Non, le libéralisme n’est pas mort avec la crise sanitaire

Chaque jour on nous ressert désormais l’idée qu’on va bâtir un nouveau monde. Dans lequel, bien sûr, il sera mis fin à cette horreur suprême que constitue le « néolibéralisme ».

Par Johan Rivalland.

Nous avons déjà rappelé dans le volet précédent de cette série les origines de la terrible catastrophe qui est survenue et de la crise profonde qui en découle. Nous avons aussi montré en quoi le libéralisme ne pouvait en aucun cas y être lié et que, au contraire, c’est bien la gestion calamiteuse des États qui est plutôt en cause.

Loin de partager ce diagnostic, l’époque semble au contraire se présenter comme une fantastique opportunité, de toutes parts, de rêver le « monde d’après », selon le mode bien connu du « jamais rien ne sera plus comme avant ». S’ensuit alors le procès de la mondialisation, du capitalisme, du libéralisme (qu’il soit néo, ultra, ou tous les préfixes que vous voudrez), des grandes multinationales, de l’Homme responsable de la pollution de la planète, et de tout ce à quoi nous sommes déjà bien habitués.

Encore faudrait-il que notre monde soit effectivement mené par le libéralisme. Ce que nous avons maintes fois eu l’occasion de contester fermement, à travers de très nombreux articles disponibles sur ce site notamment.

En réalité, une fois de plus nous nageons en pleine confusion. Et surtout en pleins fantasmes. Avec tout ce qu’ils comportent comme dangers…

Seizième volet de notre série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Cette grande fiction : le néolibéralisme

Une fois de plus, l’obsession du « néolibéralisme », qui joue le rôle d’un épouvantail bien commode en tant que cause de tous les dysfonctionnements de la société, bat son plein. Et je me trouve quelque peu dépité en découvrant l’interprétation ahurissante d’une Barbara Stiegler, certainement de bonne foi, sur les origines de la crise sanitaire.

L’interprétation de cette « intellectuelle » (j’ajoute des guillemets pour exprimer le fait que je déplore toujours le fait que quelqu’un qui travaille dans le domaine de la recherche ou de la connaissance manque, sur certaines questions, totalement de rigueur dans son approche, ce qui est un comble à un tel niveau) est tellement confuse qu’elle en vient à assimiler le néolibéralisme à « un État très fort, tatillon et bureaucratique […], qui est dans le contrôle de tout », et à le distinguer de l’ultralibéralisme « trumpien » (un autre épouvantail bien connu), qui serait une force dangereuse qui « abandonne les populations aux forces sauvages du privé ou du marché ».

Elle parle même de « planificateurs » au sujet de ces mystérieux néolibéraux qui n’existent pas (ou auxquels il faudrait qu’elle colle une autre étiquette). Quoi de plus contraire au libéralisme que la planification ?

Bâtir un « nouveau monde »

Mais surtout, tout est prétexte à l’idée de bâtir un nouveau monde. Sur les décombres de celui que nous connaissions (comme si tout y était négatif). Tout jeter, et tout refaire. Même notre président n’est pas le dernier à s’y mettre.

Avec toutes les inquiétudes que nous pouvons avoir à l’égard de ce que cela suppose. Greta Thunberg et autres militants de l’écologisme (rejointe aussi par un grand nombre de nos politiques, journalistes, syndicalistes ou intellectuels de toutes sortes) tout autant.

Et que dire de ce que toutes ces personnes si bien intentionnées suggèrent ? Rejoints par des Français qui, pêle-mêle, à en juger par ce sondage réalisé pour Libération, rivaliseraient eux aussi de propositions :

Les personnes interrogées se prononcent pour la relocalisation en Europe des filières de production installées en Asie (84%) ; pour reprendre la construction européenne sur de nouvelles bases (70%) ; pour réduire l’influence des actionnaires et de la finance sur la vie des entreprises (70%) ; pour ralentir le productivisme et la course à la rentabilité (69%) ; pour nationaliser les secteurs stratégiques tels que le transport, l’énergie, l’eau (68%) ou la pharmacie (60%) ; pour instaurer un protectionnisme aux frontières de l’Europe (65%) et même à l’échelle de la France (54%). Enfin quand on leur demande s’il faut que l’État soutienne les entreprises nationales ou pas, les sondés répondent de manière positive (56%).

