Grand débat national : que faire pour éviter la gabegie annoncée ?

Clavier d'ordinateur (Crédits : Amancay Maahs, licence Creative Commons)

Le gouvernement pose des questions en ayant en tête ses propres réponses. Réservons-lui des questions inédites, des réponses incroyables, sans nous laisser imposer ses règles. OPINION

Par François Lainée.

Le Grand débat national, présenté comme une réponse à la demande d’écoute des Gilets jaunes, est un exercice massif, par son échelle, son périmètre et, veut-on nous faire croire, son impact potentiel. En fait la réalité matérielle de son organisation porte les germes irrémédiables d’un gigantesque pschitt, de mots sans contenu, de réformes sans vrai effet.

Mais tant que la balle roule, les citoyens peuvent anticiper ce résultat zéro. Députés, maires, tous les rouages de l’exécutif installé peuvent être saisis pour prendre position, individuellement, sur les changements demandés. Et des plates-formes citoyennes peuvent aussi contrarier cette fatalité. Dans le cadre, et hors cadre, les citoyens peuvent et doivent jouer le grand débat à leur main.

Que faut-il attendre du Grand débat ?

Une lettre aux Français qui cadre des questions, des échanges (du président) avec les maires, des débats qui s’organisent dans tout le pays, un relais des médias sur les débats auxquels participent les vedettes du pouvoir…

En marche… Le Grand débat national, c’est parti… Et tout pourrait donc sembler en bonne voie de normalisation, après une crise de colère enfin canalisée par des échanges cadrés.

Mais un grand mystère plane : quelle est la promesse de ce Grand débat ? Débat-on pour débattre, ou le gouvernement veut-il faire de vraies réformes sur la base de ce qui en sortira ?

Croyant ou sceptique, chacun peut choisir sa position. Pour moi, clairement sceptique, et sur la base de trois éléments :

  1. mon expérience de citoyen engagé ayant rarement vu les hommes politiques agir sur des sujets difficiles qu’ils n’ont pas eux-mêmes décidés
  2. l’absence de toute mention sur ce sujet dans la lettre présidentielle
  3. les manœuvres en cours pour préparer les prochaines étapes du Grand débat. Actuellement, le ministère des Finances contacte des entreprises pour numériser les cahiers de doléances et comptes rendus de débats : en moins de 2 mois, numériser l’ensemble des documents, et les transcrire de l’écriture manuscrite à typographique. Le délai est court, mais abordable. Mais la transcription typographique est un rêve. Le taux d’erreur de ces exercices, à partir de multiples données manuscrites, est massif. Aucune chance que le résultat de ces traitements soit exploitable pour une lecture partagée par ceux en charge d’une synthèse.

Il faut le reconnaître, l’exercice est compliqué. Mais ce ne sont pas les citoyens qui ont décidé de l’organiser, et encore moins comme il l’est.

Alors, compte tenu de l’improvisation de cette organisation, que va-t-il se passer ?

Très vraisemblablement des groupes vont travailler sur un matériau incomplet et massif, des mots vont surnager (pouvoir d’achat, ISF, RIC, participatif, retraites trop faibles…), des propositions plus élaborées seront enfouies et perdues dans l’organisation dépassée, et une synthèse à la sauce com sera servie au bon peuple enfin vidé de sa colère.

Exemple de com possible : le Grand débat a été un magnifique succès. X débats, Y millions de participants, Z cahiers de doléances et comptes rendus, des milliers de demandes ou propositions, 500 citoyens pour faire une synthèse. Impossible bien sûr de rendre compte en détail de toutes ces idées, mais prenons deux exemples :

  • le pouvoir d’achat : oui, c’est vrai, vous le dites, c’est un vrai souci partagé. Nous avons déjà libéré 10 milliards d’euros pour améliorer cette situation, et nous allons faire davantage
  • la participation des citoyens : c’est une demande importante, et vous avez raison. Aussi avons-nous décidé de la prendre en compte avec l’ampleur et la facilité des outils modernes de communication. Ainsi le CESE, Conseil Économique Social et Environnemental, va ajouter à ses missions la collecte des demandes citoyennes d’écoute par le gouvernement, via des pétitions qui pourront être déposées sur sa plateforme. Et toute pétition atteignant 2 millions de signatures donnera lieu à une discussion en Conseil des ministres, et à l’Assemblée nationale…

 

Le Grand débat est une opportunité citoyenne

Oui, compte tenu de l’improvisation matérielle de l’opération Grand débat, et des pratiques habituelles du pouvoir lorsqu’il est contesté, il vaut mieux ne pas attendre les résultats pour diffuser les attentes et propositions vers ceux qui se posent comme les seuls légitimes à changer nos règles. Voici quelques idées :

  • à l’issue d’un débat, autant que possible rédiger un compte-rendu tapé sur un traitement de texte
  • organiser ces comptes-rendus, manuscrits ou numériques, en mettant en évidence, dans une synthèse en tête de compte-rendu, des propositions concrètes de changements (exemple : instaurer un RIC avec quelques détails sur le champ/les seuils, supprimer tous les impôts sur les impôts, créer une chambre citoyenne d’évaluation de la légalité des actes des élus, …)
  • diffuser ces comptes-rendus aux députés locaux (adresse mail prénom-nom@assemblee-nationale.fr), au nom du peuple (les citoyens du débat), en leur demandant un retour écrit de prise de position
  • diffuser également ces comptes rendus vers les élus locaux (maires, conseillers généraux…) en les invitant à répondre, et en leur demandant de soutenir leur application auprès des députés
  • si vous êtes « manif »
  • mettre en ligne les revendications et propositions, numérisées si possible, sur une plateforme comme celle que les Gilets jaunes ont lancé le 28 janvier, pour créer une mémoire alternative à l’officielle, et organiser une discussion multi points de vue sur les résultats.

Le Grand débat sera une occasion si nous en faisons une occasion. Ne comptons que sur nous-mêmes pour nous faire entendre jusqu’au bout. Les citoyens semblent enfin s’installer dans le débat, pour durer. Entrez dans la danse… Bien sûr tout cela va vers une direction inconnue. Mais ne vaut-il pas mieux avoir des remords que des regrets ?

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