Le libéralisme n’est ni responsable, ni coupable de la « casse sociale »

Le libéralisme a toujours bon dos. Il joue le rôle bien commode d’épouvantail permanent contre tout ce qui fait peur, en particulier ce qui remet en cause les soi-disant « acquis » des uns ou des autres.

Par Johan Rivalland.

Nous avons déjà eu l’occasion à de multiples reprises d’évoquer l’obsession antilibérale et comment l’usage des termes tels que « ultralibéral » ou « néolibéral » sont utilisés de manière intempestive de manière à diaboliser le libéralisme autant que faire se peut et le qualifier de sauvage jusqu’à satiété.

Mais il est une chose que l’on peut constater tous les jours en écoutant les médias ou les gens, la plupart du temps de bonne foi, que l’on côtoie : c’est que le libéralisme, quel que soit le préfixe ou suffixe qu’on puisse lui ajouter, joue le rôle d’exutoire, ou d’épouvantail parfait, fantasmé, de tous les maux de la société.

Les exemples en sont si nombreux que je n’entreprendrai pas me livrer à un recensement qui s’avèrerait bien fastidieux. Mes propos se limiteront ici à évoquer le comportement de rentiers qui est celui de certains de ceux qui font jouer au libéralisme le rôle de bouc-émissaire, sous couvert de tenter de dissimuler leur comportement de rentiers.

Sixième volet de la série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Les comportements de rentiers

Jean-Marc Daniel, outre sa dénonciation de l’État de connivence à laquelle nous avons régulièrement l’occasion de nous joindre volontiers, est connu entre autres pour être un pourfendeur de la rente. Il ne s’agit pas tant de dénoncer les situations qui seraient celles d’héritiers d’entrepreneurs qui reprendraient l’affaire familiale et n’auraient fait que bénéficier de la juste transmission d’une partie d’un patrimoine que l’on peut tout à fait naturellement souhaiter transmettre à ses descendants, ce qui n’a rien de choquant en soi, que d’autres formes de rentes indues celles-là, certainement plus critiquables.

Parmi celles-ci, on trouve ce que l’on peut appeler la « rente politique ». Et c’est là que je souhaite en venir.

En écoutant les propos de tel cheminot interrogé dans les médias sur ce qui motive ses actions de paralysie des transports qui nuisent à tant de gens qui vont, pour certains, en pâtir gravement, il se présentera en sorte de généreux héros qui lutte au service de tous contre les méfaits du néolibéralisme qui détruit tout et va entraîner des conséquences durables pour toute la société. Tel autre syndicaliste justifiera ses actions par « l’arrogance » du gouvernement qui n’écoute pas (ou, pour traduire, ne cède pas d’emblée à tous ses caprices). Mais jamais ils ne vous diront que ce qu’ils défendent en réalité (et ils le savent pertinemment) n’est que leur rente de situation. Ce qu’ils dénommeront plus opportunément leurs « acquis sociaux ». Le « néolibéralisme » sera ainsi qualifié de responsable de ce qu’ils choisiront d’appeler, à bon compte et en termes bien choisis, la « casse sociale ».

Le problème est que nous sommes là dans des problématiques de gestion au quotidien d’une entreprise, et que cela concerne un mode de gestion, ici relevant pour l’heure de la sphère de l’État. Donc bien éloigné de considérations aussi philosophiques que le rôle et la place du libéralisme dans notre économie, surtout lorsque l’État n’entend pas véritablement remettre en cause la gestion étatique de l’entreprise, tout juste consentir avec retard à se conformer aux directives votées depuis longtemps au niveau de l’Union européenne en matière de concurrence (et sans même considérer les effets bénéfiques que peuvent avoir certaines véritables réformes).

Et, même lorsque rente il n’y a pas, ou pas encore, le gâteau de l’État est tellement alléchant et donne tant envie à chacun d’en profiter que d’aucuns s’invitent sans vergogne à la table pour profiter du festin gratuit. C’est le cas de certains zadistes, héritiers pour une part d’entre eux du principe proudhien selon lequel « la propriété c’est le vol », et prompts à ce titre à dénoncer les affres de l’ultralibéralisme, qui ne rougiront à aucun moment de la superbe contradiction qui va consister à s’accaparer des terres dont ils pourront prétendre, après les avoir occupées par la force pendant quelques années, qu’ils en sont désormais les propriétaires légitimes. Véritable tour de force.

Et ce serait le libéralisme, respectueux du droit, de la propriété et de la (véritable) liberté qui serait coupable de tous les maux ?

