Capitalisme de connivence et libéralisme

Le profit, valorisé par le libéralisme, est légitime. La rente, convoitée par le capitalisme de connivence, ne l’est pas.

Par Charles Gave.
Un article de l’Institut des Libertés

crony capitalismDans le fond, je suis un grand naïf. Pour moi, il y a la même différence entre le libéralisme et le capitalisme de connivence qu’entre l’amour courtois et la prostitution, et je pensais qu’il en était de même pour la plupart des gens, même vaguement cultivés. Le livre de Zemmour m’a fait comprendre mon erreur. L’auteur ne cesse d’attaquer ce qu’il appelle « le libéralisme », alors que ce qu’il a en ligne de mire, c’est tout simplement le capitalisme de connivence (c’est-à-dire le Crony Capitalism).

Qu’est-ce que le capitalisme de connivence ?

Tout simplement un système de défense et de création de rentes appuyé sur la capture de l’État par ceux qui bénéficient ou bénéficieront de ces rentes. Dans la rente, on gagne de l’argent parce que l’on a capturé l’État, tandis que le profit est la contrepartie d’un risque pris. Une rente ne disparait jamais, un profit peut s’évaporer du jour au lendemain. Le profit est légitime, la rente ne l’est pas.

Les riches et les puissants veulent toujours transformer leurs profits, incertains, en rentes, certaines par destruction de la concurrence. Pour cela le plus simple est de prendre le contrôle de l’État et de mettre le monopole de la violence légitime qui est sa caractéristique à leur service exclusif.

Le but essentiel pour les rentiers est non seulement de défendre leur rente mais aussi de faire croire que cette rente est morale et que toute attaque contre elle est de ce fait immorale.

Toute attaque contre une rente étant intellectuellement fondée sur le libéralisme, le plus simple est donc de convaincre le public que le libéralisme est immoral et donc que toute attaque contre les rentes est immorale aussi. Comme le disait Boudon, les intellectuels en France détestent le libéralisme parce que dans un système libéral, ils seraient payés à leur vrai prix. CQFD. Et c’est ce qui s’est passé en France depuis des lustres.

Les détenteurs de rentes

Commençons par la capture de l’État.

Le système bancaire a capturé l’État et sert des rentes fort conséquentes à ses dirigeants, qui tous viennent des plus hautes sphères du même État, au point qu’en France on ne sait plus très bien où commence l’État et où finit la Banque, ce qui facilite la conservation de la rente. Le haut personnel de ces banques s’attache ensuite à traire la Nation à son profit exclusif et l’excuse donnée est toujours que c’est ce qu’exigent les nécessités de la « concurrence internationale », ce qui est un gros, un très gros mensonge. En fait, ce qu’exigerait le libéralisme serait que l’on casse les grandes banques devenues beaucoup trop grosses en entités plus petites, que l’on sépare les banques d’affaires et les banques de dépôts, que l’on interdise aux banques d’affaires de faire appel à l’épargne publique et que les banques de dépôts se voient interdire d’acheter des obligations émises par le gouvernement. Car bien sûr, c’est par l‘achat des obligations publiques qui permettent le financement des déficits budgétaires par les dépôts que la classe dirigeante des banques maintient son contrôle sur le monde politique. Le deal est simple : je continue à financer votre politique imbécile, qui préservera votre rente à vous, hommes politiques, à condition bien sûr que vous préserviez et développiez ma rente à moi…

Les politiques / fonctionnaires quant à eux ont bâti un système où des rentes sont servies à ceux qui savent exploiter au mieux le système (voir mon article sur le chauffeur de monsieur Ayrault par exemple) et entendent bien que rien ne change. Et comme les fonctionnaires gèrent l’État et son système politique, leur intérêt bien compris est d’empêcher toute réforme, ce qui dans le fond n’a comme but ultime que la préservation de leurs propres rentes.

Une excroissance de cette classe politique s’est même constituée en groupe autonome à Bruxelles, pour expliquer aux citoyens que le maintien des rentes bancaires, financières, éducatrices ou syndicales était la plus grande conquête sociale de la sociale-démocratie européenne. Elle explique donc aux populations ébahies que toute attaque contre les rentes est une attaque contre l’Europe des pères fondateurs et que l’étape suivante d’une telle dérive serait le retour de la guerre entre la France et l’Allemagne. Si vous êtes contre les rentes, c’est que vous êtes contre la paix et pour la guerre. La défense des rentes comme facteur déterminant de la paix, voilà une idée neuve en Europe !