Les relocalisations ? Comme si nous pouvions imaginer tout faire nous-mêmes, que les Français étaient tous prêts à payer plus chers leurs produits, que les charges et réglementations qui pèsent lourdement sur la production n’étaient pas un problème.

Reprendre la construction européenne sur de nouvelles bases ? Très bien. Lesquelles ?

Réduire l’influence des actionnaires et de la finance sur la vie des entreprises ? Qui financerait les entreprises, donc l’économie, donc les emplois ? L’État, certainement… Ah oui, c’est vrai, on a désormais le sentiment qu’il peut tout.

Ralentir le productivisme et la course à la rentabilité ? Vu les pourcentages de réponses pour chacune de ces modalités (et l’incapacité que l’on sait pour un très grand nombre de personnes à pouvoir définir ces termes), on peut s’interroger sur la manière dont ce sondage a été mené.

Nationaliser les secteurs stratégiques tels que le transport, l’énergie, l’eau, la pharmacie ? Encore une fois s’en remettre à l’État, ce merveilleux gestionnaire que l’on connait et qui dispose d’une manne infinie (qui est l’État, déjà ? Ah oui, c’est nous, les contribuables…). Le communisme comme voie d’avenir et comme perspective de nouveau monde ?

Instaurer un protectionnisme aux frontières de l’Europe et même de la France ? Gare au retour de bâton… (et demandez à Kim Jong-un si cela fonctionne). Ceux qui proposent cela sont-ils conscients de l’effondrement des échanges qui en découlerait et ne manquerait pas de se retourner contre l’emploi ?

Le soutien de l’État aux entreprises nationales ? Ne nous plaignons pas ensuite si nous perdons des centaines de milliers d’emplois dans les secteurs où nous exportons, si nos habituels partenaires font la même chose (car, là encore, cela rejoint le protectionnisme).

On voit bien que tout cela n’est pas bien sérieux.

Quel monde voulons-nous vraiment : libéral ou autoritaire ?

La vérité est certainement plus proche de ce que nous décrivait de manière éblouissante Johan Norberg dans son ouvrage Non, ce n’était pas mieux avant. Car la plupart des idées qu’on nous suggère ici ne sont qu’un simple retour au passé. Et ils ne tiennent pas compte des fantastiques progrès que nous avons connus depuis plus de deux siècles maintenant en de très nombreux domaines (et je ne parle pas que d’économie, mais d’espérance de vie, de santé, de maladies, de niveaux de vie, de famines, de pauvreté, de violences et de guerres, de droits humains, etc.).

Alors, faut-il tout jeter ? Faut-il vraiment se lancer dans la construction d’un « monde nouveau » ? (avec le rapprochement que l’on ne peut s’empêcher d’établir avec toutes ces théories qui ont, depuis longtemps, été fondées sur l’idée de créer un « homme nouveau »). C’est à un véritable choix entre libertés et autoritarisme que nous sommes en réalité ici confrontés.

Car ce que l’on nomme « libéralisme », n’en déplaise à ses nombreux contempteurs n’est autre que ce sur quoi nos sociétés occidentales se sont fondées petit à petit après de nombreux siècles de maturation : accès aux libertés individuelles, à la liberté de conscience, à la liberté de choisir, de créer, de coopérer, au respect de la dignité de chacun et des droits fondamentaux, pas du tout l’anarchie.

Mais aussi au respect profond de l’individu, impliquant néanmoins le sens des responsabilités, le sens du devoir (et non pas l’égoïsme effréné, comme on voudrait le faire croire), la nécessité du régalien mais le refus de l’autoritarisme.

