Sérotonine de Michel Houellebecq, passionnément triste contre la société de consommation

Sérotonine, le dernier roman de Michel Houellebecq, fait le procès de la société de consommation, du libéralisme et du capitalisme. Un procès qui en dit plus sur le juge que sur l’accusé.

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Sérotonine de Michel Houellebecq, passionnément triste contre la société de consommation

Publié le 10 janvier 2019
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Le dernier roman de Michel Houellebecq, Sérotonine, est d’ores et déjà un succès de librairie. L’accueil du public et de la critique avait été anticipé par l’éditeur après le succès de Soumission. Il avait prévu un tirage beaucoup plus important que pour un livre de rentrée littéraire habituelle. Houellebecq s’exporte, et ses livres sont presque des objets de consommation courante, au même titre que les essais d’Éric Zemmour et les romans de Marc Levy, ce qui n’est pas sans être d’une ironie assez grinçante, quand on sait à quel point son univers fait de la consommation une prison lugubre abaissant les hommes, qui détruit les espoirs et affaiblit les sentiments. C’est peut-être aussi ce qui alimente le désespoir du romancier : être condamné à finir comme le produit le plus achevé du système économique capitaliste qu’il a dénoncé avec la même constance depuis son premier roman.

D’ailleurs, de la dépression au cynisme, il n’y a qu’un pas, et ses provocations qui émaillent ses romans comme ses déclarations publiques fonctionnent comme autant de publicités gratuites et efficaces auprès des médias. Michel Houellebecq est une franchise à lui tout seul qui garantit sans trop d’effort le retour sur investissement, à condition que Houellebecq se comporte comme Houellebecq, c’est-à-dire avec outrance, désespoir et misogynie. C’est aussi ce qui parle à cette France qui voit tout en gris et consomme des anxiolytiques en trop grande quantité.

Le capitalisme comme destin dans Sérotonine de Michel Houellebecq

Dans Sérotonine comme dans Extension du domaine de la lutte ou Les particules élémentaires, la société de consommation, la compétition à tous les niveaux et le matérialisme de masse ont l’éclat blafard d’un néon éclairant les rayonnages d’un Aldi à Melun. Le capitalisme est un destin, celui de la mort de l’Humanité et de sa dissolution dans le néant du libéralisme forcément sauvage, destructeur et aliénant. Pour rendre compte de ce capitalisme qui rapetisse tout, Houellebecq utilise le même procédé stylistique depuis plus de 20 ans : la description triviale du monde qui l’entoure comme une suite d’objets de consommation courante, humain(e)s inclus.

À quoi bon vouloir raisonner contre le témoignage d’un dépressif ? On n’argumente pas face à un témoignage, encore moins quand il est tenu par quelqu’un au bord du suicide. Contentons-nous ici de rappeler que le romancier ne retient que ce qui l’arrange pour tisser ses histoires, et n’a du libéralisme comme du capitalisme qu’une idée approximative, assez commune en France depuis des décennies.

Il sélectionne ce qui ne va pas, et ne voit pas ou ne peut pas voir ce qui va, que ce soit la fin de la pauvreté, la liberté individuelle ou encore la simple possibilité d’améliorer ses conditions : ce n’est pas un hasard si le monde entier cherche à adopter ce modèle tant détesté par nos élites fatiguées. Il serait vain de montrer que l’état du monde, même s’il n’est pas parfait, s’améliore. Le parti pris antilibéral fausse le jugement, mais correspond sans doute à l’air du temps en France. C’est ce qui peut expliquer le succès de Houellebecq en librairie.

Maintenant, à trop vouloir en faire un traité sociologique, il ne faudrait pas manquer l’essentiel, en particulier avec Sérotonine : c’est avant tout un roman triste, très triste, sur la nécessité vitale de l’amour, à la fois fragile, contingent et qui passe, dans un monde où tout passe. C’est à prendre beaucoup plus au sérieux que le libéralisme décrit par Michel Houellebecq.

Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, 2019.

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  • Bonjour
    Houellebecq, anti-libéral ?

     » Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. »-Extension du domaine de la lutte.

    Il critique plutôt le « libéralisme » sexuel – la misère sexuelle de certain. Ses romans parlent de la souffrance sexuelle, sentimentale et de la dépression qui en résulte.

    • Si le passage que vous citez vous-même n’est pas anti-libéral à vos yeux, franchement je ne sais pas ce qu’il vous faut…

      • Il constate, ne critique pas. Il est des gagnants et des perdants.
        Imaginons un système anti-libéral du domaine sexuel, chacun se verrait attribuer un partenaire sexuel sous la contrainte, comme dans certains pays où les mariages sont arrangés, plus d’homme sans femme, plus de misère sexuelle (cela dépend pour qui).
        Mais Houellebecq ne prend pas position; il constate ne pas être dans le camp des gagnants.
        PS Je n’ai pas encore lu Serotonine.

