a pas de consensus, ou bien le consensus-building est-il hors-sujet parce que de toute façon la volonté dite générale, en réalité celle des gouvernants, est établie ?

De ce qui précède nait un doute sur la possibilité d’émergence de projets d’action qui correspondraient effectivement aux désirs d’une majorité des citoyens, qui rapprocheraient ceux-ci les uns des autres. Dans d’autres pays (Canada, Suède, Pays-Bas, etc) des processus de consultation ont été menés avec un certain succès, après des discussions souvent difficiles. L’accord est apparu sur des politiques qui ont été ensuite mises en œuvre. Dans les pays du Nord, protestants, le consensus est peut-être plus facile à dégager.

Est-ce possible en France ? Les Français ne seront jamais… des Suisses. Une décision qui ailleurs rallierait les suffrages serait en France attaquée sous des prétextes divers : elle avantagerait les uns au détriment des autres, ou bien elle ne serait que poudre aux yeux, etc.

Ne partons pas battus : on peut faire beaucoup pour convaincre une grande partie des citoyens que l’on joue franc jeu : montrer que la lutte des classes est un concept démodé, se donner des objectifs précis, associer pécuniairement le public à un retour de la croissance.

Le deuxième obstacle est relatif aux intentions profondes du gouvernement quant à l’utilisation des résultats du questionnaire. Il n’est pas interdit de se dire que dans cet exercice les questions comptent plus que les réponses : il faut, dans cette crise, donner aux citoyens un mode d’expression, une soupape, leur communiquer l’impression qu’ils participent enfin directement aux décisions.

Le jeune Président s’emploie avec quelque panache à parler et écouter tout le monde. La démocratie devient ainsi plus directe, ce qui est opportun, mais l’assise que représente le système représentatif se trouve ébranlée. Le Président affecte de battre sa coulpe, mais il semble aussi vouloir poursuivre dans la voie tracée dans son programme électoral. Cette contradiction peut compromettre l’ensemble du processus Grand débat national, si elle vient au grand jour.

On imagine, pour la résoudre, un recours au référendum, procédure à la fois solennelle et incontestablement démocratique, supposée marquer la sortie de crise. Encore faudrait-il, pour trouver les bonnes questions à poser, envisager des réformes à la fois importantes et raisonnables qui simultanément aient l’appui du pouvoir et soient susceptibles de rassembler une majorité convaincante. On sait assez que dans un référendum les électeurs votent souvent davantage pour ou contre des personnes que des idées. La démarche référendaire serait donc aventureuse pour le Président, qui, au moment où il croit rétablir enfin le calme dans le pays, risquerait de se trouver désavoué.

À côté du sujet (sur le chapitre Fiscalité et dépenses publiques)

Le Grand débat national amènera sans doute les participants à dresser un catalogue de demandes, plus qu’à raisonner sur les principes. C’est à la fois son utilité et sa faiblesse. Utile, ou plutôt utilisable pratiquement, d’abord parce que les questions fermées se prêtent évidemment bien au traitement statistique : X répondants sur un total de Y cocheront la case réduire la dépense publique. Les questions ouvertes seront plus difficiles à exploiter, mais on peut espérer pour les correcteurs (…) qu’y figureront, parmi d’autres considérations, des réponses précises et quantifiables.

Par exemple, à la question 02 « Que faudrait-il pour rendre la fiscalité plus juste et plus efficace ? », nous imaginons que la proposition Rétablir l’ISF  figurera Z fois (ce qui ne suggère nullement que l’auteur de ces lignes soit favorable à ce choix).

Tout cela est bien et la communication faite à propos du Grand débat national en sera facilitée, c’est un objectif en soi. L’exercice n’aura pas été fait pour rien, il donnera des réponses précises à la manière d’un sondage. La population se sera exprimée, ce qui, d’ailleurs, sur un certain nombre de points, contraindra le gouvernement soit à obtempérer, ce qu’il n’aura pas nécessairement envie de faire, soit à expliquer pourquoi il est en désaccord avec la réponse et en quoi il est légitime de n’en point tenir compte. Au demeurant la validité intellectuelle de l’ensemble des réponses obtenues souffrira de deux vices.

Le premier nait du caractère parcellaire des réponses. Si je suis favorable au rétablissement de l’ISF, comment puis-je répondre à la question 05, qui commence par « Afin de baisser les impôts ? » Bien sûr on peut se rattraper sur d’autres impôts, mais enfin une contradiction formelle est apparue. Mais, plus sérieusement : la réponse parcellaire encourage à ne pas voir, une fois de plus, que toute mesure, quels que soient ses mérites, a une contrepartie sous forme d’effets induits, aussi sûrement que le crédit a pour contrepartie le débit.

