Pourquoi le libéralisme n’est pas la marchandisation de la culture

S’il est un domaine où le pédantisme excelle, prétendant défendre la culture des effets nocifs du marché et promouvant un certain élitisme, sous couvert d’affirmer le contraire, c’est bien la culture.

Par Johan Rivalland.

La culture ne serait pas une marchandise comme les autres (ce qui insinue que c’en est une). Et le libéralisme est accusé parfois d’être l’artisan de ses dérives. Une attaque facile et non fondée. Cinquième volet de la série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Qu’entend-on par « culture » ?

Je n’entends pas apporter une définition académique à cette notion. Tout juste peut-on considérer qu’il s’agit de tout ce qui entre dans le domaine de la connaissance, de la découverte, de la transmission, des éléments de l’identité d’une nation ou d’un groupe de nations, de l’histoire, la littérature, les arts en général (dont je ne dresserai pas la liste), sans oublier la culture dite « populaire ».

À qui s’adresse la culture ?

La culture s’adresse à tous. Elle est un élément fondamental à la fois de notre bien-être et de notre liberté, mais également le ciment qui nous lie les uns aux autres. Elle doit constituer avant tout un plaisir, mais l’acquisition d’une culture est importante et à la fois assez exigeante.

Quels sont les enjeux ?

Il semble que nous en soyons arrivés, au moins en France (je me limiterai ici au cas de ce pays), à une sorte de « crise de la culture ». Phénomène d’autant plus important que c’est la société dans son ensemble qui peut se trouver en péril, comme l’ont montré des auteurs aussi influents qu’Hannah Arendt. Or, ce n’est rien moins que notre liberté qui est en jeu. Car lorsqu’une société perd ses repères, vit dans une certaine immédiateté inconséquente et insouciante, c’est son fonctionnement et son avenir qu’elle risque de mettre en péril.

D’où part ce constat ?

Voici ce qu’écrit, entre autres (car nombreux sont ceux à partager ce constat), Patrick Aulnas dans son article sur « L’abandon silencieux de la culture française » :

La culture française, au sens traditionnel, n’est plus présente. Elle n’est même plus désirée. Ce sont là des savoirs inutiles, dépassés. Mais la culture elle-même, le goût de comprendre, l’effort d’apprendre, la joie de progresser semblent avoir disparu. L’utilitarisme a tout envahi.

La faute à « l’ultralibéralisme » ?

On peut alors se demander quelles en sont les causes. Et en particulier, puisque c’est l’objet de ce texte, si c’est la faute à la « société consumériste ultralibérale », comme l’insinue par exemple partiellement et de manière parfaitement sincère Barbara Lefebvre, avec une certaine amertume, dans son très pertinent essai sur la « Génération « J’ai le droit » », où elle pose la question suivante :

Le temps est-il venu d’assumer l’ultralibéralisme qui réduit la mission de l’école à la production d’une main d’œuvre docile, flexible et qualifiée en fonction des besoins du marché du travail ? Horizon qui justifierait qu’on extirpe définitivement la culture de l’école pour nous préparer au transhumanisme.

… ou à autre chose ?

Redonnons la parole à Patrick Aulnas, à qui je ne ferai pas injure, je pense, et sans vouloir le « classer » abusivement – ce qui est toujours déplaisant – en le considérant comme libéral. Voici ce qu’il constate lui aussi :

(…) L’appartenance à une communauté historique (dite nation) se dissout. Les priorités de l’enseignement ont été orientées vers autre chose : la formation professionnelle et la focalisation sur le monde actuel, ce qui est nécessaire mais n’implique nullement d’abandon culturel. Désormais, plus de recul, plus de réflexion, plus de culture donc.(…) La jeunesse occidentale a été privée de la fierté d’appartenir à une grande culture de l’histoire de l’humanité et par conséquent d’un récit structuré de son histoire. Elle est aujourd’hui une proie facile pour les démagogues, les fondamentalistes, les intégristes et toutes les dérives sectaires.

Rien ne permet, en effet, d’affirmer que la philosophie libérale tendrait à considérer la culture comme secondaire et les individus comme de simples instruments de production, ou je ne sais quel délire on peut lui attacher. Tout à l’inverse, le libéralisme n’a jamais été rien d’autre qu’une philosophie de défense des libertés humaines et de l’épanouissement de chacun. On mesure trop les dégâts que peut produire l’ignorance pour négliger l’importance de la culture et promouvoir des idées à courte vue.

Nous avons déjà tenté de démontrer, ici, que le libéralisme est au service de tous, et ne doit en aucun cas être confondu avec le capitalisme, surtout de connivence.

Qu’est-ce qui peut, alors, expliquer ce phénomène ?

Si Barbara Lefebvre a parfaitement raison de dénoncer l’affaiblissement dramatique de la culture à l’école, et son diagnostic général est tout à fait juste, comme elle le montre elle-même de manière détaillée la faute en revient aux politiques de tous bords, qui n’ont cessé de saborder le système éducatif.

