Le libéralisme ne peut être réduit à une doctrine économique

Le libéralisme est une philosophie qui défend les idées de liberté et de responsabilité, au service de l’épanouissement des individus. Le réduire à une doctrine économique est donc une erreur.

Par Johan Rivalland.

Les racines du libéralisme sont anciennes. Et si la plupart des intellectuels, historiens, politiques, ou journalistes sont prêts à reconnaître les fondements philosophiques libéraux de notre civilisation, ils n’emploieront pas forcément ce mot, ou distingueront la démocratie dite libérale de la doctrine du même nom, supposée réduite au plan économique ou centrée de manière obsessionnelle et quasi-exclusive sur celui-ci.

Raison pour laquelle, comme l’écrivait Raymond Boudon, les intellectuels n’aiment pas le libéralisme. Et raison pour laquelle d’aucuns, avec une sorte de rage dénonciatrice, l’affabulent d’un « néo » ou d’un « ultra » qui suffit à classifier définitivement une école de pensée que l’on rangera au ban de la pensée convenable, ne rendant pas utile de s’y intéresser, mais plutôt de rester sur des présupposés que même les individus les mieux intentionnés ne sauront dépasser.

Huitième volet de notre série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Les fondements du libéralisme sont-ils de nature économique ?

N’en déplaise aux ennemis du libéralisme, celui-ci n’a nulle vocation à ne défendre qu’un strict point de vue économique. Ses racines sont plus profondes et mêlent à la fois caractère politique et économique, allant à l’encontre de l’idée selon laquelle les deux pourraient être distingués. Le libéralisme est une philosophie qui forme un tout et dont les éléments ne sauraient être séparés au gré des fantasmes des uns ou des autres, ou plus encore de leur volonté de décrédibiliser cette philosophie qui leur échappe ou qu’ils exècrent au point de vouloir la pourfendre et la détruire sans le moindre débat.

Si l’on s’en tient à une évocation simple, mais bien concrète, on pourra retenir par exemple la définition suivante qu’en donne Jean-Marc Paturle, qui a le mérite d’être parlante et de replacer le libéralisme dans le contexte de ce qu’il n’a jamais cessé d’être : une philosophie qui repose sur la responsabilité de chacun, la confiance, les relations d’échanges mutuels, matériels ou non, l’humanisme, la société d’harmonie :

Le libéralisme est la façon la plus simple, et surtout la plus pacifique, de vivre ensemble. Contrairement au communisme, il ne suppose la fabrication d’un « homme nouveau ». À la différence du fascisme, il n’exclut personne. Le libéralisme considère les hommes comme ils sont, avec toutes leurs qualités et tous leurs défauts. Il suppose simplement que chacun respecte la personne d’autrui, sa propriété, et les contrats qu’il conclut avec les autres

Jean-Philippe Delsol, dans le premier numéro du très prometteur Journal des Libertés, montre quant à lui que la liberté n’est pas une fin en soi, mais « une condition indispensable à l’expression de toute personne à la recherche de ses fins ». À l’instar d’Hannah Arendt, qui pose la question du sens de la politique, il montre que la liberté n’est pas quelque chose de donné, mais qui doit perpétuellement se conquérir et est la condition sine qua non de notre humanité.

Sans la liberté d’expression, la liberté de se mouvoir et toutes les autres formes de liberté élémentaires indispensables à la pensée et à la vie, nous risquons fort de sombrer dans les pires totalitarismes ou, à moindre échelle, dans ce qu’Étienne de La Boétie dénommait la servitude volontaire. C’est donc contre toutes les formes de despotisme qu’il s’agit de se prémunir, à l’image de ce que défendait avec vigueur et force réflexion un Benjamin Constant, penseur de la liberté sous toutes ses formes.

La liberté, une conquête qui ne va pas de soi

Si le libéralisme est donc l’antithèse de l’oppression quelles que soient ses formes, de la privation de liberté, du despotisme ou des totalitarismes, il ne va pas pour autant de soi. On peut avoir le sentiment, dans le confort relatif de nos petites vies ou à l’inverse dans les angoisses quotidiennes que l’on peut éprouver, que nous n’avons rien à craindre, que l’essentiel est là, que nous sommes au moins assurés de certains droits et d’une certaine liberté. Mais rien n’est moins sûr. La conquête de la liberté est récente et toujours menacée. En la matière, nous aurions tort de croire qu’il s’agit d’un acquis.

Carlo Strenger, dans un ouvrage intitulé Allons-nous renoncer à la liberté ?  rappelle d’ailleurs l’actualité de la question, s’inspirant à la fois de l’histoire des idées comme de l’actualité pour nous amener à réfléchir sur la nécessité d’un engagement si nous ne voulons pas voir nos valeurs fondamentales, au premier rang desquelles la liberté, sinon disparaître, tout au moins sombrer progressivement sous les assauts des multiples dangers qui les guettent en permanence.