        • « Il critique plutôt le « libéralisme » sexuel ».
          Parce que s’attaquer à la libre disposition de soi et de son corps n’est pas du tout anti-liberal et libéralisme ne concerne que le libéralisme économique. Le consentement sexuel est un produit du néo-libéralisme apatride tueur de chatons.

          « plus d’homme sans femme, plus de misère sexuelle »
          Parce que les relations sexuelles ne concernent que les relations hétérosexuelles et la satisfaction sexuelle n’a rien à voir avec le/la partenaire en question du moment que vous avez un/une partenaire (comme on dit: un trou et un trou, la b*** n’a pas d’oeil). Pourquoi se soucier du consentement sexuel quand tant de personnes souffrent de misère sexuelle? Quelle belle celebration de du viol légal.

          « Mais Houellebecq ne prend pas position »
          Parce que mettre en parallel les « avantages » d’un système (« chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit ») et les « inconvénients » d’un autre (« certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude ») donne une image très objective des deux systèmes.

          « il constate ne pas être dans le camp des gagnants »
          Parce que être riche et célèbre rend très difficile de trouver un partenaire sexuel tout le monde le sait.

          • Mais Houellebecq n’est pas contre la libre disposition de son corps.
            Il raconte la souffrance du perdant du marché de la séduction.
            C’est marrant, le sexe est un gros tabou, encore en France.

  • il le vend son bouquin ou il le donne?

    • Il le donne à la communauté d’Emmaüs.

    • Pourquoi cette question? Il n’aurait pas le droit de vivre de ses écrits, quand bien même vous ne les appréciez pas? C’est un libéral qui pose cette question ou j’ai rêvé?

      • « Claude henry de chasne » souligne juste l’hypocrisie qu’il y à critiquer la société de consommation d’un côté et à en profiter d’un autre, mais j’imagine qu’avec notre président plus personne ne se soucie de l’hypocrisie du « en même temps ».

        • Et il ne vous est pas venu à l’esprit que la critique du consumérisme pouvait être populaire, car elle concerne tout le monde ?
          D’autant que Houellebecq n’est pas aussi manichéen : il aime aussi, même dans ses romans la consommation sinon il n’en parlerait pas aussi bien, en témoigne son attaque virulente et rassurante contre les Bobos écolos et leur hypocrisie. Le plaisir affiché de rouler en 4×4 diesel et de fumer des cigarettes n’est pas seulement une posture littéraire, mais aussi un fond de sa personnalité qui est rafraîchissante dans ce monde, possiblement abject, des faux semblants de la morale bien pensante.

        • Et j’ajoute qu’il faut inévitablement consommer pour vivre, ne serait-ce que des aliments. Ce qui ne vous interdit pas de se montrer critique des effets négatifs de la société de consommation.

          Exemple vécu: quand vous passez à la caisse, lors des heures de pointe dans un hypermarché. On peut souvent observer les caissiers les yeux vides, presque hagards, le regard du client et de l’employé ne se croisent pas, le sourire, l’accueil et l’amabilité sous oubliées, écartées par l’obligation de productivité, l’impatience des clients, et la mécanique abrutissante des gestes basiques et répétitifs.
          Je me réjouis de la commodité, du choix et des prix de ces commerces, mais je peux tout de même regretter aussi que la nécessité de productivité finissent par nuire, quelque soit votre bonne volonté, aux contacts humains que vous aurez avec le personnel, voire même avec les autres clients.

          Parfois, voyant une caissière robotisée à force d’enchaîner les clients, je cherche son regard, j’insiste sur mon « bonjour », que je dois lui répéter avec le sourire, ou alors je lui lance une blague pour qu’elle sorte de sa transe hypnotique, et la caissière me souhaite alors un au revoir avec un sourire, presque de gratitude, tellement elle a vu passer de clients mal embouchés, stressés, sans considération, et qui l’ont conduite à se renfermer dans une triste semi-conscience.
          La société de consommation a de bon côtés, mais pas que, voilà tout, qu’est-ce que ça a de si choquant de le dire? Les réactions là, on dirait celles de communistes aigris qui défendent à tout prix leur idéal chéri. Même outrance, même gratuité des attaques, même bêtise des arguments.

  • En gros, il parle de lui, comme la plupart des auteurs, en fait.

