Non, le libéralisme ne recherche pas l’intérêt général

the wolf pack by Ralf Κλενγελ (CC BY-NC 2.0) — Ralf Κλενγελ, CC-BY

Le libéralisme serait-il la défense des intérêts particuliers, « égoïstes », au détriment de l’impérieux « intérêt général » ?

Par Johan Rivalland.

Au nom de l’intérêt général, que ne se permet-on de prendre comme positions… Combien de politiques, d’hommes de pouvoir, voire d’hommes de lois, ne se privent de faire appel à ce concept creux et par nature mal défini pour tenter de légitimer leurs opinions ou décisions ? Alors, non, la philosophie libérale ne recherche pas l’intérêt général, et en rejette même l’idée. On peut souhaiter le Bien commun sans se réfugier derrière des artifices mensongers qui ne reflètent, au mieux, que les prétentions de certains à savoir mieux que les individus ce qui est bon pour eux, au pire la volonté de manipuler.

Qu’entend-on par « intérêt général » ?

Ainsi que le rappelle l’article de Wikibéral consacré à l’intérêt général, on peut distinguer deux conceptions de celui-ci. L’une utilitariste, qui repose sur l’idée que l’intérêt général serait la somme des intérêts particuliers, et l’autre beaucoup plus interventionniste, qui cherche à réguler ou régenter les actions humaines, jugées aléatoires et chaotiques, dans le but de construire une société politique unie.

Autrement dit, cette seconde conception – celle qui est dominante aujourd’hui – vient justifier la conception de l’État interventionniste et, factuellement, l’extension permanente de ses prérogatives. Elle a pour origine la notion de contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Le problème étant, selon les libéraux, que cet interventionnisme croissant dérive vers des formes de collectivisme qui mènent de manière dangereuse à la sujétion de l’individu au groupe et, par la force de la coercition, aux formes les plus insidieuses de totalitarisme.

Certaines élites sont-elles en mesure de mieux savoir quel est l’intérêt général ?

La question est de savoir qui peut prétendre savoir mieux que les autres quel est ce présumé intérêt général. Doit-on s’en remettre à des élus qui, mieux que les autres, sauraient défendre l’intérêt collectif ou du plus grand nombre ? Au nom de qui vont-ils décider qu’il est de l’intérêt général d’avoir un stade, une piscine, un centre commercial, ou que sais-je encore, dans leur ville ou bourgade ? Leurs décisions ne sont-elles pas guidées, dans le meilleur des cas, par de bonnes intentions, et dans le pire – mu par la mécanique perverse du système – par de basses considérations purement électorales ? Et qu’est-ce qui empêche, dans ces conditions, l’État d’étendre sans cesse sa sphère d’influence ?

Doit-on, alors, s’en remettre à des experts ? Comme dans le cas de l’écologie, par exemple… Oui, mais qui est présumé expert ? Et y a-t-il unanimité entre scientifiques sur les questions engageantes ? Et encore le serait-ce, est-ce les scientifiques qui décident ? Ou est-ce plutôt des politiques, guidés par l’intérêt du peuple bien compris ?

Le risque totalitaire

C’est, en réalité, derrière la loi de la majorité – ou présumée telle, là encore – que nos politiques vont se réfugier pour prendre des décisions. Cela a fonctionné durant de longues décennies, prenant la forme d’un insidieux despotisme démocratique peu compatible avec les libertés des individus et conduisant à un dangereux arbitraire. Ce faisant, les peuples ont eu tendance à se plonger dans un état de servitude volontaire dont Tocqueville pouvait dire déjà1 qu’il ne pourrait mener qu’à un état de dépendance totale dont ils ne pourraient se départir :

Il est évident que la plupart de nos princes ne veulent pas seulement diriger le peuple tout entier ; on dirait qu’ils se jugent responsables des actions et de la destinée individuelle de leurs sujets, qu’ils ont entrepris de conduire et d’éclairer chacun d’eux dans les différents actes de sa vie, et, au besoin, de le rendre heureux malgré lui-même. De leur côté, les particuliers envisagent de plus en plus le pouvoir social sous le même jour ; dans tous leurs besoins, ils l’appellent à leur aide, et ils attachent à tout moment sur lui leurs regards comme sur un précepteur ou sur un guide.

