Comment le Grand débat a accouché d’une souris

Encore du saupoudrage keynésien, beaucoup de mesurettes symboliques, mais strictement rien d’essentiel pour répondre à la profonde crise sociale actuelle.

Par Claude Robert.

La façon dont le gouvernement a jusqu’à présent réagi face à la crise des Gilets jaunes laissait craindre le pire. Que pouvait-on vraiment espérer de cette consultation brouillonne et folklorique mise en pâture aux Français via internet, l’émission de Cyril Hanouna et certaines mairies ? Le fait que ce Grand débat ait été organisé sous le haut patronage de l’État lui-même et dans la plus grande opacité quant au dépouillement statistique des récriminations ne laissait rien augurer de bon.

Malgré tout chacun espérait si ce n’est un miracle, tout au moins un sursaut de réalisme, une sorte de rédemption gouvernementale. Hélas, les mesures présentées ce jeudi soir à la conférence de presse du président Macron sont finalement du même tonneau : encore du saupoudrage keynésien, beaucoup de mesurettes symboliques, mais strictement rien d’essentiel pour répondre à la profonde crise sociale actuelle.

Saupoudrage keynésien pour calmer la douleur et non les causes

–Indexation des retraites de moins de 2000 euros sur l’inflation à partir de 2020 : encore une mesure élective qui ne bénéficiera qu’à une partie des retraités et pas aux autres, et qui va accroître la complexité du système actuel.

Surtout, les retraites sont indexées à l’inflation depuis plus de 30 ans et c’est le gouvernement Macron qui a mis un frein à cette mesure, afin de trouver de l’argent frais. Incapable de faire des économies sur son propre budget, il nous propose ensuite de rétablir partiellement ce qu’il a supprimé tout en le présentant comme un effort de sa part.

L’incapacité structurelle du gouvernement à réformer l’État apparaît ainsi dans toute sa splendeur. Ce n’est d’ailleurs pas parce que le président souhaite une « retraite minimale à 1000 euros » que les solutions pour financer celle-ci vont s’implémenter toutes seules, deux ex machina. Comme si les mots étaient chargés d’un pouvoir magique.

–Prime de 1000 euros de fin d’année reconduite : ceci n’est autre qu’une mesure fiscale visant à inciter les employeurs à verser un bonus. Certes, l’État tente de restreindre sa boulimie confiscatoire compulsive. Mais par quel miracle cette mesure aiderait-elle les entreprises à investir plus, à dénicher de nouveaux débouchés et à améliorer leur compétitivité ?

De nature purement keynésienne, cet artefact cosmétique ne cherche finalement qu’à faire passer l’inconfort des moins riches grâce à un afflux d’argent plus ou moins artificiel. Un afflux dont le probable manque à gagner fiscal devra forcément se récupérer via d’autres impôts puisqu’aucune source d’économie n’a été trouvée en remplacement par le gouvernement !

–Meilleure prise en compte des pensions alimentaires impayées des mères célibataires : cela paraît d’autant plus imprécis que la mesure proposée par le président semble exister depuis déjà deux ans si l’on en croit une sénatrice (Le Figaro 15/04/19). Et là aussi, d’où proviendra l’argent pour financer l’amélioration des pensions si aucune économie ne permet de la compenser ?

Mesures purement symboliques et aspirations philanthropiques

–Baisse des impôts des classes moyennes grâce à la suppression de niches fiscales des entreprises : on se croirait revenu au début du mandat de Macron lorsque son ministre des Finances annonçait sans rire « une baisse des impôts grâce à la hausse de la CSG ». « Je ne veux pas de hausses d’impôts et je veux des baisses pour ceux qui travaillent en réduisant significativement l’impôt sur le revenu » a déclaré avec le même sérieux le président lors de sa conférence ce jeudi (BFM 25/04/19), tout en évoquant très clairement l’abandon des objectifs de diminution des effectifs de l’État ! Confirmation est donc faite que derrière de telles promesses verbeuses, le gouvernement ne baissera pas le niveau des prélèvements. Tout au plus prévoit-il de dépouiller Pierre (en l’occurrence les entreprises !) pour habiller Paul, le temps que le tour de passe-passe occupe les esprits et calme la foule.

–Fermer l’ENA : enfin quelque chose de concret. Quoique ce serait se moquer des Français s’il s’agit juste comme le suggère le président de « refonder le recrutement des fonctionnaires », ce qu’évoquait déjà il y a un an son même ministre des Finances en proposant la création d’une nouvelle école. Car c’est bien le principe d’une filière du pouvoir qui est nocif. Plus l’accession aux postes gouvernementaux sera variée, et mieux le pays s’en portera, l’objectif étant bien évidemment d’interrompre les méfaits engendrés par cette caste inamovible de hauts fonctionnaires, tous étrangers au monde moderne concurrentiel. Certains déjà imaginent avec humour et également une angoisse toute légitime le nom de la future école qui pourrait remplacer l’ENA : l’Institut de Sélection des Fonctionnaires (ISF). L’exacte continuité de la filière unique et de son inclination endogame pour un seul et unique profil. Variété et liberté ont toujours été la hantise des gouvernements socialistes…

« Redéfinir la force d’une politique familiale et retrouver une dynamique de natalité » est certes un souhait formidable. Mais là encore, cela nécessite des actions précises pour le financement…

– Conseil de défense écologique : taxe carbone aux frontières, une « finance verte plus ambitieuse » et présider « un Conseil de défense écologique » avec 250 personnes tirées au sort. De telles mesures semblent surréalistes dans un pays dont la compétitivité industrielle s’est effondrée1. Où habite donc ce gouvernement ? A-t-il au moins pris la mesure de la précarité qui pousse les Gilets jaunes dans la rue ? Visiblement non. Il montre tellement plus d’intérêt concernant l’avenir de la planète…

