Pourquoi le libéralisme n’est pas, par nature, un système qui exclut

Michel Houellebecq en 2016 by Ministerio de Cultura (CC BY-SA 2.0)

Telle est l’affirmation assez courante que l’on entend régulièrement ici ou là lorsqu’on évoque le libéralisme. Une idée reçue comme tant d’autres. Tentons d’y répondre…

Par Johan Rivalland.

Il est assez habituel d’entendre affirmer que le libéralisme serait un système qui exclut. Non seulement le libéralisme ne peut être considéré comme un système, plutôt une philosophie, mais par nature rien n’indique qu’il exclurait des gens. Et certainement pas plus que ce à quoi aboutissent d’autres conceptions du capitalisme ou d’autres systèmes prétendument généreux.

Il repose, à l’inverse, sur l’idée de liberté, et a pour aspiration profonde de servir les individus, de leur offrir un cadre qui leur permet de pouvoir s’accomplir et se réaliser au mieux, sans chercher à les contraindre. Et sans qu’il se désintéresse du sort des exclus.

Dixième volet de notre série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Un système total qui laisserait sur le carreau son lot de perdants, de solitaires et de frustrés

C’est en lisant un article sur Michel Houellebecq, paru dans le journal Valeurs actuelles à l’occasion de la sortie de son livre Sérotonine que j’ai eu envie de me lancer dans la rédaction de ce nouveau volet.

Selon l’hebdomadaire, le célèbre écrivain rendrait « l’idéologie libre-échangiste » responsable de la tragédie que connaissent les agriculteurs français, il attaquerait le libéralisme en tant que « système économique qui voue un culte à la productivité, ne tient plus aucun compte des hommes et de la qualité de leur travail et, pire encore, pénalise ceux qui travaillent proprement ». Mais plus encore, il ne s’agirait pas seulement d’un simple système économique, mais « d’un fait total qui a imprégné les consciences et les comportements ». Cela s’appliquerait ainsi aussi bien au plan sexuel, à l’amour, à l’individualisme dans lequel les femmes auraient versé par leur libertinage, et aboutirait à ce qu’un grand nombre d’entre elles se retrouvent seules et malheureuses à élever leurs enfants, voire alcooliques et bourrées d’antidépresseurs.

N’en jetez plus ! Il est bien difficile de répondre à tout cela à la fois…

Le libre-échange, condamnable ?

Cela fait de nombreux siècles que la question du libre-échange a été abordée. De tout temps, le commerce entre les peuples est apparu comme naturel et souhaitable. Depuis deux siècles, de nombreux économistes ont eu l’occasion de le théoriser et d’en faire la démonstration. Il est d’ailleurs bien connu qu’il constitue un élément majeur de pacification. Jamais la paix n’a été aussi forte et installée que depuis que les pays échangent massivement entre eux. C’est d’ailleurs l’un des bienfaits reconnus de la mondialisation. Et il n’est pas négligeable ! Sans compter le recul spectaculaire de la pauvreté que celle-ci a permis en quelques décennies à peine.

À l’inverse, les époques où le protectionnisme a dominé, en particulier sous le règne des idées mercantilistes, à la fin du Moyen-Âge, correspondent aux siècles les plus guerriers, ceux durant lesquels on croyait que le commerce est un jeu à somme nulle (ce que l’un gagne, l’autre le perd). Le protectionnisme était donc érigé en modèle, les exportateurs encouragés, les importateurs souvent condamnés sévèrement. Avec des résultats absolument destructeurs, tant sur le plan économique qu’humain.

Sur le plan économique, donc, il est toujours tentant – surtout lorsqu’on réside en France et qu’on croit que c’est pareil partout ailleurs – de broyer du noir et d’être convaincu que c’était mieux avant. Mais, non ce n’était pas mieux avant, comme nous le montrait brillamment Johan Norberg dans l’ouvrage éponyme récent dont il nous a gratifiés. Et je ne sais pas pour Michel Houellebecq, mais pour ce qui me concerne je n’envie rien à la Corée du Nord, Cuba, ou au Venezuela, entre autres (je sais, j’exagère : Michel Houellebecq non plus, bien entendu. Mais c’est pour dire, car le sujet du libre-échange n’est pas si anecdotique et anodin que cela, et il est loin de s’agir là d’une idéologie).

La situation des agriculteurs

Quant aux agriculteurs français, dont Houellebecq accuse le libéralisme de les avoir en quelque sorte anéantis, c’est peut-être au contraire l’excès de réglementation, d’administration, de contrôle et de dirigisme qui les ont fait massivement disparaître peu à peu. Et c’est sans doute au contraire davantage de liberté qui permettra de sauver les paysans, puisqu’il est bien question ici d’humanité et que c’est un bien mauvais procès à faire une fois de plus au libéralisme – en méconnaissance de cause – que de le voir comme un système aboutissant à broyer froidement les individus. Là où, à l’inverse, il prétend se soucier de la liberté et du bien-être de ces mêmes individus, par le respect de leur liberté.

