Après la crise sanitaire, comment éviter l’effondrement économique ?

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L’économie française se trouve particulièrement affectée par le confinement et redémarre plus lentement que les autres. Comment y remédier ?

Par Claude Sicard.

La pandémie du Covid-19, ce virus qui nous vient de la province chinoise de Hubei, a en quelques semaines ébranlé le monde entier. Tous les continents se sont trouvés touchés, les uns après les autres, à une vitesse extraordinaire. Partout, pour freiner la propagation du virus, les gouvernements ont pris des mesures très sévères consistant à confiner chez eux tous les habitants.

Au nom de l’idéologie « zéro mort », pratiquement tous les pays ont mis à l’arrêt leur économie, passant outre les conséquences qui en résulteraient pour l’emploi et la santé de leurs entreprises. En France, notre Président n’a pas hésité un seul instant : les vies sont sacrées, il faut les sauver « Quoi qu’il en coûte ».

Le confinement de la population a eu pour conséquence immédiate de mettre l’économie des pays à l’arrêt, et l’on se trouve donc, à présent, tant aux États-Unis qu’en Europe, face à une crise extrêmement  grave. Le FMI  prévoit un « effondrement historique » de l’économie mondiale en 2020, et Gita Gopinath, l’économiste en chef de cette grande organisation internationale, a évoqué un « désastre rare ». Il s’agit d’une crise bien plus grave que celle de 1929,

Nous sortons maintenant de cette longue période de confinement et les économies se remettent en route. L’économie française, elle, se trouve particulièrement affectée, et elle redémarre plus lentement que les autres.

Le redémarrage de l’économie française

Sur les quatre secteurs principaux d’activité, des secteurs clés que le gouvernement hollandais nomme, dans sa politique d’intervention dans l’économie, des top-sectors, trois sont mal en point.

L’industrie automobile 

Ce secteur est très important, il emploie 210 000 personnes, et manifestait déjà des signes de faiblesse avant la crise du coronavirus. Sa production est passée de 3,5 millions de véhicules en 2000 à deux millions en 2018. Le marché de l’automobile européen est en effet maintenant dans sa phase de maturité, il n’y a donc plus de croissance.

Par ailleurs, la mutation vers le véhicule électrique va nécessiter une profonde restructuration des chaînes de production. Cela débouchera inévitablement sur une forte diminution des effectifs. Le groupe Renault se trouve ainsi en grande difficulté et l’État vient de lui accorder un prêt de cinq milliards d’euros car son existence est menacée.

L’agro-alimentaire

Ce secteur traditionnellement important dans notre économie est depuis quelques années fortement concurrencé par les Hollandais et les Allemands qui sont bien plus compétitifs. Sur les marchés internationaux, les producteurs français sont passés de la seconde place à la quatrième, battus par les Hollandais et les Allemands. Un  économiste réputé pour ses analyses sectorielles, Alexandre Mirlicourtois, du groupe Xerfi, a récemment évoqué une Berezina dans l’un de ses articles : cet expert nous dit que notre industrie agro-alimentaire a besoin d’être restructurée car elle est constituée de beaucoup trop de petites entreprises.

La construction aéronautique et spatiale

Avant la  crise, ce secteur était en plein essor, le carnet de commandes d’Airbus étant bien rempli au point que ce grand constructeur européen était parvenu à se hisser à la hauteur de son concurrent américain, la firme Boeing.

C’est bien un secteur clé de notre économie, un secteur de surcroît de haute technologie qui représente, avec  tous ses sous-traitants, 350 000 emplois (chiffres du GIFAS). Avec la crise actuelle, toutes les compagnies aériennes sont au tapis. En avril, Airbus n’a enregistré aucune commande. Ce grand constructeur et son concurrent américain mettent en place d’importants plans de licenciement.

L’industrie du luxe

Ce secteur représente 165 000 emplois, avec  un chiffre d’affaires de 90 milliards d’euros en 2018, dont 76 milliards réalisés à l’exportation. Plusieurs firmes du  secteur sont des leaders mondiaux : LVMH, Kiring, l’Oréal, Hermès. Ce secteur est lui aussi affecté par la crise, car elle est mondiale, mais il pourra probablement se redresser plus facilement que les trois autres, sa structure étant beaucoup plus flexible, et la clientèle étrangère reviendra sans doute plus vite.

