Sérotonine, de Michel Houellebecq

Le dernier roman de Michel Houellebecq sur l’amour et la solitude.

Par Francis Richard.

La découverte début 2017 du Capton D-L allait ouvrir la voie à une nouvelle génération d’antidépresseurs, au mécanisme d’action finalement simple, puisqu’il s’agissait de favoriser la libération par exocytose de la sérotonine produite au niveau de la muqueuse gastro-intestinale.

Chaque jour, après avoir bu une gorgée de café et fumé deux-trois cigarettes, Florent-Claude Labrouste, 46 ans, prend avec de l’eau minérale un comprimé de Captorix, nom commercial du Capton D-L, ce qui lui permet d’intégrer les rites majeurs d’une vie normale.

Toutefois, Florent-Claude note que les effets secondaires indésirables les plus fréquemment observés du Captorix [sont] les nausées, la disparition de la libido, l’impuissance… Pour sa part, il n’a jamais souffert de nausées…

Comment en est-il arrivé là ? Florent-Claude (il déteste ce prénom sans avoir d’autre reproche à faire à ses parents) le raconte dans Sérotonine, roman où l’amateur de Michel Houellebecq retrouve cet esprit libre désenchanté.

Ballotté par les circonstances de la vie

En fait Florent s’est laissé ballotter par les circonstances de la vie. Il ne l’a jamais ni pris (ni repris) en main, si bien que, lucide, il écrit qu’il n’a jamais été qu’une inconsistante lopette et que l’avenir ne devrait pas lui être différent.

Est-ce à dire que sa vie est vide ? Non. Après avoir préparé et fait Agro, il travaille un temps chez Monsanto mais les quitte non pas par pur conformisme de gauche mais parce qu’il lui semble qu’en y restant il trahirait son idéal :

Cette agro-industrie entièrement basée sur l’export, sur la séparation de l’agriculture et de l’élevage, était à mes yeux l’exact contraire de ce qu’il fallait faire si l’on voulait aboutir à un développement acceptable, il fallait au contraire privilégier la qualité, consommer local et produire local, protéger les sols et les nappes phréatiques en revenant à des assolements complexes et à l’utilisation des fertilisants animaux.

Florent devient alors contractuel au ministère de l’Agriculture et est envoyé à la D.R.A.F. de Normandie pour aider les agriculteurs locaux à promouvoir leurs fromages, camembert, livarot et pont-l’évêque. Mais ce n’est pas une réussite…

Ce n’est pourtant pas pour ça qu’il donne un jour sa démission. Sa vie amoureuse n’est pas sans influence sur sa vie professionnelle et réciproquement. N’a-t-il pas toujours été convaincu que s’intéresser à autre chose qu’aux filles n’était pas sérieux ?

À quarante-six ans il s’aperçoit qu’il avait raison à vingt : les filles sont des putes si on veut, on peut le voir de cette manière, mais la vie professionnelle est une pute bien plus considérable, et qui ne vous donne aucun plaisir…

Solitude

Ses dernières filles sont Kate, la Danoise, Claire, la comédienne qui n’aura connu qu’un seul succès théâtral, Camille, la stagiaire qu’il a accueillie à la D.R.A.F., Yuzu, la Japonaise employée de la Maison de la culture de son pays, quai Branly.

Après elles, il se retrouve seul. Il ne tire aucune jouissance de cette solitude. Il a en effet besoin d’amour en général et d’amour sous une forme très précise, qu’il précise d’ailleurs très crûment parce que son écriture n’est pas de bois, mais plutôt bien charnue…

Avant de disparaître de la circulation et de quitter la D.R.A.F, Florent renoue avec son ami du temps de l’Agro, Aymeric d’Harcourt, qui fait de l’élevage de vaches laitières mais qui ne s’en sort pas du fait de la diminution du prix du lait.

Avec d’autres éleveurs normands, Aymeric décide de se battre. Florent, même s’il en est attristé, sait que ce combat est perdu d’avance, lui qui a naguère proposé des mesures de protection raisonnables, des circuits courts économiquement viables :

Je n’étais qu’un agronome, un technicien, et au bout du compte on m’avait toujours donné tort, les choses avaient toujours au dernier moment basculé vers le triomphe du libre-échangisme, vers la course à la productivité…

Florent pense donc que les cœurs se sont endurcis et que le petit comprimé blanc, ovale, sécable a au moins cette vertu d’aider les hommes à vivre, ou du moins à ne pas mourir — durant un certain temps. Certes, mais peut-être devraient-ils plutôt se prendre en main.

Dans la vie professionnelle, ne faut-il pas écouter sa raison et ne pas s’obstiner à faire des choses que d’autres savent mieux faire et à meilleur compte ? Dans la vie personnelle, ne faut-il pas écouter son cœur et laisser libre cours à ses élans d’amour ?

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