Si l’on revient quelques siècles en arrière, c’est au sein même du territoire français que le libre-commerce de produits agricoles était restreint. Au point que l’on pouvait voir coexister des localités où sévissait la disette et des localités voisines où, au contraire, on dégageait des excédents. Mais voilà… le libre commerce des grains n’était pas de mise. Et nous pouvons rappeler ici que c’est un ministre libéral des Finances (il n’y en pas eu beaucoup, il convient donc de le souligner !), Anne-Robert Turgot, qui se battit ardemment pour instaurer le libre-commerce des grains. Comme il se battit également, dans un autre domaine, à l’instar d’Adam Smith, contre les corporations. Houellebecq sait-il cela ?

Le culte de la productivité

Ainsi le libéralisme vouerait un véritable culte à la productivité. Mais peut-on affirmer que la recherche de la productivité serait uniquement libérale ? Il ne me semble pas. Je crois même me souvenir que, du temps de la Guerre Froide, l’URSS inscrivait sa rivalité économique avec les États-Unis dans cette recherche de la course à la productivité. Avec les résultats que l’on sait…

Cela dit, sans que le libéralisme recherche particulièrement la productivité à tout prix – ce qui est pour le moins extrêmement réducteur – le libéralisme ne se réduisant d’ailleurs pas à l’économie – loin de là – comme nous l’avons déjà vu, on peut aussi reconnaître que les progrès de la productivité bénéficient généralement au plus grand nombre. Et qu’ont été les Trente Glorieuses, si ce n’est le résultat de fantastiques avancées en matière d’innovation et de productivité ?

L’individualisme destructeur

Vient ensuite la question de l’individualisme. Là encore, quelle caricature on présente de la notion d’individualisme ! Au point que, là aussi, il est sans arrêt nécessaire de rappeler ce que l’individualisme n’est pas. Que de faux synonymes on lui prête de manière bien commode à travers les notions d’égoïsme (mais pas au sens randien), de matérialisme, d’hédonisme. Autant de points sur lesquels j’ai déjà eu l’occasion aussi d’apporter de nombreux contre-exemples. Pas seulement moi, puisqu’il existe une large littérature sur Contrepoints, mais aussi ailleurs, sur ces sujets.

Mais ce que je souhaite surtout ici exprimer, au sujet des affirmations de Houellebecq, est que ce dont il accuse le libéralisme n’a rien à voir avec le libéralisme. Les transformations de la société sont le fruit d’une multitude d’éléments. Pourquoi le libéralisme (surtout lorsqu’il ne règne pas vraiment, en particulier en France, pays interventionniste par excellence et où l’État-providence aime à se mêler de tout, des moindres détails de votre vie, jusqu’à votre alimentation, votre logement ou vos modes de déplacement, s’il le peut) ?

Et lorsqu’il évoque les méfaits du libertinage et autres excès, ne confond-il pas avec les idées libertaires ? (pas vraiment la même chose).

Il en est donc assez de ces images d’Épinal qui reviennent en boucle avec la plus grande des facilités, celle qui consiste toujours à amener des explications simplistes et fallacieuses pour dénigrer sans vergogne quelque chose qu’on n’identifie pas vraiment, ou que l’on croit identifier par pure ignorance (même, ou surtout, parmi les esprits présumés les plus brillants). On peut être libéral et attaché aux valeurs de sérieux, d’engagement, de fidélité, voire être, dans une certaine mesure, conservateur comme se définissent un certain nombre de libéraux. Ce n’est pas du tout incompatible. De même que l’on peut être anti-libéral et avoir peu de conscience et de considération pour autrui, être parfaitement égoïste (au sens le moins noble du terme), etc.

La confusion entre capitalisme et libéralisme

Mais je ne souhaite pas particulièrement dérouler tout cet article autour de Houellebecq, contre lequel je n’ai à vrai dire pas grand-chose. J’aurais plutôt tendance, même à respecter sa pensée, ses analyses (même si elles ne me paraissent pas toujours justes), et surtout sa liberté d’écrivain et de création. Il s’agit d’un écrivain a priori attachant, pour le peu que j’en ai vu à travers des interviews ou articles de presse ; car je n’ai lu aucun de ses romans à ce jour.

Il s’agit plutôt ici de tenter d’éclaircir un peu un certain nombre de sujets, tous liés, pour lesquels une certaine confusion règne.