– Refonte des accords de Schengen : il existe en effet un problème d’immigration. Mais est-ce vraiment la priorité qui ressort du dépouillement du Grand débat ? Est-ce la clé de voûte des récriminations des Gilets jaunes ? Il est permis d’en douter…

– Dose de proportionnelle aux élections, baisse du nombre des parlementaires, réduction de la durée de leur mandat, droit de pétition en plus de la création d’une Convention de 300 citoyens tirés au sort : parmi ces initiatives qui seront prochainement soumises au parlement, la dernière pourrait être formidable si elle ne contenait pas en elle-même son propre poison ; les sujets abordés par cette convention semblent déjà déterminés à l’avance par le chef de l’État, avec notamment cette fameuse transition écologique ! Que vient faire l’État dans ce domaine si hasardeux alors qu’il devrait se consacrer à l’urgence actuelle, à savoir enrayer le déclin économique du pays ? Bien sûr, le gouvernement devrait créer les  conditions fiscales de la réussite économique en aidant les entreprises innovantes et efficaces sur ce domaine. Mais une entreprise écologique est une entreprise comme une autre : elle est viable ou elle disparaît. Et vu la faible rentabilité des sociétés hexagonales en comparaison de celles de nos voisins, tous les secteurs économiques méritent de meilleures conditions. Pour quelle raison statutaire ou idéologique Macron s’est-il amouraché de l’écologie ? C’est un mystère. Il en est de même pour le droit de pétition : le président souhaite établir un seuil à partir duquel le sujet sera apporté au débat public. Encore un domaine qui n’était pas réglementé et qui va le devenir !

– Acte II de la décentralisation : comme si l’acte I était un succès, le président appelle de ses vœux d’ici 2020 une nouvelle vague. Une sorte de décentralisation orchestrée par l’Élysée, qui toucherait cette fois-ci le logement, le transport, et encore la fameuse transition écologique. Une décentralisation à la française, aussi floue et coûteuse qu’inquiétante de centralisme…

– Classes de 24 élèves, pas de fermetures d’écoles et d’hôpitaux d’ici à 2022 : ce volet de mesures semble animé par un splendide sentiment de générosité mais c’est purement trompeur. Le seul moyen de maintenir un minimum d’écoles et d’hôpitaux sur le plan local consiste en effet à remettre le pays sur les rails de l’enrichissement. Sinon, toutes ces fermetures différées vont coûter de l’argent à la communauté, ce qui va encore se traduire par un accroissement des impôts.

–Évaluation de l’ISF : le chef de l’État refuse de rétablir l’ISF, ce qui est encourageant, mais il promet son évaluation, ce qui revient à se moquer du monde. Comment en effet peut-on espérer que l’État qui ponctionne au-delà du raisonnable l’ensemble des Français puisse évaluer objectivement la rentabilité d’une mesure qui lui fait perdre de l’argent à court terme ? Encore une fois, l’État discute de détails pour mieux cacher la réalité : son incapacité à ramener le taux de prélèvements et de taxes à un niveau décent pour l’ensemble des contribuables.

Rien de structurel, rien d’opérationnel, rien de durable !

Aussi incroyable que cela puisse paraître, et avec un toupet sidérant, alors qu’il est accusé de ne pas procéder à des réformes, Macron s’engage à poursuivre son action. « Les transformations en cours et les transformations indispensables à faire dans notre pays ne doivent pas être arrêtées, parce qu’elles répondent profondément à l’aspiration de nos concitoyens » (BFM 25/04/19) a-t-il déclaré, ce qui paraît assez stupéfiant.

En réalité cette déclaration ne peut se comprendre que sous l’angle de l’intéressé lui-même pour qui le problème n’est certainement pas celui du peuple ou des entreprises, mais celui de l’État français. Assurer la pérennité et les conditions confortables de la poursuite de l’exercice de son pouvoir semble être son unique préoccupation. Le reste n’importe que lorsqu’une partie de la population descend dans la rue. Et encore, au vu de ce qu’il a annoncé en conférence de presse ce jeudi, Macron paraît avoir déjà oublié la gronde des Gilets jaunes !

Il suffit pourtant de considérer les problèmes économiques dont souffre notre pays pour se rendre compte que strictement rien de ce qui a été présenté ne correspond aux urgences actuelles. Il manque notamment la première décision d’envergure, la seule qui permettra ensuite de libérer les acteurs économiques du pays et de relancer le processus de création de richesses : la réforme de l’État. Ne nous voilons pas la face, tant que celui-ci n’engage pas une vaste opération d’optimisation de ses ressources et de ses missions, il ne pourra pas relâcher la pression fiscale sur les agents économiques, cette pression actuellement confiscatoire2 qui asphyxie la prise de risque et l’initiative privées.

Supprimer ce qui nous vaut le funeste record mondial de la redistribution3 (57,5 % du PIB !) est la condition sine qua non, le facteur clé pour enrayer notre déclin économique. À ce jour, et avec une constance que les discours ne peuvent plus dissimuler, le gouvernement Macron se comporte de façon totalement traditionaliste. Très loin des réformes libérales que la situation actuelle pourtant imposerait, le gouvernement se contente en effet d’administrer le déclin du pays, de protéger l’héritage socialiste et d’assurer la survie de son vieux modèle étatique ruineux.

Sur le web

  1. Une chute de 50 % des parts de marché industriel mondiales en 20 ans, ce sont des millions d’emplois qui n’existent plus…
  2. Les 440 radars embarqués et la limitation à 80 km/h s’inscrivent dans ce système généralisé de racket.
  3. Des pays non encore considérés comme communistes. C’est sûr que la Chine, avec ses 70 % est au-dessus mais cela ne rassure pas vraiment.
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