Non, le libéralisme n’est pas un déterminisme

Domino by Gabriel R F (CC BY-NC-ND 2.0) — Gabriel R F , CC-BY

Beaucoup d’idées reçues conduisent des intellectuels et l’imaginaire collectif à déformer le libéralisme. Au point de faire circuler des absurdités. Faisons le point.

Par Johan Rivalland.

J’écris infiniment moins d’articles que je n’en imagine. À la fois par manque de temps, mais aussi parce qu’il me faudrait consacrer mes journées à cela, tant on entend d’inexactitudes ou d’incongruités sur de nombreux sujets qui mériteraient réponse.

Mais de temps en temps, prendre la plume – ou se mettre face à son clavier – en vaut la peine, histoire de tenter d’infirmer certaines idées reçues, sans pour autant prétendre détenir des vérités. Et même si cela ne restera qu’une goutte d’eau un peu vaine face à un déluge de propos fallacieux énoncés au quotidien un peu partout.

C’est l’un de ces propos qui me donne l’occasion de renouer aujourd’hui avec cette série que, décidément, je mets bien longtemps à poursuivre (faute de temps, comme je l’indiquais, et non d’idées car, dès le début j’avais en tête une bonne trentaine au moins de volets pour cette série sur « Ce que  le libéralisme n’est pas », qui n’en est ici qu’à son onzième).

Les libéraux sont-ils vraiment des nostalgiques du temps de la guerre froide ?

C’est en lisant, une fois de plus, des idées prêtées aux libéraux – sans que l’on sache vraiment de qui il s’agit réellement – que j’ai eu envie de réagir. Cette fois, sous la plume d’un historien, Jean-Marc Albert, qui comme souvent énonce des idées intéressantes, tout en y glissant tout à coup de manière inopinée un petit couplet sur les grands méchants libéraux (non identifiés) et leurs supposés préceptes.

Avec cette manie de beaucoup d’intellectuels de simplement imaginer ce que peuvent penser lesdits « libéraux », sans en identifier clairement des représentants ou – au mieux – en pensant peut-être à quelqu’un qu’ils s’imaginent « libéral », on ne sait pas bien en vertu de quoi.

L’article en question, paru dans le Valeurs actuelles n°4329 du 14 novembre 2019, et intitulé « Faut-il reconstruire le mur de Berlin ? », s’interroge à juste titre sur les erreurs d’analyse qui ont pu être commises quant aux aspirations des peuples d’Europe de l’Est au moment du passage au monde libre. Loin de pouvoir être réduites à des exigences matérielles – et nous ne prétendrons pas le contraire – elles comportaient surtout, nous dit l’auteur, des dimensions identitaires.

Ce ne fut pas du tout la fin de l’histoire, comme nous ne dirons pas ici non plus le contraire, mais pas davantage un épisode qui susciterait des regrets et une certaine nostalgie, bien au contraire. En témoigne l’abondante littérature sortie sur Contrepoints à l’occasion des 30 ans de la chute du Mur de Berlin. Donc pourquoi écrire les phrases qui suivent ?

Les libéraux ont perdu leurs illusions, attribuant à la fin de la partition berlinoise tous nos maux qui, à les entendre, feraient parfois regretter la bipolarisation de la guerre froide. L’émergence des populismes, la course à l’armement, le retour des nationalismes et du protectionnisme auraient rendu notre monde si instable qu’on peut se demander s’il fallait faire tomber le mur.

Si les célébrations ont perdu de leur dimension festive, elles donnent encore à voir le récit d’un événement réécrit conformément à la doxa libérale. La chute du mur s’inscrirait ainsi dans l’évidence d’un sens de l’histoire brutalement accéléré, au milieu des années 1980, par la volonté réformatrice d’un Gorbatchev et une aspiration aux droits de l’homme. Ce déterminisme élude toute part d’imprévu, mais surtout minimise le rôle des peuples désireux de recouvrer leurs libertés et leur identité.