À commencer par celle consistant à assimiler libéralisme à capitalisme et à démocratie. Sur ce dernier point, je pense y venir prochainement, en bâtissant sans doute une nouvelle série, mais dont les contours m’apparaissent pour l’heure bien complexes. Intéressons-nous plutôt pour le moment, donc, à l’assimilation entre libéralisme et capitalisme.

Le libéralisme serait un système qui exclut. Mais lorsqu’on dit cela, pense-t-on au libéralisme ou au capitalisme ? Car ce n’est pas la même chose.

Une fois encore, d’aucuns (assez nombreux) ont tendance à assimiler de bonne foi – toujours par pure méconnaissance — le libéralisme et le capitalisme de connivence. C’est pour le moins fâcheux, car ils sont l’exact opposé. Sur le plan économique, l’un repose sur la liberté d’entreprendre, la libre propriété, la responsabilité, là où l’autre repose sur la rente, capturée auprès de l’État. C’est tout à fait différent ! Et il ne faut pas assimiler non plus capitalisme de connivence au capitalisme tout court. Celui-ci peut revêtir différentes formes, y compris l’économie mixte, bien éloignée du libéralisme elle aussi. Et surtout, le capitalisme n’a, lui-même, rien d’immoral. Mieux, dans un intéressant chapitre de Capitalisme et liberté sur la distribution et la redistribution des revenus, Milton Friedman rétablit quelques vérités. Ainsi, contrairement à ce qui est affirmé communément, le capitalisme et la libre-entreprise créent moins d’inégalités que d’autres systèmes et, plus frappant encore, contrairement à ce que l’on pourrait penser, plus un pays est capitaliste, plus petite est la fraction de revenu résultant de l’utilisation du capital (1/5 du revenu total aux USA à l’époque de la rédaction du livre, contre environ la moitié dans les pays en voie de développement).

Capitalisme, un terme dévoyé

Ainsi que le rappelle Antoine Cassan dans son article « 10 idées reçues sur le libéralisme » :

Le terme même de capitalisme est en grande partie une création de l’interprétation marxiste, qui l’a associé à l’apparition du prolétariat, prétendument dépouillé par des procédés tortueux de la légitime possession de ses instruments de travail.

Gare au contresens, avertit Hayek. Ce n’est pas l’embrigadement ou la spoliation qu’a apporté le capitalisme, mais l’émancipation :

Le développement du capital a, par conséquent, non pas entraîné mais permis l’existence d’un prolétariat : un beaucoup plus grand nombre de gens, à qui leurs parents n’avaient pu donner des instruments de production, purent désormais subsister par leur travail grâce à l’augmentation de la productivité.

Au lieu d’être vus comme la première étape de l’enrichissement général, les débuts de la révolution industrielle sont assimilés à une période de régression historique. Cela tient à un double phénomène : la volonté de critique sociale, et aussi la visibilité. La misère endémique des campagnes sous l’Ancien régime était une misère cachée des observateurs. Lorsqu’elle se déplace dans les villes, elle devient une évidence. Le célèbre rapport Villermé résume ces deux phénomènes.

Le libéralisme n’exclut pas et il n’est pas incompatible avec la fraternité

En bref, rien n’indique que le capitalisme, et a fortiori le libéralisme seraient, pour l’un un système, pour l’autre une philosophie, qui tendraient à exclure. Dans le premier, rien n’empêche la mise en place de garde-fous – puisque nous avons vu rapidement que le capitalisme est susceptible de revêtir différentes formes ou orientations – et dans le second, qui est une philosophie centrée non sur l’économie mais sur l’individu, rien ne s’oppose à la mise en place d’un filet de sécurité pour les plus fragiles (plusieurs auteurs libéraux parmi les plus grands l’ont évoqué et y sont résolument favorables, à l’image de Friedrich Hayek), tandis que par ses fondements mêmes, cette philosophie vise non pas à exclure, mais au contraire à offrir à chacun la chance de s’épanouir librement, tout en laissant l’opportunité à chacun de mettre en œuvre des mécanismes naturels et spontanés de fraternité, qui ne sont rien d’autre qu’une forme de solidarité non imposée.

C’est pourquoi, oui, il est temps de rétablir la vérité sur le libéralisme, et de cesser de colporter tant d’idées reçues purement fallacieuses, qui n’ont pas grand-chose à voir avec la rigueur d’esprit et ne font que nuire aux débats, en pervertissant l’idée même d’honnêteté intellectuelle et de recherche du bien commun.

Petit récapitulatif

À l’issue de ce dixième volet de cette série, et alors que j’ai depuis longtemps d’innombrables autres idées en tête (mais un manque de temps pour les concrétiser), je vous propose le petit récapitulatif suivant (je ne m’y retrouve plus moi-même dans les différents volets traités), qui permettra à chacun de retrouver plus aisément l’ensemble des thèmes présentés à ce jour :