Dans le secteur tertiaire, les dégâts sont également importants : la restauration, l’hôtellerie, et les activités de loisirs ont été particulièrement touchées ; un bon nombre de PME risquent de devoir en arriver à un dépôt de bilan.

En fin d’année, le PIB de la France va se trouver amputé d’un peu plus de 10 %. Les économistes estiment qu’il faudra au moins deux ans avant que nous puissions retrouver le niveau de 2019. Ceux qui ont été soutenus pendant la crise par le généreux dispositif de chômage partiel mis en place par le gouvernement ne retrouveront pas tous un emploi, et il va être demandé à ceux qui regagnent leur poste de faire un effort particulier pour permettre à leur entreprise de sortir du gué.

On commence donc à voir des entreprises tenter de négocier avec leurs employés des réductions momentanées de salaire afin d’éviter des licenciements.

Deux cas font déjà grand bruit : Ryanair et Derichebourg Aeronautics Services.  Aussitôt, les opinions publiques s’insurgent. Les syndicats s’opposent à ces diminutions de salaires, on parle de chantage de la part de la direction de ces entreprises. Un sondage Odoxa, publié par Le Figaro du 4 juin dernier, est très révélateur : sept personnes sur 10 jugent inacceptables les baisses de salaire proposées par les entreprises en difficulté (et 86 % chez les sympathisants de LFI).

Le dialogue social

Il faut donc aborder, ici, le problème du dialogue social en France. Nous sommes un pays particulier où le dialogue social ne fonctionne pas, ce qui constitue un très lourd handicap pour notre économie. Cette absence de dialogue social a fait classer notre pays au 137ème rang sur 144 pays examinés par le Forum de Davos pour « La qualité de la coopération dans les relations de travail ».

La France présente la caractéristique particulière d’être la société qui a été en Europe la plus marquée par le marxisme, et l’on sait que les partisans de cette doctrine sont déterminés à modifier l’ordre social de leur pays, s’il le faut par la voie révolutionnaire.

Très tôt dans la formation des syndicats on a eu d’un côté les partisans de la voie tracée par la Troisième Internationale avec les thèses de Lénine, et de l’autre, les  socialistes, conduits par des leaders comme Jean Jaurès, puis Léon Blum, partisans eux aussi d’un combat à mener, mais par des voies démocratiques.

Dans l’un et l’autre cas, il s’agit de faire triompher les thèses marxistes de la lutte des classes. Dans son Manifeste de 1848, Marx a affirmé que « L’histoire des sociétés humaines jusqu’à nos jours n’est rien d’autre que l’histoire de la lutte des classes. » Pour le marxisme, la lutte des classes est ainsi une vérité historique. Il s’agit de lutter contre le patronat pour parvenir à une société idéale où l’on se sera débarrassé du travail salarié, ceci en passant par une dictature du prolétariat.

En 1906, au congrès confédéral de la CGT a été adoptée la Charte d’Amiens. L’article 2 précise que la vocation de cette organisation syndicale est « la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat ». Cette charte a toujours constitué la référence théorique du syndicalisme en France, elle est son ADN.

La CFDT s’est finalement dégagée de cette voie pour devenir un  syndicat réformateur.

Début juin 2018, un sondage Viavoice réalisé pour la Fondation Gabriel Peri interroge les Français sur les idées marxistes dans la France d’aujourd’hui. Il nous apprend que 56 % des Français pensent que la lutte des classes est toujours d’actualité, et 37 % sont persuadés que le capitalisme est un système qui sera un jour remplacé. La France est en Europe le pays où les grèves sont un moyen d’action couramment utilisé. Dans ce pays existe « une culture de la grève ».

Une étude de la fondation Hans Bôckler, portant sur la période 2000-2016, a abouti aux chiffres suivants :

Jours de grève pour 1000 employés/an

Suisse                          1

États-Unis                  5

Allemagne                16

Grande-Bretagne    21

Espagne                    57

France                     118

 

Cette culture française de l’affrontement rend difficile de demander aux salariés de se montrer complaisants lorsque leur entreprise rencontre des difficultés.

