Pourquoi le libéralisme n’est pas « sauvage »

Sauvage » voilà un qualificatif dont d’aucuns aiment commodément affubler le libéralisme, surtout quand ils ne le connaissent pas. Mais qu’en est-il ? Troisième partie de la série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Par Johan Rivalland.

Il est un lieu commun de qualifier opportunément le libéralisme de « sauvage ». Un moyen commode pour ceux qui en ont peur (souvent par simple ignorance de ce qui le définit) de le sataniser, le rendre coupable de tous les maux, le décrédibiliser par avance, l’écarter de tout débat. En un mot, de le démystifier, comme s’il s’agissait d’une puissance mystérieuse, ou  l’œuvre d’une sorte de complot malfaisant visant à servir la « loi du plus fort » (nous y reviendrons dans un prochain volet).

Une organisation sociale en danger ?

Le débat (dès lors qu’il en existe un) remonte à loin.

Déjà, dans l’Antiquité, la méfiance régnait à l’égard des sophistes (dont on garde une vision très péjorative, héritée de Platon).

Ceux-ci se montraient partisans du libre-arbitre, favorables à l’accueil de nouveaux membres dans la Cité, en faveur de la libéralisation de l’économie, notamment par la suppression de l’esclavage et la promotion du travail salarié, ou encore au développement des échanges avec l’extérieur. Ils étaient, en outre, pour la pluralité des religions.

Autant de griefs qui, dans le contexte de l’époque, leur valut la méfiance d’un Aristote attaché à la stabilité de l’organisation sociale, que l’accumulation de monnaie, notamment, risquait selon lui de déliter, et qui entendait corriger les excès d’une économie marchande à laquelle il était par ailleurs favorable. Mais surtout l’hostilité d’un Platon, quant à lui précurseur de la longue tradition de l’utopie, et rejetant la logique marchande, au profit d’une logique communautaire et d’un retour à l’économie naturelle. Un philosophe qui, à travers sa « Cité idéale » défendait l’idée de la primauté du politique, de l’organisation du pouvoir par une élite, et laissant peu de place aux libertés individuelles.

Idées qui seront contestées, plus tard, notamment par Thomas d’Aquin, artisan de la redécouverte des écrits d’Aristote et se prononçant, à l’instar de ce dernier, en faveur de la défense de la propriété privée (« ce qui appartient à tous n’appartient à personne » : la propriété collective incite à la négligence, à l’abandon et à la paresse).

L’homme, un loup pour l’homme ?

Sans vouloir me lancer ici dans une histoire des idées, qui serait une bien vaste entreprise, avançons de plusieurs siècles pour en venir (très succinctement) à la célèbre opposition entre Thomas Hobbes et John Locke sur le contrat social.

Celle-ci fait suite à plus de deux siècles de domination des idées mercantilistes, qui ont prévalu dès la fin du Moyen-Âge, cherchant à accroître la puissance politique du royaume en développant sa puissance économique. Période où l’interventionnisme et le nationalisme économiques (la continuation de la guerre par d’autres moyens) ont mis l’État au centre du jeu, par les multiples réglementations et incitations diverses qui devaient stimuler l’activité économique et l’orienter. Un système construit pour et par des fonctionnaires, au service du despote éclairé, qui modernise l’économie au nom de la raison (Cromwell, Colbert).

Une conception autoritaire et ruineuse qui a échoué et laissé place alors à une nouvelle doctrine, qui avance l’idée que l’économie est régie par des mécanismes naturels, qui ne doivent pas être faussés par ces interventionnismes excessifs. Et c’est là qu’émergent les premières grandes idées libérales, basées sur la confiance en l’homme, et non sur de quelconques théories fantaisistes qui voudraient que l’on en revienne à une sorte d’état sauvage délirant.

À Hobbes qui, dans son Léviathan, justifie l’absolutisme royal par la nécessité de mettre fin à la guerre de tous contre tous dans l’état de nature en remettant, par contrat, le pouvoir à l’un d’entre eux (le droit n’existe pas dans l’état de nature), s’oppose la conception de Locke, qui propose, à l’inverse, une théorie du pouvoir limité du souverain, à travers la monarchie parlementaire, fondée sur le droit naturel.

Selon lui, dans l’état de nature, les hommes jouissent au contraire d’un certain nombre de droits, qui sont antérieurs à la société politique. Ce contrat social ne peut avoir pour effet d’abolir ces droits naturels, mais seulement de les codifier et les faire respecter efficacement. Parmi ces droits naturels, on trouve le droit de propriété. L’impôt ne peut donc, selon lui, être levé sans le consentement des représentants des contribuables (les parlementaires à la chambre des communes).