Rien que dans ce paragraphe, il y aurait beaucoup à redire. Quelles illusions perdues ? Quels regrets vis-à-vis de la chute du Mur, lorsqu’un Jean-Baptiste Noé évoque au contraire un anniversaire occulté ? Quelle réécriture ? Qu’est-ce que la « doxa libérale » ? (je n’en sais rien moi-même). Le sens de l’histoire… n’est-ce pas d’un certain Hegel, à l’origine ? (pas vraiment libéral, si ?)

Gorbatchev en artisan de la chute du communisme ? Pour avoir présenté un jour un ouvrage qui tendait à montrer le contraire, nous pourrions plutôt être en phase avec Jean-Marc Albert lorsqu’il critique la « Gorbymania » des élites occidentales et souligne que les Russes eux-mêmes ne s’y sont pas trompés, parfaitement conscients à l’époque qu’il cherchait d’abord et avant tout à sauver le système soviétique.

Jean-Marc Albert est tellement en phase avec ce qui s’écrit ici qu’il déplore l’attitude bien frileuse des chancelleries européennes vis-à-vis des événements actuels à Hong-Kong ou qu’il reconnait le rôle non négligeable qu’ont joué Ronald Reagan, Jean-Paul II, Lech Walesa ou Vaclav Havel dans la chute du rideau de fer.

Et, une fois encore, jamais les libéraux n’ont considéré que la seule satisfaction matérielle suffisait à combler les attentes d’un peuple. Ce n’est que pur fantasme de la part des nombreux détracteurs du libéralisme, la plupart du temps simple fruit de l’ignorance.

Le libéralisme n’est pas un déterminisme

Reste la dernière phrase du paragraphe repris plus haut. Celle qui évoque le déterminisme. Voici la définition qu’en donnait Karl Popper :

Je désigne par déterminisme scientifique, la doctrine selon laquelle la structure du monde est telle que tout évènement peut être rationnellement prédit, au degré de précision voulu, à condition qu’une description suffisamment précise des évènements passés, ainsi que toutes les lois de la nature, nous soient données.

Est-ce à ce type de déterminisme qu’il est fait référence par Jean-Marc Albert ? Dans ce cas, il est bon de rappeler ou de simplement faire savoir que, loin de chercher à prédire les comportements ou de considérer les êtres humains comme parfaitement rationnels, le libéralisme repose au contraire sur l’idée que les comportements humains sont difficilement modélisables et par nature imprévisibles. Il faut avoir une connaissance minimale du libéralisme – le vrai, et non l’imaginaire ou le fantasmé – pour le savoir.

C’est bien la raison pour laquelle, par exemple en économie, l’école autrichienne se distingue par son rejet de la mathématisation à outrance et la distance nécessaire à avoir avec les modèles de prévision et, plus largement les grands agrégats. Et ceci n’est pas valable que dans le domaine de l’économie (pour ceux qui réduiraient encore le libéralisme à une obsession de l’économique, au détriment de toute autre considération ou centre d’intérêt).

Mais si l’on reprend la dernière phrase de Jean-Marc Albert, on voit qu’il est question d’un déterminisme qui tendrait à « minimiser le rôle des peuples désireux de recouvrer leurs libertés et leur identité ». Comment imaginer un seul instant que les libéraux (dans « libéraux », il y a « liberté ») n’auraient pas pour ultime aspiration la sauvegarde des libertés des individus ? C’est là qu’on peut s’interroger sur le dévoiement de l’idée de libéralisme, au point qu’on puisse aller jusqu’à lui opposer cette liberté.

Mais je ne fais pas grief à Jean-Marc Albert de chercher à s’acharner sur le libéralisme. Tout juste est-il victime, à mon sens, des idées reçues malheureusement courantes qui circulent quotidiennement au sujet du libéralisme. Ni plus, ni moins. Je ne dénie pas, par ailleurs, comme je le disais, les qualités des analyses de cet historien qui me semble de bon sens et que je crois honnête.

 

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