Par exemple le rétablissement de l’ISF (décidément !), au nom du grand principe de justice sociale, aboutirait à de nouveaux départs de patrimoines français à l’étranger. Alors finalement de quel côté pencherait la balance ? On l’ignore, puisqu’on ne se préoccupe que de l’un des plateaux. Autre exemple, d’une chaude actualité : faut-il supprimer les niches fiscales ? Ici la discussion risque de virer au grotesque. Le débat se trouve ramené au niveau du café du commerce, les propositions réduites au statut de slogan.

Le deuxième vice de construction est plus pernicieux encore que le premier, qu’il a d’ailleurs engendré. Dans ce débat, on s’intéresse à la tactique sans avoir réfléchi à la stratégie. Où voulons-nous aller, dans quel but, avec quels moyens, sous quelles contraintes ? Un terme, ou plutôt l’absence de celui-ci, exprime le problème : la croissance. Le questionnaire invite à une vue statique des questions. Dans un univers supposé invariant, vaut-il mieux faire ceci ou cela ? Non seulement, nous venons de le voir, les éléments agissent les uns sur les autres, mais tout se transforme et le présupposé statique invalide les raisonnements.

S’il ignorait cet impératif de mouvement, le gouvernement s’exposerait à un double risque d’échec. D’abord, on ne résoudra pas la question du déficit public en bricolant les recettes et les dépenses, ce qui a été fait obstinément depuis des décennies. Appelons cela la politique des rustines. Comme nous l’a suggéré Schumpeter, l’insuccès d’une politique ne pousse hélas nullement à ce que l’on en change. Ensuite, si le Grand débat national n’est pas suivi d’effet, si la situation de la population ne s’améliore pas de manière relativement rapide et visible, ses frustrations se manifesteront à nouveau avec force. On aura été trompés !

Voici que s’ouvre au pays, sous la pression des circonstances, une chance historique : comprendre la nocivité du dirigisme. Le dirigisme est cette pratique qui conduit un gouvernement à s’occuper de trop de choses, parce qu’il pense que l’activisme va dans le sens de ses intérêts et que, de toute façon, c’est lui qui détient la compétence.

Ce qui suscite une contrepartie : puisque l’État sait tout faire, tournons-nous vers lui dès que quelque chose ne va pas. Dans le cas présent, le Président, s’il écoute son instinct, va s’efforcer de reprendre la main et, ayant écouté le peuple, allongera le catalogue des interventions de l’État. Comment lui en vouloir, puisqu’on lui demande de faire preuve d’autorité ? Hélas, la puissance de l’autorité est en raison inverse de la largeur de son champ d’exercice. Ce qu’il faut, ce n’est pas reprendre la main, c’est la rendre et laisser les forces vives du pays s’exprimer.

Exercice d’humilité, ou plutôt de lucidité. Y est-on préparé ? Le Président doit se concentrer sur la stratégie, piano nobile de la politique et laisser la tactique à d’autres. Or, le but de sa stratégie ne peut être que la croissance, car elle seule permettra de payer les additions et de redonner espoir au pays. La croissance ne se décrète pas, dit-on. Tant mieux ! Il faut la laisser revenir de son propre mouvement.

Il faut avoir l’intelligence de comprendre que les recettes qui n’ont pas donné de résultats depuis un demi-siècle ne vont pas soudainement se révéler opportunes. Irrational expectations. Il faut faire autre chose, s’inspirer de ce qu’ont tenté avec succès d’autres pays de l’OCDE. Mais ne serait-ce pas un tour de force : à une (partie de la) population qui demande davantage d’interventions, il faudrait donc répondre que le salut ne peut venir que d’un retrait de l’Etat ? Faire accepter un compromesso storico. L’exercice est délicat, mais il permettra de juger l’homme d’État. L’argument selon lequel en France ce n’est pas possible traduit un manque d’imagination, n’est qu’un prétexte pour ne rien faire. Les Français ont envie de sortir de la crise.

Il faut libérer la croissance, parce que c’est de cela que tout dépend, c’est-à-dire réduire avant tout la charge fiscale pesant sur les entreprises. Il n’est point nécessaire d’être un libéral échevelé pour considérer que la croissance recréera une marge de manœuvre financière pour l’État en accroissant le produit de l’impôt. Les modèles économétriques utilisés par les services de prévision officiels (et plutôt keynésiens) le montrent aussi.

Mais cette croissance ne doit pas venir de la consommation, car elle aboutirait largement à stimuler des importations qui sont déjà excessives. C’est la production qu’il faut stimuler, en encourageant les investissements. Le problème que connaît l’économie française n’est pas une insuffisance de la demande, c’est une insuffisance de l’offre ! Produire plus, mieux, innover : voilà la priorité nationale qui doit être affirmée, à laquelle le reste doit s’ajuster. Il est indispensable d’encourager l’épargne et de laisser les entreprises faire des profits, dans l’intérêt national et non pour la satisfaction exclusive des actionnaires. Comme le disait le Chancelier Schmidt, les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain.