    Mais ce qui est cocasse, c’est qu’avec autant de succès en librairie (lisez pognon), le misérabilisme dont il fait preuve, et dont il tire ses revenus, est soit un désordre mental, soit un magnifique foutage de gueule…

    • Il ne tire pas ses revenus de son misérabilisme, mais de son travail, quand même il vous déplairait. Le foutage de gueule se situerait plutôt dans la gratuité de ce genre d’attaque.

  • Houellbecq s’en prend plutôt aux illusions de ce monde, il écrit en philosophe sur la condition humaine et sa vanité, et sur la bêtise et les faux semblants.
    L’une des manifestations de la bêtise c’est bien sûr l’idéologie quelle qu’elle soit, et le libéralisme n’y échappe pas : faire disparaître toute l’agriculture française pour la religion du libre échange qui refuse, à l’échelon européen, le protectionnisme pourtant nécessaire et utilisé par tous nos concurrent, c’est l’un des axes intéressants de son dernier livre, ainsi que la violence sous-jacente, celle des désespérés que l’idéologue ignore.
    Donc Houellebecq n’est absolument pas anti-libéral, il est au-dessus de cela ou ailleurs, car dans le même temps il s’en prend aux lourdeurs administratives qu’il décrit fort bien, à l’étouffement sociétal et au totalitarisme moral rampant.
    Libertarien plutôt, en somme.

    • Merci pour ce commentaire qui apporte un peu de mesure à tout ce procès en anti-libéralisme primaire.

      J’ajoute qu’il est amusant de voir toutes les réactions, accusant les erreurs ou la fausseté des analyses réelles ou supposées de Houellebecq, et oubliant complètement que ce n’est qu’un roman… C’est un des talents de l’auteur : quand on le lit, on oublie que c’est de la fiction, tellement cela nous renvoie à notre réalité.

      Pourtant ses romans sont exagérément désespérés, ses personnages sont des caricatures d’obsédés, de nouveaux riches décadents, de losers pathétiques voire méprisables, bref, en un mot, ses livres sont des caricatures, mais on s’excite à propos de la société qu’il dépeint comme si c’était un rapport scientifique, ce que cela ne peut être.
      Et le fait que cela suscite toutes ces réactions est un signe indubitable qu’il touche à quelque endroit sensible de notre conscience, ou de notre représentation du monde.

      Enfin, il ne faudrait pas oublier que la liberté n’est pas une fin, mais un prérequis, que le libéralisme est une philosophie du droit, pas une philosophie de la vie. La liberté de commerce ou de circuler ne suffit pas à un donner un sens à votre vie, ou une âme à une société.
      Je déplore qu’aucun des critiques ne parle de la conclusion de ce roman, inhabituelle pour l’auteur, qui évoque justement cette question, de façon toute humaine, faisant dire à son personnage que dans sa quête de liberté sans signification, il s’est fermé à ce qui comptait le plus, et qui donne du sens à la vie. Et ça, c’est une responsabilité individuelle, mais aussi collective, quand le discours des gouvernements, des médias, des politiciens, et les libéraux en font partie, tourne tout le temps autour de l’économie, de l’emploi, de la réussite professionnelle, de la crise, des banques, de la finance, des taxes, des lois, des budgets, des migrants qui viennent pour avoir de meilleures chances… de réussite, c’est sans fin!

      • Voilà, au XIX° c’était Emma Bovary et la désespérance des femmes mariées. La désespérance au XXI° est du coté des hommes.

      • Bien sûr que ça n’est qu’un roman. Et la leçon qu’il donne à la fin est à mettre en relation avec sa vie personnelle où après un épisode dépressif il est depuis peu de temps en pleine romance amoureuse et vient de se remarier. A l’opposé donc de son personnage qui apparaît ainsi comme un repoussoir, ce qu’est bien sûr la dépression quand on s’en sort.

    • « faire disparaître toute l’agriculture française pour la religion du libre échange qui refuse, à l’échelon européen, le protectionnisme pourtant nécessaire et utilisé par tous nos concurrent »


      @rickO : Premièrement, ce qui fait « disparaître toute l’agriculture française » c’est son manque de compétitivité et non pas le « libre échange. »(Le manque de compétitivité est causée par le matraquage fiscal, les reglementations arbitraires, les subventions à gogo, etc…)
      Deuxièmement, entre les pays protectionnistes et les pays favorables au libre échange, ce ne sont pas ces derniers les perdants.
      Les perdants ce sont les consommateurs vivant dans les pays protectionnistes, puisque ces consommateurs ne peuvent plus accéder à des produits étrangers moins chers que les produits locaux.

  • Quant à moi, je ne lirai pas ce bouquin.

  • En même temps, on lit souvent dans ses romans un amour indéfectible pour l’automobile, objet incontournable de la société de consommation…

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