Alors, pourquoi cette obsession économique ?

Si la liberté, les libertés sous toutes leurs formes et tout ce qu’elles supposent, sont donc bien au centre du libéralisme, alors pourquoi ce sentiment que les libéraux seraient en permanence obsédés par le domaine économique et en feraient le centre de leurs réflexions et de leurs débats ?

Thierry Falissard, dans son recueil Faut-il avoir peur de la liberté – Le libéralisme en 21 questions répond directement à cette question. Il note que, tout simplement, l’économie relève aussi de la vie en société. On peut même ajouter qu’elle fait partie de notre quotidien et qu’elle détermine beaucoup d’éléments de notre vie (notion de propriété, c’est-à-dire la possibilité de posséder des biens que l’on acquiert grâce aux fruits de son travail, mais aussi grâce à l’échange, idée de coopération et de division du travail, car on ne peut produire soi-même tout ce dont on a besoin, le marché comme expression de la liberté, la concurrence comme moteur de l’innovation et vecteur de choix comme de prix plus bas pour le consommateur, etc.).

Tout cela est bien concret et il est indéniable que l’économique détermine une bonne partie de notre vie et de notre condition. Sans qu’on en fasse une obsession. Mais nous sommes bienheureux, tous, grâce à l’économique, de pouvoir ensuite avoir le temps et les moyens de nous consacrer à nos aspirations profondes.

On voit bien qu’il ne s’agit donc pas là d’abstractions, de recherche de la richesse en soi ou de je ne sais quels autres lubies que certains voudraient coller aux libéraux, qui sont des êtres comme les autres, et non de grands méchants capitalistes qui fument le cigare. Thierry Falissard ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit :

L’acteur de l’économie est en dernier ressort l’individu, non pas un être théorique construit par des économistes, mais une personne concrète qui agit selon ses connaissances (et son ignorance), en fonction de ses besoins et de ses désirs. C’est de la façon dont cette personne concrète agit que peuvent être tirés des enseignements économiques, et non pas de statistiques sur des agrégats, des modèles abstraits ou d’une analyse impersonnelle des faits économiques, qui serait pseudo-scientifique.

Daniel Toure, dans son Pulp Liberalism, relève lui que le libéralisme, loin de se réduire à l’économie de marché, s’est construit sur plusieurs siècles, voire millénaires, avant d’être conceptualisé en tant que tel. Ses principales briques sont notamment :

Des droits naturels inaliénables de la personne : liberté, sûreté, propriété ; un État dont la finalité est de protéger ces droits ; une séparation des pouvoirs limitant les risques qu’un despote ou une oligarchie violent ces droits ; la démocratie, limitant (un peu) les risques que le pouvoir politique viole ces droits ; l’existence d’un ordre social auto-organisé fruit de l’interaction entre des personnes libres plus harmonieux, plus stable, plus prospère que des ordres construits par le haut ; l’économie de marché, conséquence des droits naturels de la personne, et dont le bon fonctionnement est l’une des facettes de cet ordre auto-organisé.

Je ne saurais mieux dire. Et c’est pourquoi Daniel Toure insiste sur la nécessité de ne pas s’en tenir aux « on dit ». Pour savoir vraiment ce qu’est le libéralisme et comprendre que ce n’est pas en premier lieu une théorie économique, mieux vaut lire des auteurs libéraux. Ce qui permettra alors de comprendre ceci :

Le libéralisme est une tradition philosophique qui se déploie dans de nombreux domaines, le domaine politique, le domaine du Droit et le domaine économique. Réduire le libéralisme à l’un de ces domaines sans connaître la vision qui le soutient, c’est comme parler de la pointe d’un iceberg en ignorant ou en feignant d’ignorer qu’il y a aussi (beaucoup) de glace sous l’eau…

Mettre fin aux contresens

Il y aurait eu certainement encore beaucoup à dire. Mais si nous ne voulons pas faire trop long, nous retiendrons qu’assimiler libéralisme et économisme est un contresens. Les valeurs du libéralisme sont suffisamment riches et fécondes pour qu’on en comprenne bien l’essence à la fois multiforme et unique. Le dénominateur commun du libéralisme est « le respect de l’individu et son droit à l’existence libre sans qu’il ne subisse la tyrannie du groupe ». Et la liberté économique, en ce sens, est « une condition indispensable de toute autre liberté » (Hayek).

Pour finir, nous laisserons le dernier mot une nouvelle fois à Jean-Philippe Delsol, extrait de son article cité en référence plus haut :

Pour notre part, nous resterons ferme sur l’idée que le meilleur moyen de permettre à tous de disposer de libertés réelles, c’est de leur en garantir le droit et de limiter autant que possible les entraves à leur exercice. Sauf bien entendu pour ceux qui n’en ont pas la capacité que notre humanité commune conduit naturellement à assister avec le souci constant de les aider à recouvrer, quand c’est possible, l’autonomie qui les fera grandir par eux-mêmes.