La redistribution ne satisfait personne et entretient la défiance

En étendant son intervention bien au-delà de ses fonctions régaliennes, l’État amenuise les engagements communautaires privés mais érode aussi l’esprit civique des Français.

Par Frédéric Mas.

À écouter les Français, tous sont matraqués par le fisc, que la pression fiscale se fasse directement ou indirectement. Emmanuel Macron a beau affirmer que la France est l’un des pays les plus égalitaires du monde, les Français se plaignent quand même de l’inégale redistribution de la charge de l’impôt comme de la pression fiscale en général.

Les chiffres leur donnent d’ailleurs totalement raison : la France se place en peloton de tête de la pression fiscale en Europe tous secteurs confondus. La pression fiscale devenue insupportable n’est que la partie émergée de l’iceberg. C’est l’ensemble des relations sociales qui semblent s’être dégradées. Plus personne ne veut cotiser au pot commun parce que personne n’a plus confiance en personne. Les Français seraient-ils devenus subitement égoïstes ? Demanderaient-ils plus de redistribution, mais à condition de faire porter le fardeau fiscal sur les autres ?

Pour cerner le problème, il convient de faire un autre constat sur l’État-providence : plus on redistribue, plus on détruit le tissu social nécessaire à la formation d’un esprit civique commun au bon fonctionnement des institutions, État redistributif compris. Non seulement ce dernier érode systématiquement la confiance dont il a besoin pour fonctionner, mais il fait prospérer la défiance qui détruit sa propre autorité.

L’effacement de la confiance

Dans Bowling alone, le sociologue américain Robert Putnam observe qu’en 40 ans, la confiance s’est amenuisée entre les institutions politiques et les citoyens américains. À ce déclin correspond tout autant un taux inquiétant de désengagement des citoyens pour les activités de groupes ou les appartenances communautaires. En quelque sorte, le chercheur assiste à la régression d’un phénomène qu’observait au XIXe siècle Alexis de Tocqueville : le bon fonctionnement de la démocratie américaine a besoin de la communauté, qui crée et encourage les individus à la coopération.

Son étiolement témoigne à l’inverse de la difficulté grandissante à fabriquer des citoyens libres et responsables. Qui dit moins de confiance envers les institutions et moins de confiance envers ses voisins dit aussi plus de problèmes d’insécurité, de criminalité, et perte de ces réflexes de civisme qui facilitent les rapports ordinaires entre citoyens.

Le phénomène n’est pas réservé à l’Amérique seule, et, comme le rappelle Francis Fukuyama1, il est observable dans tout le monde occidental. La crise des Gilets jaunes que traverse la France en est un épiphénomène : les corps intermédiaires ne fonctionnent plus, et les personnes qui aujourd’hui défilent dans la rue rejettent en bloc médias, politiques et syndicats.

Mais qu’est-ce que la confiance ? C’est un élément de ce que les économistes nomment « capital social », ces normes sociales nécessaires pour établir la coopération entre individus. Elle est le produit d’un environnement social et politique stable, et constitue cet élément impalpable qui fait qu’une société d’individus — qui pourtant ne se connaissent pas nécessairement — fonctionne, au-delà du petit cercle familial ou clanique. C’est ce qui fait que vous faites confiance à votre boucher sans craindre l’arnaque, que vous traversez la rue sans craindre de vous faire attaquer ou que vous investissez dans une association au niveau local en étant à peu près certain du même degré d’engagement des autres participants.

Paroisse, entreprises, clubs, vie associative participent à leur niveau à la création des vertus sociales, à la meilleure circulation des idées et des capitaux. La confiance permet de faire des économies en termes de politique, de législation et de bureaucratie : c’est un fluidifiant social nécessaire à la vie en société. Les sociétés où la confiance est élevée sont notoirement plus prospères que celles où elle est basse.

L’effet délétère de l’État-providence

Malheureusement, la confiance ne se décrète pas. Il n’est pas possible de l’implémenter depuis un ministère ou de la décréter par la loi. C’est même le contraire : plus l’État progresse, plus il tend à défaire le tissu social pour le réorganiser en fonction des groupes d’intérêts qu’il veut favoriser, au détriment d’autres.

Dans un essai intitulé Losing Ground paru en 1984, le politologue Charles Murray a ainsi montré que les programmes sociaux aux États-Unis avaient généré de la pauvreté et de l’exclusion. En subventionnant certains groupes sociaux au détriment du reste de la communauté nationale, l’État a encouragé le court-termisme et dévalorisé l’effort, là où l’inverse aurait dû être fait. Les politiques publiques ont créé une véritable culture de la pauvreté qui fonctionne comme un piège. Non seulement il est devenu difficile de s’en sortir pour les plus pauvres, l’étiolement durable de la confiance a détruit la famille, la vie de voisinage et fait le lit de la criminalité. L’État social n’a pas encouragé par son intervention la confiance, mais l’a détruite et encouragé les comportements criminogènes ou parasitaires.

La situation française n’est pas sans similitude avec le cas américain. Pour Yann Algan et Pierre Cahuc2, la nette dégradation de la confiance comme du civisme intervient après la seconde guerre mondiale. À l’origine du problème, il y a le mélange de corporatisme et d’étatisme qui fonde le modèle social national.

La logique de la défiance

La logique profonde de la défiance en France est la suivante : le marché et les échanges nécessitent confiance mutuelle et respect des règles. Seulement, le manque de confiance les pousse à se méfier de l’économie de marché et à réclamer l’intervention de l’État pour établir le dialogue social.

Ceci accroît la présence de l’État qui est forcé d’intervenir pour mettre d’accord des partenaires sociaux incapables de s’entendre entre eux. La logique dirigiste et corporatiste de l’État lui fait favoriser certains groupes au détriment du dialogue social, du respect des règles de la concurrence et de la transparence des mécanismes de solidarité, ce qui en retour ne fait qu’entretenir la défiance envers autrui, l’économie de marché, les syndicats et les pouvoirs publics. La boucle est bouclée, et l’État social français détruit son capital social au nom de la justice sociale ou de la solidarité.

En étendant son intervention bien au-delà de ses fonctions régaliennes, l’État amenuise les engagements communautaires privés mais érode aussi l’esprit civique des Français, ce qui se répercute nécessairement sur le fonctionnement de l’État-providence : pourquoi devrais-je contribuer au bien-être de gens qui me sont totalement étrangers ? Pourquoi serais-je solidaire d’inconnus qui profitent autant que moi, peut-être même plus, des largesses de l’argent public ? La crise de confiance qui touche à l’État-providence n’est pas seulement une crise des solidarités et des échanges entre individus, elle atteint le cœur même du consentement aux institutions. C’est aussi pour cette raison que la crise actuelle des Gilets jaunes doit être prise au sérieux, et doit être l’occasion de sortir de la logique mortifère de la défiance portée par l’étatisme généralisé.

  1. Francis Fukuyama, Le grand bouleversement. La nature humaine et la reconstruction de l’ordre social, Paris La Table ronde, 2003.
  2. Yann Algan, Pierre Cahuc, « La société de défiance », in Philippe Askenazy, Daniel Cohen, 16 nouvelles questions d’économie contemporaine, Paris, Albin Michel, 2010.