Michel Houellebecq, passionnément triste contre la société de consommation

Sérotonine, le dernier roman de Michel Houellebecq, fait le procès de la société de consommation, du libéralisme et du capitalisme. Un procès qui en dit plus sur le juge que sur l’accusé.

Par Frédéric Mas.

Le dernier roman de Michel Houellebecq, Sérotonine, est d’ores et déjà un succès de librairie. L’accueil du public et de la critique avait été anticipé par l’éditeur, qui avait prévu un tirage beaucoup plus important que pour un livre de rentrée littéraire habituelle. Houellebecq s’exporte, et ses livres sont presque des objets de consommation courante, au même titre que les essais d’Éric Zemmour et les romans de Marc Levy, ce qui n’est pas sans être d’une ironie assez grinçante, quand on sait à quel point son univers fait de la consommation une prison lugubre qui abaisse les hommes, détruit les espoirs et affaiblit les sentiments. C’est peut-être aussi ce qui alimente le désespoir du romancier : être condamné à finir comme le produit le plus achevé du système économique capitaliste qu’il a dénoncé avec la même constance depuis son premier roman.

D’ailleurs, de la dépression au cynisme, il n’y a qu’un pas, et ses provocations qui émaillent ses romans comme ses déclarations publiques fonctionnent comme autant de publicités gratuites et efficaces auprès des médias. Michel Houellebecq est une franchise à lui tout seul qui garantit sans trop d’effort le retour sur investissement, à condition que Houellebecq se comporte comme Houellebecq, c’est-à-dire avec outrance, désespoir et misogynie. C’est aussi ce qui parle à cette France qui voit tout en gris et consomme des anxiolytiques en trop grande quantité.

Le capitalisme comme destin

Dans Sérotonine comme dans Extension du domaine de la lutte ou Les particules élémentaires, la société de consommation, la compétition à tous les niveaux et le matérialisme de masse ont l’éclat blafard d’un néon éclairant les rayonnages d’un Aldi à Melun. Le capitalisme est un destin, celui de la mort de l’Humanité et de sa dissolution dans le néant du libéralisme forcément sauvage, destructeur et aliénant. Pour rendre compte de ce capitalisme qui rapetisse tout, Houellebecq utilise le même procédé stylistique depuis plus de 20 ans : la description triviale du monde qui l’entoure comme une suite d’objets de consommation courante, humain(e)s inclus.

À quoi bon vouloir raisonner contre le témoignage d’un dépressif ? On n’argumente pas face à un témoignage, encore moins quand il est tenu par un quelqu’un au bord du suicide. Contentons-nous ici de rappeler que le romancier ne retient que ce qui l’arrange pour tisser ses histoires, et n’a du libéralisme comme du capitalisme qu’une idée approximative, assez commune en France depuis des décennies.

Il sélectionne ce qui ne va pas, et ne voit pas ou ne peut pas voir ce qui va, que ça soit la fin de la pauvreté, la liberté individuelle ou encore la simple possibilité d’améliorer ses conditions : ce n’est pas un hasard si le monde entier cherche à adopter ce modèle tant détesté par nos élites fatiguées. Il serait vain de montrer que l’état du monde, même s’il n’est pas parfait, s’améliore. Le parti pris antilibéral fausse le jugement, mais correspond sans doute à l’air du temps en France. C’est ce qui peut expliquer le succès de Houellebecq en librairie.

Maintenant, à trop vouloir en faire un traité sociologique, il ne faudrait pas manquer l’essentiel, en particulier avec Sérotonine : c’est avant tout un roman triste, très triste, sur la nécessité vitale de l’amour, à la fois fragile, contingent et qui passe, dans un monde où tout passe. C’est à prendre beaucoup plus au sérieux que le libéralisme décrit par Michel Houellebecq.

Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, 2019.