Et encore n’évoque-t-on ici que les formes douces du despotisme. Mais la même chose est imaginable à un degré supérieur. J’entendais ce matin, en écoutant une émission sur une station de radio, à l’occasion des vingt ans de l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez au Venezuela, que le tristement célèbre dictateur (apparemment toujours admiré par certains en France, et c’est là que ce peut être particulièrement inquiétant) avait eu une sorte de révélation mystique au sujet du destin de son peuple qui serait lié au sien. Et qui lui aurait fait proclamer « Je suis le peuple ». On sait, hélas, dans quel état il a laissé son pays et son peuple, dont il prétendait défendre l’intérêt (général).

Un système clientéliste

Si on revient au cas de la France, au nom de l’intérêt général c’est donc tout un système qui a été mis en place, avec ses bénéficiaires et ses obligés. Grâce à l’État bienveillant, nous aurions ainsi les meilleurs services publics, une protection sociale remarquable et un pays où il fait bon vivre.

Mais la réalité est tout autre… Et la révolte des Gilets jaunes n’est que l’un des symptômes d’un mal plus profond, parfois mal identifié, qui porte pour nom l’État de connivence. C’est justement au nom de l’intérêt général que tout un système de nature clientéliste s’est mis en place. Et le mal est profond. Olivier Maurice a bien raison lorsqu’il écrit que les libéraux n’ont rien à attendre de la politique.

Le droit positif est une construction artificielle qui n’est pas toujours compatible avec les droits naturels des êtres humains. Et trop souvent inspirée par des circonstances, avec des effets arbitraires. Quant aux interventions publiques, de toute nature, elles montrent chaque jour leurs limites et les désillusions auxquelles elles peuvent donner lieu.

Dans ces conditions, en quoi peut-on parler d’intérêt général ?

Faire confiance aux individus

Lorsque le libéralisme, donc, rejette cette forme transcendante de recherche de l’intérêt général, ce n’est pas du tout dans l’optique de se désintéresser des autres et du collectif.

Par nature, selon les libéraux, l’individu est un être social. Il naît et vit en société. Sa vie est faite d’interactions sociales permanentes. Il ne se désintéresse nullement du sort de ses semblables. Mais simplement, ses rapports avec les autres individus relèvent des relations contractuelles. Celles qui tiennent à son état de nature. Et nul besoin de le contraindre pour qu’il puisse spontanément chercher à faire le bien, motivé par son indépendance, la responsabilité qui est la sienne et lu respect du droit. Contre toute forme d’arbitraire.

C’est le fameux laissez-faire, si facilement et délibérément confondu avec un laisser-faire qui lui est pourtant étranger. Qui ne demande en réalité qu’une chose : faites confiance aux individus. Si ceux-ci ne sont pas capables de résoudre par eux-mêmes un problème collectif, alors on pourra envisager de recourir au principe de subsidiarité, mais en dernier recours.

Face à ce faux concept de l’intérêt général, il convient donc d’en revenir aux fondamentaux. Que vise le libéralisme ? En quoi ne peut-il se satisfaire des promesses aventureuses de cet attrayant intérêt général ? Il vise, en évitant les effets pervers que nous venons de recenser, à assurer entre autres :

  • les libertés fondamentales,
  • l’égalité en droit,
  • la véritable fraternité (et non « solidarité »),
  • la liberté d’expression,
  • la liberté de religion,
  • la liberté de contracter,
  • la liberté d’échanger.

En quoi serait-il donc blâmable ? (si ce n’est de tout ce qu’on peut lui accoler de purement imaginaire, précision à l’attention de ceux qui haïssent le libéralisme ou pensent le haïr par a priori et méconnaissance, et seraient donc tentés d’apporter à cette dernière question un tas de réponses qu’on imagine facilement).

À lire aussi :

  1. « De la Démocratie en Amérique ».