Les rentiers de chez Air France

Passons maintenant chez Air France. Loin de moi l’idée de vouloir passer en revue toutes les catégories de rentiers de l’État, mais l’exemple est emprunté à l’actualité immédiate (et qui se répète) et est donc, à ce propos, particulièrement symbolique.

Voilà une entreprise qui se trouve depuis quarante ans en situation de déficit structurel, a failli sombrer plus d’une fois et n’a dû sa survie qu’aux interventions répétées de l’État sauveteur (c’est-à-dire, bien sûr, les contribuables, donc nous, donc vous).

Sans même évaluer toutes les conséquences économiques (et sociales) résultant des sauvetages successifs d’Air France (« ce qu’on voit et ce qu’on ne se voit pas »), nous avons affaire à une entreprise qui vit sous perfusion de l’État et dont une minorité active entend bien profiter pour ponctionner tout ce quelle peut ponctionner, l’État étant assurément toujours présent derrière pour réparer les pots cassés (mais pas forcément la « casse sociale » qu’elle aura occasionnée, si j’ose dire).

C’est ainsi qu’à peine 10% du personnel (essentiellement les 40% des pilotes qui en sont à l’origine) émettent un chantage aux augmentations substantielles de salaires, tirant prétexte entre autres des augmentations qui ont été accordées dans des compagnies concurrentes, nonobstant leur rémunération déjà proportionnellement supérieure et nonobstant surtout la situation réelle qui est celle de l’entreprise : bénéficiaire l’an dernier (1,4 Md€, dont 600 M€ en réalité pour Air France même), la compagnie continue de perdre des parts de marché et ne doit ces bénéfices (exceptionnels) essentiellement qu’à la baisse temporaire des cours du baril de pétrole, qui à présent remontent rapidement et risquent de ramener très vite l’entreprise dans le déficit.

Comment appeler cela, donc, si ce n’est une rente politique ? Les pilotes ne sont pas propriétaires de l’entreprise, dont l’État est le principal actionnaire, et en reste le garant. Ils savent que, quoi qu’il advienne, ils seront toujours secourus. Tant qu’ils ne sont pas amenés à en devenir propriétaires, via une partie de leur rémunération sous forme d’actions de la société, ainsi que le suggérait récemment le participant à un passionnant débat sur le sujet dans une émission diffusée sur BFM Business, rien ne les conduira à se sentir davantage responsabilisés. Et on se demande d’où vient la fameuse « casse sociale »…

Un problème de démagogie

Dans l’un de ces débats caricaturaux qui font la force du « service public », portant sur les inégalités et les « privilégiés », une fois de plus une large place était consacrée à la « casse sociale » et, sous-entendu, à ce néolibéralisme (qui n’est jamais bien loin) qui en est bien sûr le grand responsable, avec ces salauds de riches (qui en sont probablement le symbole).

C’est ainsi qu’un Olivier Besancenot, en pourfendeur professionnel de l’ultralibéralisme, en vient à dénoncer « ceux qui s’enrichissent sur le dos des autres (…) et qui prennent le fruit du travail des autres ». Un étrange et stupéfiant retournement de situation dont les gens d’extrême-gauche en particulier ont le secret. Fi des véritables rentiers (ceux de l’État, comme nous venons de le voir) et fi de ceux qui contribuent au financement de ce grand et généreux gâteau offert gracieusement par l’État (les contribuables, vous et moi). Les coupables sont, bien sûr, les riches. Ceux à qui on fait soi-disant des cadeaux (sans commentaire). « Et quid des 195 Md€ de niches fiscales ? », ose Jean-Philippe Delsol, présent sur le plateau. Là encore des situations de rente qui n’ont rien à voir avec le libéralisme (un tiers de ces niches concerne des entreprises et le jeune journaliste insolent qui anime l’émission s’étonne que son invité puisse aller à l’encontre de la caricature qu’il s’en fait en le soulignant sans hésiter).

… et où mène la démagogie

Mais le problème avec toute cette démagogie insupportable bien française est que, pendant ce temps, l’écart continue de se creuser entre autres avec l’Allemagne qui sert traditionnellement de point de comparaison. Pendant que nous sommes enfermés dans nos lubies dévastatrices, nos voisins continuent à investir et à innover, poursuivant la modernisation de leur économie et ainsi la préparation de leur avenir. La faiblesse de l’investissement en France, grevé par toutes ces grèves (si je puis me permettre) fait prendre un retard inouï à notre économie, en pleine transition, et à l’heure où tous les grands choix d’avenir se jouent de manière relativement inexorable.

Donc non, la casse sociale ne se fait pas là où on l’affirme avec force démagogie, mais dans les comportements de rentiers et de déni des réalités qui sont l’arme des profiteurs, ceux-là même qui entendent jouer en permanence les victimes.