Et contrairement à ce que beaucoup croient, la volonté d’aider les plus fragiles et non de les laisser tomber. Est-ce là ce à quoi nous serions prêts à renoncer ?

Au lieu de cela, ce qui semble se profiler tout d’un coup en beaucoup d’endroits du monde est l’idée, que l’on essaye d’imprimer dans les esprits, qu’il vaut peut-être mieux abandonner un certain nombre de nos libertés et faire confiance à des régimes autoritaires (qui peuvent tout aussi bien exister dans des régimes démocratiques).

Mais n’y a-t-il pas contradiction ? Est-ce à dire, en effet, que nous serions prêts à reporter notre confiance vers des autorités centrales ? Car c’est bien là vers quoi nous mèneraient toutes les « bonnes idées » recueillies dans le sondage évoqué plus haut. Et ce n’est pas ce que, parmi tant d’autres, la philosophe Barbara Stiegler évoquée en début d’article dit vouloir non plus.

La route de la servitude, en quelque sorte, ou la fameuse servitude volontaire qu’évoquait Étienne de La Boétie en son temps…

Alors, est-ce la fin du libéralisme ?

Non, je ne le crois pas. Si nos sociétés sont bâties sur les principes des démocraties libérales, peu de monde serait en réalité prêt, en France, à y renoncer. Quant au libéralisme économique, il n’était déjà pas de rigueur dans notre société gangrénée par l’État-providence, on voit donc mal comment on pourrait le remettre encore plus en question, sauf à passer du socialisme au communisme (ce qui prend du temps).

Alors, peut-on dire qu’« il faut tout changer », comme l’écrit Jack Dion dans l’article de Marianne porté en lien hypertexte plus haut au sujet du sondage ? Tout ? Vraiment ? J’observe que ce doit être vraiment tout, car le journaliste n’en dit pas plus.

Je pense au contraire que le libre-échange est la clef. C’est le signe de la coopération, de l’harmonie, de ce qui mène aux rapprochements et à la paix. La mondialisation, tant décriée, recèle de nombreuses vertus, et n’est pas ce qu’on en dit trop souvent. Elle est d’ailleurs un processus, et non une construction ou une idéologie ou je ne sais quoi d’autre. Il s’agit d’un simple mouvement spontané, et non organisé, d’échanges entre des entités indépendantes.

Je serais bien curieux, d’ailleurs, de savoir si tous ces donneurs de leçons qui passent leur temps à décrier la mondialisation accepteront réellement de renoncer aux beaux voyages que beaucoup d’entre eux sont certainement très heureux d’effectuer à l’étranger. Envisagent-ils de se replier à vie sur leur territoire national ? Sont-ils prêts à renoncer à tous leurs achats de biens achetés à l’étranger (smartphones, vêtements à moindre prix, etc.) ? Je n’en crois rien.

Et, on a beau dire, le commerce adoucit les mœurs. Le monde n’a jamais été autant en paix que lorsque les échanges internationaux sont développés, les interdépendances fortes. Cela n’empêche évidemment pas la guerre économique. Mais cela ne vaut-il pas bien mieux que les guerres physiques ?

La vérité est que rien n’est jamais statique. Et qu’il est tout à fait naturel de vouloir toujours progresser, améliorer les choses, chercher à se remettre en question. Mais « du passé faisons table rase », non merci. Ce n’est pas sur cette base que nous parviendrons à un monde meilleur, pas du tout. Imaginer que ce serait donc la fin du libéralisme n’a aucun sens.

Il convient, au contraire, de veiller à ne pas s’enfermer dans des utopies dangereuses, qui pourraient bien nous mener à des formes d’enfermement et une société de surveillance que nous serions les premiers à regretter.

Gare à ne pas nous laisser déposséder des libertés chèrement acquises (et bien fragiles, comme nous pouvons nous en rendre compte), auxquelles nous tenons tant, en s’en remettant à des formes de collectivisme sans nom régies par des gouvernants dont pourtant les mêmes qui le réclament semblent se méfier.

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