La Vertu d’égoïsme, d’Ayn Rand

Pour Ayn Rand, la vie est une fin en soi et chaque être humain est une fin en lui-même.

Par Francis Richard.

L’égoïsme peut-il être vertueux ? Oui, à condition d’être rationnel.

Ayn Rand l’explique dans cette version allégée de l’édition originelle parue en 1964 sous le titre The Virtue of Selfishness : le livre ne comporte en effet que sept des dix-neuf chapitres d’alors, mais, tels quels, ils sont nécessaires et suffisants.

Qu’entend-elle par égoïsme rationnel ?

Les valeurs requises pour la survie de l’homme en tant qu’homme, c’est-à-dire les valeurs requises pour la survie humaine.

L’homme a-t-il besoin d’un code de valeurs ? Ayn Rand répond par l’affirmative. Parce que l’homme a pour objectif de se maintenir en vie, et qu’il doit devant chaque alternative qui se présente à lui dans la vie choisir entre ce qui est bon et ce qui est mauvais pour sa survie.

La raison, à la différence des autres organismes vivants, est le moyen fondamental de survie de l’homme, et génère la réflexion et le travail productif : Ayn Rand parle d’éthique objectiviste, qu’elle oppose aux éthiques mystique, sociale et subjective, qui écartent raison, esprit et réalité.

L’humain, une fin en soi

Dans une telle éthique, où la vie est une fin en soi, où chaque être humain est une fin en lui-même, les trois valeurs sont la raison, l’intentionnalité et l’estime de soi et les trois vertus qui leur correspondent, la rationalité, la productivité et la fierté :

Une valeur est ce pourquoi l’on entreprend une action pour acquérir et (ou) conserver quelque chose. Une vertu est l’action par laquelle on l’acquiert et (ou) la conserve.

Dans une telle éthique, la raison est comme une façon de vivre permanente ; la productivité est l’utilisation de son esprit de la manière la plus réfléchie et la plus complète possible ; la fierté est d’atteindre à la perfection morale en refusant toute doctrine qui prêche l’auto-immolation comme une vertu ou un devoir moral.

Avec une telle éthique, il s’agit de poursuivre des valeurs rationnelles à partir du primat de la vie humaine, ce qui permet d’atteindre le bonheur, lequel est un but mais ne doit pas être une norme. Avec une telle éthique, les intérêts rationnels des hommes ne se contredisent pas :

Il ne peut y avoir de conflits d’intérêts entre des hommes qui ne désirent pas ce qu’ils ne méritent pas, qui ne font ni n’acceptent de sacrifices et qui traitent les uns avec les autres sur la base d’un échange librement consenti, donnant valeur pour valeur.

L’homme peut-il tirer avantage à vivre en société ? Oui, si cette société est humaine, c’est-à-dire si les hommes y sont rationnels, productifs et indépendants, parce qu’une telle société ne peut qu’être rationnelle, productive et libre, lieu de connaissance et d’échange.

Aimer, c’est valoriser

Dans une telle société les hommes peuvent être fraternels parce qu’aimer, c’est valoriser :

Seul un homme rationnellement égoïste, un homme qui a l’estime de soi, est capable d’amour, parce qu’il est le seul capable d’avoir des valeurs fermes et cohérentes, sans compromis et avec intégrité. L’homme qui ne se valorise pas lui-même ne peut valoriser personne ni quoi que ce soit.

A contrario une société altruiste dans laquelle valoriser autrui signifie se sacrifier soi-même ne peut être fraternelle :

L’altruisme jauge la vertu d’un homme par le degré avec lequel il abandonne ses valeurs, y renonce ou les bafoue, puisque l’aide à un étranger ou à un ennemi est considérée plus vertueuse, moins « égoïste », que l’aide à ceux qu’on aime…

Ayn Rand précise : La vertu impliquée dans l’aide à ceux que l’on aime n’est pas le « désintéressement » ou le sacrifice, mais l’intégrité.

Qu’est-ce que l’intégrité ? La loyauté envers ses convictions et ses valeurs.