Les syndicats, organisés en monopole depuis 1945 et qui ne représentent qu’environ 5% des salariés français et ont un financement complètement opaque, ont pris le contrôle d’un certain nombre de secteurs tous nationalisés (énergie, transports, éducation, santé) dont le blocage suffit à mettre l’économie française par terre à chaque fois. Que le lecteur songe à la SNCM, à Air France, à l’Éducation nationale ou à la Sécurité sociale où toute tentative de déréglementer les rentes est immédiatement assimilée à une attaque de l’hyper-libéralisme contre la classe des « travailleurs ». Dans le monde des rentiers, le client n’existe pas et est remplacé par l’usager dont le rôle principal est d’être pris en otage dès que leur rente est menacée, c’est-à-dire dès que la notion de concurrence fait son apparition.

Et il est bien sûr tout à fait normal que tous ces détenteurs de rente s’associent les uns avec les autres pour la défense de leurs avantages acquis. « Rentiers de chaque pays » unissez vous, tel est leur cri de guerre. Dans le fond, dans un pays où prédomine la recherche de la rente, la séparation des pouvoirs ne peut pas exister et donc la démocratie n’est qu’un théâtre d’ombres où le but n’est pas la gestion de l’intérêt général mais la défense égoïste d’intérêts catégoriels non justifiés, dont la somme se constitue en majorité de gouvernement…

Donc, depuis quarante ans nous sommes gouvernés par des rentiers qui n’ont qu’un ennemi, le libéralisme qui après tout est le seul corps de pensée qui a identifié la différence entre la rente et le profit en maintenant que le deuxième est légitime et moral alors que le premier ne l’est pas.

Diabolisation du libéralisme et pouvoir de la novlangue

Venons en à la diabolisation de ce qui constitue le seul ennemi de « ces copains et de ces coquins », le libéralisme qui, en France, grâce à la défense acharnée de leurs rentes par les rentiers, est quasiment devenu un gros mot.

Et c’est la, que revient en mémoire, le « newspeak » de Georges Orwell, traduit en Français par le néologisme « novlangue », créé par Amélie Audiberti, la traductrice de 1984.

L’idée d’Orwell est simple. Pour empêcher les gens de réfléchir, pour ensuite transférer le résultat de leurs réflexions à d’autres citoyens et en discuter, le plus simple pour le pouvoir en place est sans doute d’inverser complètement le sens des mots. Comme le disait Confucius, « quand les mots changent de sens, les Royaumes deviennent ingouvernables ».

Et personne n’a été plus habile à ce jeu que François Mitterrand. Lorsque cet homme dénonce « la force injuste de la loi », il s’agit d’une des plus belles trouvailles jamais faites de la novlangue et les effets ravageurs de cette formule continuent à se répandre sans cesse…

Dire que la loi est injuste, c’est opposer la justice à la loi. Les Romains disaient « dura lex sed lex ». Oui, la loi est dure, mais c’est la loi. La loi est là pour être respectée, pas pour être considérée comme juste, même si cela est souhaitable. Toute loi peut être considérée comme injuste par une partie de la population, mais il n’en reste pas moins qu’elle doit être respectée. Et le rôle du juge est de dire le Droit, et non pas de rendre la justice. Opposer la loi à la justice, c’est corrompre le cœur du système qui permet aux citoyens de vivre ensemble.

La force de la loi ne vient que de la force de l’État et si celui-ci est un État sans force, voila qui est bien pire qu’un État trop fort. Il n’y a pas d’État en Sicile, au Zaïre ou dans certaines de nos banlieues, on en voit les conséquences tous les jours. Opposer la loi et la justice, c’est affaiblir l’État.

En fait, il y a une différence essentielle entre vivre dans un État de droit ou vivre dans un système où le droit de l’État prédomine. Et cette différence nous a été expliquée par les philosophes des Lumières. Être pour le droit de l’État, c’est donc être contre les Lumières.

Ce qui protège le faible, c’est la loi, et non pas l’État. Tous les grands crimes du XXème siècle ont été perpétrés par des États. Parler de force injuste de la loi, c’est demander à Socrate de ne pas accepter son jugement et de fuir Athènes. Il a préféré mourir.


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