Rétablir la vérité sur le libéralisme

Non les grandes entreprises ne sont pas les alliées du libéralisme. Au contraire.

Par Sébastien Laye, Barthelemy Blanc1 et Adrien Faure2.

Cet article est l’analyse originale qui a servi de fondement à un article paru dans l’Opinion le 13 mars 2017  (« Pour un libéralisme populaire ») par les mêmes auteurs.

Beaucoup de points de vue s’élèvent aujourd’hui pour faire émerger un libéralisme qui se veut populaire. C’est-à-dire une pensée de la liberté qui ne serait pas vue comme un rationnel pour puissants/nantis en mal d’argumentaire politique, mais bien comme une philosophie humaniste tournée vers le plus grand nombre.

Cette dynamique ne fait que rendre justice au libéralisme qui, par les errements de l’Histoire, a subi l’entrisme de conservatismes se cherchant une caution universaliste, voire un narratif faussement iconoclaste pour leur agenda social.

Cet entrisme a eu pour conséquence l’amalgame fait entre le libéralisme et ce qu’on appelle communément le corporatisme. Il est entendu ici le vrai corporatisme dans sa quintessence, pas ce mot bateau lancé à tort et à travers, mais bien la désignation comme l’explique le Larousse de cette

doctrine qui, répudiant a la fois l’individualisme et le collectivisme, est fondée sur l’organisation des professions en organismes permanents et institutionnels qui élaborent des décisions sanctionnées par les pouvoirs publics et qui sont représentés auprès du gouvernement.

Or, le libéralisme authentique n’est pas partisan de ce Leviathan, comme l’appelait Hobbes, qu’est l’organisation de groupes d’intérêts privés raccrochés à l’État, mais son opposé le plus catégorique.

Cela aussi, de nombreuses voix s’efforcent de le professer. Nous n’avons pas ici l’intention de le répéter mais d’apporter une pierre à cette nouvelle construction politique. De notre point de vue, le meilleur moyen de prouver le vrai positionnement du libéralisme sur ces sujets est  de « brûler nos idoles », non pas par foi comme le suggère cette référence biblique, mais par la raison.

Rétablir la vérité sur le libéralisme

Car plusieurs conceptions trompeuses s’attachent aujourd’hui à déformer  le libéralisme dans la pensée courante. Nous souhaitons pourfendre ici la plus importante de toutes, à savoir l’idée selon laquelle les grosses entreprises sont les alliées politiques naturelles de la cause libérale et qu’il conviendrait de substituer à la malveillance du politique le bon sens bienveillant de la communauté des affaires.

Cela peut sembler étonnant étant donné qu’on fait de l’entreprise privée la quintessence du libéralisme, mais rappelons ici que nous parlons de structures devenant des acteurs politiques, et non de l’initiative privée en elle-même et encore moins de sa base, à savoir les indépendants et entrepreneurs.  Pour cela nous pouvons revenir aux fondamentaux de la pensée libérale, car c’est par une réécriture de son histoire que celle-ci est aujourd’hui distordue en un paradigme « pro-business ».

La pensée d’Adam Smith a été tronquée

Prenons à témoin l’un des pères fondateurs du libéralisme économique : Adam Smith. Surtout connu pour être le père de la Main invisible, mythe fondateur des parangons d’un marché libre qui ne l’est souvent pas. Le sophisme qui entoure ce concept repose surtout sur la troncature qu’il a opérée sur la pensée de Smith, omettant complètement sa profonde réflexion sur la logique politique nécessaire à un marché libre.

L’argutie ici n’est pas qu’elle est faussement citée ou comprise, mais plutôt que son absence de contextualisation et l’obsession qu’elle a engendrée prêtent à Smith une foi sans réserve que ce dernier n’avait pas en un État dirigé par les marchands.

Smith, on le sait peu, était extrêmement sceptique envers toute action intentionnellement favorable aux entreprises, ce que l’on peut opposer à une action favorable au marché. Il s’attachait ainsi à attaquer les privilèges privés que prodiguait le mercantilisme voulu par certains à son époque.

La richesse des Nations, œuvre fondatrice de la science économique et du libéralisme, regorge de points de vue très critiques sur une organisation de la société dénuée de réflexion sur les privilèges dont pouvaient jouir les milieux marchands.

Adam Smith était-il pour autant opposé au commerce ? Au marché ? Non, il écrivait :

L’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public.

Smith considérait à juste titre que ce qui constitue un marché doit être réfléchi dans une optique de justice et d’efficience économique, en ayant pour cela conscience que les capitaines d’industrie ne seront pas les plus grands partisans d’une définition juste et encore moins libre des paramètres de ce marché.

Smith venant d’une autre époque et d’un autre monde nous pourrions nous dire qu’il est normal que sa pensée ait été tronquée. Faisons un bond dans le temps et prenons pour exemple Milton Friedman, décrié, ou admiré chez les conservateurs de son époque,  dans une caricature de « néolibéral au service des intérêts privés » qui a été faite de lui, et ce en dépit de la logique qui le portait.