Face à cette perspective, l’objection qu’il n’existe pas de marge de manœuvre doit tomber. La société française ne s’effondrera pas si les prélèvements obligatoires baissent, si la progressivité de l’impôt est endiguée ! La contrainte budgétaire et la crise actuelle fournissent une belle occasion de réduire les dépenses publiques de fonctionnement, d’inviter les administrations à cesser de produire toujours plus de réglementations. Bien sûr chaque administration menacée de disparition protestera de son caractère indispensable, mais il ne faudra pas la croire.

Il existe pour une économie développée différents leviers de croissance, qui ajouteraient leurs effets à ceux de la politique esquissée ci-dessus : ce sont, comme le dit Philippe Aghion, l’éducation, en particulier l’enseignement supérieur, le renforcement de la concurrence sur le marché des biens et services, enfin un marché du travail plus dynamique2.

Il faut donc reprendre, ou poursuivre ce qui avait été mis en chantier, peut-être trop timidement, depuis le début du quinquennat. Un retour en arrière serait catastrophique. En revanche, développer l’offre n’aurait pas pour seul résultat une amélioration des comptes publics : un effet moral se produirait aussi.

Quand les revenus de l’ensemble de la population augmentent, il devient assez peu important que certains revenus augmentent plus vite que d’autres, tout le monde est gagnant.

De ce point de vue, il est probablement injustifié d’affirmer la coupure en deux, une fois pour toutes, de la population. Il y aurait, selon cette vue, les gagnants et les perdants de la mondialisation. Or, la flexibilité du marché du travail et celle du marché des produits, que nous venons d’identifier comme facteurs de croissance, semblent aussi favoriser la mobilité sociale3. La coupure ne paraît définitive que parce qu’il n’y a plus de croissance. L’absence de croissance résulte entre autres choses, et avant tout, de politiques de redistribution, visant (ironiquement) à égaliser les situations, menées obstinément par des générations de politiciens peu inspirés, trop soucieux de leur réélection. La démagogie a mené à l’échec.

Ceux qui se sentent laissés en arrière, on l’a vu, veulent davantage de considération, un meilleur avenir pour leurs enfants. Cela demande des moyens publics. Les belles paroles ne suffisent pas, c’est la croissance qui fournira les moyens de répondre à une demande légitime. La démocratie, dont on déplore, à juste titre, qu’elle puisse perdre de son attrait, se trouvera fortifiée par une reprise de la marche en avant de la société française. Comme à propos de l’écologie, l’erreur fondamentale ici serait de vouloir figer les choses dans une glaciation hivernale. Seul le mouvement créera la possibilité de corriger et améliorer ce qui doit l’être.

Pour une réponse à la hauteur des circonstances

La crise de ces derniers mois a provoqué des secousses susceptibles de mettre en question la stabilité de notre société. Néanmoins, si choquants soient le trouble de l’ordre public, la violence et les déprédations, on pourrait se demander si cette crise ne constitue pas plus une opportunité qu’un danger.

Il fallait un événement considérable pour qu’apparût au grand jour, comme problème menaçant l’unité du pays, le fossé qui s’est creusé entre enracinés et émancipés4. On ne peut plus tergiverser, il faut entreprendre de le combler.

Dans cette crise surgit un paradoxe :  ceux qui se considèrent comme laissés-pour-compte réclament un effort supplémentaire de redistribution en leur faveur. Ce faisant, et sans le savoir, ils tendent un piège au gouvernement. Bien sûr, la solidarité nationale doit s’exercer au profit des moins-nantis, mais, nous le savons maintenant, ce n’est pas en redistribuant qu’on les tirera d’affaire.

Si l’on décidait de faire cela, on enfoncerait le pays dans la stagnation et celle-ci affecterait le plus ceux qui précisément réclament aujourd’hui une amélioration de leur sort. Dans une bataille de la mondialisation que la France risquerait de perdre, ils seraient condamnés à fournir la chair à canon. Il faut trouver autre chose, plus exactement re-trouver les voies du libéralisme bien compris et de la prospérité. Il est tout aussi nécessaire de rétablir des valeurs, solidarité sans doute, mais en premier lieu l’autorité, que doit réussir à incarner l’État, emmené par le jeune président.

Sur l’image que nous observions dans l’introduction de ce texte il faut que les deux visages se contemplent avec confiance et non comme des adversaires prêts à se disputer, pour le boire jusqu’à la lie, ce calice qui les sépare.

  1. Joseph A. Schumpeter : Capitalism, Socialism and Democracy 3rd Edition, Harper Perennial Modern Thought, New-York 2008, p.417.
  2. Voir sur ce point : Philippe Aghion : Repenser la croissance économique, Leçon inaugurale du Collège de France, Fayard 2016.
  3. Aghion op. cité.
  4. Chantal Delsol : Le Populisme et les Demeurés de l’Histoire Le Rocher, Paris/Monaco 2015.