Pourquoi il ne faut pas confondre libéralisme et matérialisme

Une confusion, entretenue par certains avec une certaine délectation, consiste à assimiler libéralisme et matérialisme. Souvent avec une réelle conviction mais aussi la plupart du temps par manque de discernement.

Par Johan Rivalland.

Les présupposés et autres raccourcis sans vergogne sont hélas légion. Et ils ont également généralement la vie dure. Parmi ceux-ci, la tentation vive d’assimiler à bon compte libéralisme et matérialisme. Nous allons tenter brièvement de montrer en quoi cela est faux et infondé.

Septième volet de la série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Qu’est-ce que le matérialisme ?

Je ne me lancerai pas dans une approche académique, s’appuyant sur des théories complexes telles que le matérialisme historique par exemple ou d’autres conceptions philosophiques. Pas plus que je ne chercherai à me référer à des définitions sophistiquées. Mes propos se veulent simples et concrets. Le reste appartient ensuite au débat.

De manière simple, donc, et instantanément, on peut penser que par matérialisme on entend la recherche par un individu de la possession ou de la richesse matérielle et, plus encore, l’attachement qu’il peut ressentir à l’égard de ces possessions, qui peut aller jusqu’à une forme de dépendance. Aussi vieille que le monde, cette tentation est indépendante de toute théorie philosophique et relève de certains instincts ou de sensations de manque qui peuvent conduire certaines personnes plus que d’autres, en fonction de leur vécu notamment,  à l’éprouver de manière naturelle ou à en faire une obsession.

Le matérialisme, est-ce mal ?

Rares sont les humains qui peuvent affirmer ne pas du tout être matérialistes. Vivre simplement d’amour et d’eau fraîche ne peut raisonnablement être réservé qu’à un petit nombre d’individus dotés certainement d’une grande force de caractère et ayant l’aptitude à se débrouiller entièrement seuls. La plupart du temps, nous cherchons à devenir propriétaires de certains objets, si possible d’un logement, et nous travaillons puis échangeons.

C’est ce que suppose généralement la vie en société. Et, une fois les biens acquis, parfois chèrement, au prix d’un travail dans certains cas harassant, il n’est pas anormal d’y être attaché et de chercher à les conserver. Et, même lorsqu’on est relativement peu attaché aux choses matérielles, on convient facilement qu’un certain confort de vie permet de faciliter ses aspirations plus élevées. Il est d’ailleurs bien difficile de renier certains progrès matériels dont nous sommes bien heureux de bénéficier aujourd’hui, même s’ils demeurent fragiles par nature.

Que reproche-t-on alors au matérialisme ou que craint-on ?

Ce que l’on reproche au matérialisme est, en réalité, ses excès. C’est lorsque l’obsession matérielle a atteint, par extension, une telle dimension collective qu’elle se fait au détriment du bon sens, de la vie en commun, de l’entraide, de la fraternité, voire de soi-même.

Et lorsque certains individus sont plongés dans un certain relativisme et dans l’erreur qui consiste à croire que la richesse matérielle leur permettra d’accomplir le bonheur (« l’argent ne fait pas le bonheur », dit la célèbre formule). On risque alors de tomber dans une société caricaturale où tout ou presque devient futile, pure illusion, où certains sont victimes d’une fantastique illusion, tandis que d’autres sont des laissés pour compte oubliés des premiers, devenus indifférents à leur sort.

Ces maux sont-ils imputables au libéralisme ?

Selon les libéraux, la richesse matérielle n’est qu’une conséquence éventuelle de la capacité de l’esprit humain à la créer. Elle n’est nullement un but en soi, si ce n’est dans l’esprit de ceux qui entendent la diaboliser (je vous engage à cliquer sur ce lien, vous ne serez pas déçus…). Elle n’est pas non plus condamnable, loin s’en faut, puisqu’il en va de la liberté de chacun que de souhaiter s’enrichir ou être pourvu de nombreuses possessions, tant que cela ne nuit à personne et a été obtenu honnêtement (« Bien mal acquis ne profite jamais » dit à juste titre le proverbe).

Les libéraux, contrairement à ce que certains croient, ne sont d’ailleurs pas des obsédés de la croissance ou de toute autre grandeur macroéconomique abstraite pas toujours suffisante à refléter les réalités individuelles. Pas plus qu’ils n’éprouvent davantage que d’autres un attrait pour l’argent, la consommation, l’abondance matérielle.

N’est-ce pas, d’ailleurs, ce cher John Maynard Keynes qui, dans ses « Essais sur la monnaie et l’économie » (1931), mettant en exergue l’alternative entre épargne et consommation, proclamait ceci :

 

 […] Or donc, vous maîtresses de maison pleines de patriotisme, élancez-vous dans les rues demain dès la première heure et rendez-vous à ces mirifiques soldes que la publicité nous vante partout. Vous ferez de bonnes affaires, car jamais les choses n’ont été si bon marché, à un point que vous ne pouviez même rêver. Faites provision de tout un stock de linge de maison, de draps et de couvertures pour satisfaire à vos moindres besoins. Et offrez-vous, par-dessus le marché, la joie de donner plus de travail à vos compatriotes, d’ajouter à la richesse du pays en remettant en marche des activités utiles et de donner une chance et un espoir au Lancashire, au Yorkshire et à Belfast.