La doctrine de John Locke contient ainsi en germe les bases du libéralisme économique : défense du caractère naturel de la propriété (contre les millénaristes des premiers siècles de l’Église et l’Utopie de Thomas More, qui réclament l’instauration d’une société communiste) et liberté des échanges, qu’elle induit.

Une opposition aux privilèges

On est donc bien loin, on le voit, de cette idée de « libéralisme sauvage » insinuée un peu rapidement et avec mauvaise foi (pour les plus manipulateurs) ou ignorance (pour le plus grand nombre, sous l’effet des manipulateurs).

En réalité, le libéralisme, loin d’être une conception en faveur des plus « débrouillards », ce que sous-tend ce qualificatif de « sauvage », abandonnant les moins habiles ou les moins bien dotés par la nature, à leur propre sort (nous y reviendrons également dans un prochain volet), est une doctrine ou philosophie opposée aux passe-droits ou aux privilèges que s’accaparent certains en tirant parti d’un système en vigueur (généralement d’essence étatique).

Le seul véritable libéral ayant, d’ailleurs, été au pouvoir un jour (et pour très peu de temps, seulement deux ans, pour cause…) est Anne Robert Jacques Turgot, au début du règne de Louis XVI (1774-1776), dont il fut le ministre des Finances.

Il essaya de pratiquer une politique véritablement d’inspiration libérale, visant l’abolition des corporations, la liberté du commerce et un projet de réforme fiscale. Trois tentatives de réformes extrêmement ambitieuses qui se heurtèrent de front aux privilèges, ce qui lui valut inéluctablement d’être remercié, comme on le sait.

Le libéralisme ne doit pas être confondu avec l’anarchie

J’en arrête là avec la perspective historique (qui aurait largement pu être prolongée, certes), pour écarter une autre idée reçue, plus vague, plus floue, plus inconsciente, mais qui vient certainement perturber la question : le libéralisme n’est pas l’anarchie, au sens de « désordre » (je n’entrerai pas dans un débat de fond sur l’anarchie en tant que philosophie politique, que je connais insuffisamment).

On sait que, là encore, les adversaires du libéralisme sont des spécialistes dans le dévoiement des idées. Sans passer en revue ici les idées de tous les auteurs se réclamant du libéralisme, ce qui serait très long et très difficile, soulignons simplement la caricature qui est faite, à dessein, de l’idée de « main invisible » énoncée chez Adam Smith. Loin d’être cet artisan de la défense de je ne sais quel égoïsme patenté que l’on serait tenté de condamner, il s’agit d’un auteur infiniment plus nuancé et humaniste que ce que certains voudraient faire croire.

Et pourtant, il sert souvent de référence (tronquée) pour dénoncer ce libéralisme « sauvage » largement fantasmé dont il est ici question.

Or, non seulement les libéraux ont confiance en l’homme, mais ils s’appuient sur une conception contractuelle des rapports humains. Ce qui repose, bien évidemment, sur un certain nombre de règles et sur le respect des droits d’autrui, à la base de toute société civilisée (et non sauvage). Et c’est en ce sens que l’on ne peut parler de « désordre ».

Si je reprends la présentation que l’Institut Coppet faisait du Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman sur ce site en 2012, voici ce que l’on peut y lire :

Prétendre que le libéralisme traduit une absence de règles, témoigne d’une complète incompréhension de l’ordre naissant, spontanément, des actions de chacun et des interactions des hommes entre eux. Des règles existent bien (le libéralisme n’est donc pas un anarchisme, pris au sens d’absence de norme), mais elles sont découvertes dans la compréhension de l’agir humain et du processus de civilisation. Hayek les qualifie de « règles de juste conduite ».

Et, comme le rappellent les auteurs, ce sont ces rapports contractuels et le libre commerce qui ont permis de rapprocher les hommes, favoriser les harmonies naturelles, et éviter les guerres (dont le mercantilisme, évoqué plus haut, était loin d’être exempt). Tout le contraire du pillage et des prédations (qui ont pourtant, hélas, encore lieu en certains endroits de la planète aujourd’hui), qui ne conduisent qu’à la destruction, au malheur et, en définitive, à l’anéantissement. Tout le contraire de l’arbitraire ou de toutes ces théories constructivistes qui entendent changer l’homme…

Alors, où est la sauvagerie ?