Il n’y a pas d’effet Notre-Dame pour le président de la République

Emmanuel Macron by #G7Charevoix (CC BY-NC-ND 2.0) — G7Charevoix , CC-BY

Les Français attendent une parole présidentielle qui soit autre chose qu’un catalogue de décisions technocratiques sources de divisions surtout si elles ne sont pas justifiées par une ambition collective.

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

Le verdict des sondages est sans appel : il n’y a pas d’effet Notre-Dame pour le président de la République. Il n’y avait pas davantage eu d’effet Coupe du monde en 2018. Comparaison n’est pas raison mais en 1998, dans l’euphorie de la victoire du Mondial, la cote de popularité de Jacques Chirac avait bondi et le pays avait célébré la France « black, blanc, beur » ; en 2015, François Hollande lui-même avait un temps bénéficié de l’effet Charlie dans une France unie par la défense des valeurs de la République.

Amer constat : aujourd’hui, les moments d’émotion nationale ne contribuent plus à ressouder la nation derrière le chef de l’État. S’ils ont salué les mots d’Emmanuel Macron le soir du drame – « cette cathédrale, nous la rebâtirons tous ensemble » -, les Français continuent de lui témoigner leur défiance, aussi bien pour reconstruire Notre-Dame que la France !

Or, rien ne se fera sans le concours du peuple et de ses dirigeants. La cathédrale de Paris ne symbolise-t-elle pas d’ailleurs un temps, le « beau XIIIe siècle », où société et pouvoir poursuivaient la même fin ? Une leçon pour le XXIe siècle ?

Notre-Dame ou la nostalgie d’une finalité commune

L’émotion ressentie par les Français devant l’incendie de Notre-Dame renvoie peut-être dans leur inconscient à la nostalgie d’un Moyen-Âge évidemment largement mythifié, celui du « beau XIIIe siècle », le siècle de Saint-Louis où le bon gouvernement royal s’emploie à faire advenir le règne de Dieu ici-bas, en faisant de la cité terrestre l’image même de la cité céleste, où la cathédrale, ce vaste chantier qui mobilise l’ensemble de la communauté urbaine signifie l’élan de tout un peuple vers Dieu, l’art gothique étant, comme l’a montré Erwin Panofsky, un puissant effort pour rendre visible l’ordre divin qui préside à toute création. Notre-Dame de Paris témoigne donc d’une civilisation, celle du XIIIe siècle, où la société et le pouvoir travaillent ensemble à un projet commun qui les dépasse : l’édification d’un royaume chrétien.

Pourquoi alors ne pas voir dans l’effondrement de la charpente et de la flèche de l’édifice médiéval l’image d’une fragilisation de la communauté nationale d’aujourd’hui, le symbole de L’archipel français récemment analysé par Jérôme Fourquet, celui d’une nation éclatée qui ne se reconnaît plus dans le pouvoir politique dont le délitement n’est peut-être lui-même que le miroir de celui de la société.

Notre-Dame en tout cas est à reconstruire – cinq ans suffiront a dit le président de la République – ainsi que la France, et il y faudra sûrement davantage qu’un quinquennat !

La nostalgie n’est pas un projet

« Nous rebâtirons Notre-Dame parce que c’est ce que les Français attendent, parce que c’est ce que notre histoire mérite » a déclaré Emmanuel Macron. Personne ne songe à nier l’importance du passé pour construire l’avenir, mais si Notre-Dame « c’est notre histoire, notre littérature, notre imaginaire, le lieu où nous avons vécu tous nos grands moments », sa reconstruction ne saurait tenir lieu de « destin profond » pour la France.

Déjà d’ailleurs les Français se divisent à son sujet : reconstruction à l’identique ou pas ? Dépense prioritaire, vraiment ? Les polémiques n’ont pas tardé. Et le président de la République qui a cru pouvoir instrumentaliser l’émotion nationale en a rapidement été pour ses frais : « Emmanuel Macron en fait-il trop ? » titrait le JDD une semaine après les faits.

La méditation du passé glorieux d’un pays, son instrumentalisation, ne peuvent donc pas suffire pour bâtir son avenir ; Ernest Renan l’avait d’ailleurs bien vu en définissant ce qu’est une nation dans sa célèbre conférence de 1882 : « Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel […] L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Mais cette volonté, pour exister, doit reposer sur des finalités communes dépassant les intérêts individuels. Ce sont elles qu’il faut aujourd’hui inventer et si personne n’imagine qu’elles puissent être celles du XIIIe siècle, le politique doit néanmoins proposer aux Français un destin collectif, un projet mobilisateur qui, à l’image de la cathédrale du siècle de Saint-Louis, soit celui du peuple tout entier uni derrière le pouvoir qui préside à sa destinée. La sortie du Grand débat en sera-t-elle l’occasion ?

Grand débat et grand projet

Symbole encore et mauvais présage : la prise de parole du président de la République pour marquer la fin du grand débat initié pour désamorcer la crise des gilets jaunes a été empêchée par l’incendie de Notre-Dame ! La reconstruction de la France serait-elle différée pour cause de reconstruction de la cathédrale de Paris ?

Plus sérieusement, les Français attendent une parole présidentielle qui soit autre chose qu’un catalogue de décisions technocratiques sources de divisions surtout si elles ne sont pas justifiées par une ambition collective, dans la logique des institutions de la Cinquième République ; leur annonce relève d’ailleurs de Matignon plutôt que de l’Elysée. Comme l’a souligné Gérard Larcher, Emmanuel Macron « ne pourra que décevoir » si la conclusion du Grand débat se réduit à « une déclinaison de mesures catégorielles » – la réindexation des retraites – ou « démagogiques » – la suppression de l’ENA -.

Or, depuis le début de son quinquennat et pendant le Grand débat encore, le président de la République s’est acharné à éclipser son Premier ministre et beaucoup de ses actes et de ses déclarations l’ont conduit à dresser les Français les uns contre les autres. Gouvernant seul, il a renoncé au rôle d’arbitre qui constitue pourtant l’essence même de la fonction présidentielle (article 5 de la constitution de 1958).

S’il veut reprendre la main, le chef de l’État ne peut toutefois pas se contenter d’arbitrer, il doit surtout redonner aux Français des perspectives pour eux-mêmes et le pays, les convaincre enfin que si « la France est leur patrie, l’Europe est leur avenir » (Mitterrand). « Mener les Français à la réalité par les songes, c’est ce qu’ils aiment » écrivait Chateaubriand.

C’est aujourd’hui la tâche du président même si la gravité de la crise collective, la profondeur de la défiance à son égard lui imposent « de rassembler tous les réformateurs, en ayant la modestie d’écouter les avis divergents » pour reconstruire l’unité nationale. N’est-ce pas après tout la finalité profonde de l’institution présidentielle qui à l’image de « l’office royal consiste à pourvoir par tous les moyens aux besoins de tous les sujets, à faire passer l’utilité publique avant l’utilité privée », selon la définition qu’en donne Philippe-Auguste dans son testament ordonnance.

Le « beau XIIIe siècle » encore, comme source d’inspiration ?

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