Dans quel cas aider des étrangers ? En cas d’urgence (parce que la vie humaine est une valeur fondamentale, à commencer par la sienne : un homme rationnel considère ceux qui lui sont étrangers comme innocents jusqu’à preuve du contraire), et seulement si cela est en notre pouvoir :

Le principe d’entraide en cas d’urgence ne peut être étendu de manière à considérer toutes les souffrances humaines comme une situation d’urgence et de faire de l’infortune des uns l’hypothèque des autres.

Les droits individuels

L’éthique altruiste-collectiviste part du principe que les hommes sont responsables les uns des autres et que la vie des hommes appartient à la société. Or seuls les hommes en tant qu’individus ont le droit de décider quand et s’ils veulent aider les autres ; la société, comme système politique organisé n’a aucun droit à cet égard.

A propos de droit, une société libre ne peut l’être que si elle est fondée sur le principe des droits individuels :

Les droits sont un concept moral, le concept qui fournit une transition logique des principes guidant les actions d’un individu à ceux guidant sa relation avec les autres, le concept qui conserve et protège la moralité individuelle dans un contexte social, le lien entre le code moral d’un homme et le code juridique d’une société, entre l’éthique et la politique. Les droits individuels sont le moyen de subordonner la société à la loi morale.

Or c’est tout l’inverse qu’illustre l’histoire de l’humanité : Les éthiques dominantes […] furent des variantes de la doctrine altruiste-collectiviste, qui subordonnait l’individu à une certaine autorité supérieure, soit mystique, soit sociale.

Tous les systèmes étatistes, toutes les variantes de l’éthique altruiste-collectiviste, en effet, s’appuient implicitement sur le principe selon lequel le bien est ce qui est bien pour la société (ou la tribu, la race, la nation), et les édits des dirigeants en sont l’expression ici-bas.

Le droit à sa propre vie

A contrario, une société morale, telle celle des États-Unis des Pères Fondateurs, considère l’homme comme une fin en soi, et la société comme un moyen pour la coexistence pacifique, ordonnée et volontaire des individus :

La vie de l’homme est sienne en vertu d’un droit (ce qui signifie : en vertu d’un principe moral et de par sa nature), […] un droit est la propriété d’un individu, […] la société comme telle n’a pas de droits, et […] le seul but moral d’un gouvernement est la protection des droits individuels.

Il n’y a pas trente-six droits fondamentaux : il n’y a qu’un, le droit d’un homme à sa propre vie, c’est-à-dire la liberté de prendre toutes les actions requises par la nature d’un être rationnel pour la conservation, le développement, l’accomplissement et la jouissance de sa propre vie :

Le droit à la vie [ou la nature humaine] est la source de tous les droits, et le droit de propriété est le seul moyen qui en permette la réalisation. Sans droits de propriété, aucun autre droit n’est possible. Puisque l’homme doit maintenir sa vie par son propre effort, l’homme qui n’a aucun droit au produit de son effort n’a aucun moyen de maintenir sa vie. L’homme qui produit alors que d’autres disposent du fruit de son effort est un esclave.

C’est pourquoi Ayn Rand précise, face à la prolifération de prétendus nouveaux droits, des droits champignons, des droits économiques (que d’aucuns nomment droits-créances) :

Un droit n’inclut pas sa réalisation matérielle par autrui ; il inclut seulement la liberté de prendre toutes les actions nécessaires pour le réaliser, par ses propres moyens et son propre effort.

Parler de droits individuels est une redondance, mais elle permet de les distinguer de ces faux droits que sont les droits des masses ou droits collectifs :

Seul un individu peut posséder des droits. […] Un groupe ne peut avoir d’autres droits que ceux qui sont possédés par ses membres individuels. Dans une société libre, les droits d’un groupe découlent de ceux de ses membres suite à leur choix individuel et volontaire et à une entente contractuelle, et ne sont que l’application de ces droits individuels à une entreprise spécifique.

Dans une société libre, le financement du gouvernement serait volontaire, l’assistance non-sacrificielle ; le racisme et ses quotas, qui sont violation des droits d’autrui, ne seraient pas possibles…

Connaissez-vous une société libre ?

Ayn Rand, La Vertu d’égoïsme, Les Belles Lettres, 178 pages.

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