Or, que je sache, il n’existe aucune collusion, loin de là, entre des politiques qui se proclament d’ailleurs tous anti-libéraux et de quelconques entités présumées libérales, pas même avec des organisations patronales (qui n’ont rien de libérales), que je n’ai jamais entendu proclamer la nécessité de fabriquer une main d’œuvre servile à son service (et que je n’imagine à aucun moment l’avoir souhaité, même en coulisses ; il serait question là, soit dit en passant, d’une sorte de théorie du complot dont nous ne saurions un seul instant concevoir l’existence).

Quelles ont pu en être les sources d’inspiration ?

La réponse est donnée de manière très claire dans l’ouvrage auquel il est fait référence ci-dessus : les théories des sociologues des années 1970, les fameuses sciences de l’éducation, les pédagogistes, diverses théories gauchisantes post-soixante-huitardes remettant en cause les fondements antérieurs de notre société.

Ceux-là même qui ont fustigé la « culture bourgeoise » sont ceux qui, tout en détruisant le socle de ce qui pouvait assurer la transmission d’une certaine culture de générations en générations, en ont fait l’instrument d’une remise en cause de la reproduction sociale et des déterminismes, ont œuvré ardemment à déconstruire tout ce qui faisait cette société qu’ils rejetaient comme injuste… mais qui, au final, ont abouti à ce que la culture devienne finalement une sorte de chasse-gardée réservée de fait à une « élite ». Sacré paradoxe !

Puis ce furent les artisans de la défense de la mixité sociale, qui s’est traduite entre autres par la disparition de la culture générale dans les épreuves de certains concours. Ils n’ont fait qu’aggraver encore la situation et lui faire atteindre un stade dramatique et très dangereux, entrant sur le délicat terrain du multiculturalisme et des communautarismes…

Et quel en est le résultat ?

Le résultat est celui que nous connaissons. Celui d’un grand malentendu qui conduit au malaise actuel de la jeunesse et à une incompréhension totale, même très naïve et inquiétante, des présents constats que l’on peut faire, comme je vous laisse en juger par la réaction suivante, loin de provenir d’une personne dénuée d’intelligence, et probablement d’une certaine culture, mais qui se croit représentative d’une jeunesse protéiforme dont elle ne mesure certainement pas l’état, dans certains cas, de misère intellectuelle profonde (mais elle n’a manifestement pas dû lire le livre dont elle parle et connaît encore moins les tristes réalités du terrain) :

Alors, la culture est-elle une marchandise ?

C’est là que le bât blesse. S’affichant comme les défenseurs de la culture (mais en réalité réservée à une élite), qui ne saurait être considérée comme une vulgaire marchandise, on assiste au ballet de tous ces laudateurs de l’opéra, de l’art contemporain et son grand narcissisme, ou de toutes ces magnifiques initiatives artistiques financées par l’État.

En lieu et place du grand méchant marché, c’est le règne de la connivence, des subventions, mais aussi de tout ce qui va avec… Car on n’est pas très loin, finalement, ce qui risque d’aboutir à l’érection d’un art officiel… Tandis que le bon peuple, lui, serait tout juste bon à se distraire à en mourir, pour paraphraser Neil Postman.

La confiscation de la culture et ses dangers

En définitive, est-ce vraiment le marché ou le libéralisme qui sont en cause dans l’affaiblissement de la culture ? Il s’agirait bien plutôt de tout l’inverse : l’accaparement par une élite auto-proclamée de ce qui devrait être un chemin vers la liberté. Avec son armée de profiteurs et les scandales qui y sont attachés, son conformisme de rigueur et ses compromissions en tous genres, jusqu’à rendre la culture fade.

En d’autres temps ou en d’autres lieux, au nom de l’art officiel, on brûlait des livres ou d’autres œuvres, s’ils n’avaient l’heur de plaire au pouvoir en place. Et les totalitarismes, on le sait, commencent toujours par s’attaquer au langage avant de cadenasser toutes les libertés.

Sans aller jusque-là, la culture est avant tout un espace d’expression et de liberté. Et c’est pourquoi on ne peut imaginer un seul instant que ceux qui le promeuvent chercheraient à l’affadir ou la contrôler. Mieux vaut peut-être, justement, faire confiance au marché et à la liberté qu’il sous-tend que dépenser des millions d’euros dans la création d’œuvres anecdotiques et pas toujours de réelle qualité, réservées de fait à un public que l’on qualifiera de confidentiel. Personne n’étant dupe des collusions qu’il y a souvent derrière.

Quant à la culture de base, celle destinée à ouvrir les esprits et donner l’envie d’aller plus loin en volant de ses propres ailes, ce ne sont pas les défenseurs de la liberté qui la renieront. Il ne s’agit plus ici de marché, mais de ce qui devrait paraître être de bon sens et demeurer à la base de tout.

À vos réactions

Au terme de ce texte, rédigé d’une seule traite, je ne suis pas sûr d’être vraiment allé au bout de mon intention et je suis conscient des faiblesses inhérentes. Mais je compte sur votre indulgence, et surtout sur vos réactions, pour remédier à toutes ses insuffisances et compléter le thème par vos lumières. J’espère apprendre moi-même de vos échanges, que j’espère nombreux.