Non point pour moi, ici, l’objectif de m’en prendre à Keynes ou chercher à le décrédibiliser d’une quelconque manière en le citant abusivement, mais simplement de rappeler qu’il s’opposait là à ceux qui attribuent à l’épargne une fonction essentielle (loi des débouchés de Jean-Baptiste Say), autrement dit une conception au cœur des idées libérales.

Que disent réellement les libéraux ?

En outre, on ne produit d’ailleurs pas que des biens, mais aussi des services. Les libéraux (mais pas seulement) ne manquent jamais de le rappeler. L’attrait des biens matériels n’est pas une obsession libérale, pas plus que du capitalisme. Et si je me réfère à l’article « Matérialisme » de l’encyclopédie Wikibéral, voici une citation de Pascal Salin qui permet de traduire avec justesse ce que pensent les libéraux :

On reproche au libéralisme d’être matérialiste, de prôner la poursuite exclusive de la richesse aux dépens de toute autre valeur, alors qu’il n’a d’autre aspiration que de permettre l’épanouissement des êtres humains et la réalisation de leurs objectifs, spirituels, affectifs ou esthétiques autant que matériels. On lui reproche d’être sauvage alors que, fondé sur le respect intégral des autres, il exprime l’essence même de la civilisation.

On est donc loin du « matérialisme primaire » dont ils sont accusés par l’auteur du texte mis en lien plus haut, qui n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’il écrit :

Spirituellement et moralement appauvri, nourri d’un matérialisme primaire, le libéral réfute les religions, le sacré, ses principes de charité et de piété car ils seraient en totale opposition avec ses impératifs de jouissance sans borne. Obsédé par l’argent, favorisant les pratiques usuraires, estimant que tout est trop cher pour sa personne et pas assez cher pour l’autre, le libéral considère l’exploitation de l’homme par l’homme comme loi imminente de la nature. Au même titre que les carnivores ont toujours dévoré les herbivores, la société sous le joug libéral doit rester coupée en deux : une minorité de riches face à une majorité de pauvres…

L’idéologie libérale assume toutes les laideurs et encourage toutes les outrances : culte du moi trouvant sa morbidité ultime dans les excès de la chirurgie esthétique, métrosexualité, télé-réalité, prolifération des drogues et des jeux d’argent, animaux anthropomorphisés, concours du plus gros mangeur de burger, limousine géante, géomarketing… Le libéralisme se joue de la finesse, le libéralisme aime la graisse et le sucre.

Des a priori d’autant plus tristes qu’ils sont malheureusement assez largement partagés et devraient avoir la vie dure pour longtemps, vu la propension des fausses idées ou autres slogans simplificateurs à se propager durablement dans la société et la difficulté à pouvoir rétablir les vérités.

A contrario, loin de ces caricatures ridicules, ceux qui se réclament de la philosophie libérale n’aspirent, comme  tant d’autres, qu’au bonheur et à la réussite, ainsi qu’à la garantie des libertés de chacun.

Ce que décrit l’auteur ci-dessus ne relève, finalement, que du fantasme. Il établit une liste de tous les maux présumés de la société que l’on peut avoir en tête et leur accole l’étiquette « libéral ». Comme si le libéralisme dominait vraiment le monde et était responsable à lui seul de toutes les déviances humaines. Très facile, mais hélas si tristement habituel.

Comment en convaincre ?

Dès lors, il est bien sûr difficile de fournir des démonstrations suffisamment éloquentes pour ôter de la tête des accusateurs, et de tous ceux qu’ils rallient peu à peu à leurs suffrages, les idées reçues qui y sont solidement ancrées. Mais est-il bien juste de devoir le faire ? Il faudrait, en réalité, à chaque fois qu’ils avancent une assertion, pouvoir répondre à celle-ci. Mission impossible, combat inégal. L’extrait de texte cité ci-dessus mériterait à lui seul force développement. C’est donc chaque jour à de multiples assertions comme celle-là qu’il faudrait être en mesure de répondre. Déraisonnable et absurde.

Il n’y a donc que de brèves tentatives comme le présent billet (pas celui d’un « riche ») pour tenter de faire entendre une voix et de ramener un peu à la raison. Même s’il y a peu d’illusion à se faire. Puis au débat qui suivra, je l’espère, pour tenter de l’enrichir, car je ne suis pas certain de m’être montré bien convaincant ou d’avoir su penser à tous les justes arguments. C’est ensuite histoire de patience. Encore faut-il être audible. C’est alors question de persévérance.