Pour Friedman, le pire ennemi du libéralisme est le monde des affaires

Souvent dépeint comme un ayatollah de l’entreprise privée, Friedman nous a pourtant avertis en son temps du fait que le pire ennemi du libéralisme économique reste ce qui le constitue aux yeux de bien d’autres son essence : la communauté des affaires.

Le libéralisme de Friedman repose sur une idée fort simple, il voyait dans la business community le pire ennemi du marché libre.

Pour le citer dans une interview  :

Il a toujours été vrai que les entreprises ne sont pas les amies du marché-libre… C’est dans l’intérêt de la communauté des affaires d’avoir le gouvernement de son côté… Les gens pensent que si un élément du monde de l’entreprise entre en politique il va promouvoir le marché libre. Mais cela est faux. Il sera dans l’intérêt personnel de ces parties de promouvoir telle protection ici, ou telle protection de là.

Ainsi Friedman nous avertissait du même danger que Smith en son temps, le libéralisme économique ne peut pas se penser dans une optique pro-entreprise mais comme ce qu’il est : une philosophie politique au service de tous.

Le libéralisme voulait justement abolir les corporations

Il ne s’agit là que de deux exemples mais il en a toujours été ainsi. Rappelons qu’à l’origine du libéralisme économique se trouvaient les physiocrates qui plaidaient pour l’abolition des corporations, pour la diminution des taxes pesant sur les paysans et pour la suppression des avantages féodaux en matière fiscale.

Turgot tenta par son édit de 1776 de supprimer les corporations, avec probablement en tête cette phrase de lui-même :

On oublie que la société est faite pour les particuliers ; qu’elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l’accomplissement de tous les devoirs mutuels.

Bastiat en son temps s’acharnait à défendre la liberté économique comme une protection contre l’extraction de rentes par ses pairs marchands au Parlement.

Enfin, John Stuart Mill allait, dès 1848, dépasser cette logique en envisageant que le marché libre pourrait déboucher sur une société de producteurs égaux et associés de manière horizontale au sein de coopératives :

Quand les sociétés coopératives se seront suffisamment multipliées, il est improbable qu’aucun travailleur ne consente plus longtemps à travailler comme salarié ; capitalistes et associations trouveront alors nécessaire de faire du corps entier des travailleurs un participant aux profits.

Tous ces exemples, bien que non exhaustifs, sont représentatifs de la tradition libérale et nous montrent que ses racines intellectuelles convergent en une même conclusion : le libéralisme économique ne peut se penser dans une optique pro-entreprise, mais comme une philosophie politique au service de tous, combattant les corporatismes, qu’ils émergent du privé ou du cœur de l’État.

Le libéralisme économique s’oppose ainsi à l’État comme structure génératrice de privilèges car, selon la logique bien décrite par Henri Lepage :

Au fur et à mesure que le domaine de l’État s’étend, il devient plus profitable pour les entrepreneurs d’acheter le personnel politique plutôt que d’acheter leurs clients en leur offrant ce qu’ils demandent. (…) en intervenant dans la vie économique, de façon toujours de plus en plus étendue, l’État crée lui-même les conditions nécessaires à une manipulation croissante des lois du marché au profit de groupes d’intérêts particuliers.

À cela s’ajoute l’hypothèse qu’en parallèle de cet accroissement, il devient plus coûteux et complexe pour la société civile de contrôler l’État, et ainsi prévenir les dérives mentionnées.

L’intervention de l’État bénéficie aux corporatismes

La conclusion est donc évidente : une intervention économique massive de l’État bénéficiera principalement à ceux qui ont les moyens politiques ou économiques d’en obtenir les largesses. Lepage le résume encore très bien :

Les subventions se dirigent de préférence vers les secteurs dont les problèmes sont politiquement les plus apparents, où existent des groupes de pression organisés jouissant d’une expérience importante, et disposant d’armes efficaces pour intéresser la puissance publique à leurs problèmes et lui imposer leur conception de ce qu’il faut faire pour résoudre ces problèmes.

L’État a un « actionnariat » trop dilué pour être contrôlé par-delà une certaine échelle, donc cela profite nécessairement à tous ceux qui ont les moyens de l’appréhender, c’est-à-dire les grandes corporations.

On peut, pour conclure, citer le Président du film éponyme d’Audiard, bien que plus anarchiste que libéral, mais qui partage cette logique de méfiance contre le monde des affaires tout en gardant foi en la liberté :

Ce projet, je peux déjà par avance vous en dénoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, Messieurs, de soutenir un ministère. Mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration.

  1. Barthelemy Blanc est financier à la BERD.
  2. Adrien Faure est étudiant en théorie politique et philosophie à l’Université de Genève.