En Allemagne, les syndicats coopèrent avec le patronat. En 1954 a été instaurée la cogestion dans les entreprises d’une certaine dimension, (Mitbestimmung).

En 1937, en Suisse, les accords baptisés « Paix du travail » ont conclu que les conflits se régleraient pacifiquement. Deux voies existent pour les négociations à mener avec les salariés :

  • la réduction des salaires, qui augmente très rapidement la rentabilité de l’entreprise ;
  • l’accroissement de la flexibilité le permet aussi, mais d’une manière plus atténuée et avec des effets se faisant sentir un peu plus tard.

Accroître la flexibilité du travail

Cette solution permet d’adapter la force de travail au carnet de commandes de l’entreprise en évitant le paiement d’heures supplémentaires et en permettant de raccourcir les délais en cas de commandes urgentes.

En Suisse, 61 % des salariés ont des horaires flexibles : la loi sur le travail est une loi élastique (gummigesezt). Ainsi, par exemple, dans les services la durée hebdomadaire est-elle de 50 heures, et il peut s’y ajouter 4 heures pour les entreprises dont l’activité est très saisonnière, plus des heures supplémentaires en cas de besoin, en sorte que l’on en arrive parfois à 66 heures hebdomadaires. Dans les entreprises industrielles il est possible d’aller jusqu’à 59 heures hebdomadaires.

En Grande-Bretagne, les Anglais ont inventé les contrats « Zéro heure», et plus d’un employeur sur 10 y a recours. Ces contrats sont aussi utilisés en Finlande, en Suède, en Norvège, ainsi qu’à Chypre et à Malte.

En Allemagne, le droit du travail est plus flexible qu’en France. Notre pays se caractérise par un État qui s’est immiscé dans le dialogue social, un dialogue donc à trois. Il en résulte que nous avons le Code du travail le plus lourd et le plus rigide de tous les pays développés.

Réduire les salaires

Rendre le travail plus flexible n’est pas une solution adaptée à tous les cas de figure. Encore faut-il qu’il y ait des commandes, c’est-à-dire que le marché ne se soit pas écroulé.

Aussi, Ryanair est-elle venue directement aux réductions de salaires de 10 % pour les hôtesses et de 20 % pour les pilotes, pour une période de 5 ans. En contrepartie il n’y aurait pas de licenciements. Mais, aussitôt, les syndicats ont bondi, faisant opposition, accusant les actionnaires de puiser dans leurs ressources.

Certes, les entreprises qui voudraient réduire les salaires de leurs employés devraient procéder de même pour leurs dirigeants, et de manière vraiment significative. Il faut qu’elles prévoient de mettre en place des mesures compensatoires pour leur personnel lors de la répartition des futurs résultats bénéficiaires.

Il existe différentes formules : le Plan d’Épargne d’entreprise (PEE), le PERCO, l’intéressement, le contrat de partage des plus- values, etc. Les accords de modulation collective (APC), un dispositif mis en place le 1er janvier 2018, permettent plus facilement qu’auparavant de trouver des solutions. Ces dispositifs vont se multiplier.

Faut-il promulguer une loi d’urgence économique ?

En cette sortie de crise le chômage partiel touche 12 millions de salariés. Il a coûté très cher à l’État, qui ne peut pas poursuivre ainsi indéfiniment.

Emmanuel Macron a donc demandé aux différents acteurs, tant de la vie politique que de la vie économique, de lui soumettre des propositions.

La CPME demande que les prêts garantis par l’État (PGE) soient transformés en quasi fonds propres, et d’une façon générale, il est demandé des allègements de charges. Mais les milieux patronaux restent d’une extrême prudence avec les syndicats, en sorte qu’ils n’osent rien demander en matière d’assouplissement des dispositions du Code du travail, ce qui pourtant serait indispensable.

Patrick Martin, président délégué du Medef, dans le JDD du 7 juin alerte : « Nous devons lever tous les freins si nous voulons éviter un collapse économique dans trois mois. »

Compte tenu de la gravité de la crise, les mesures envisagées par les uns et les autres ne seront probablement pas suffisantes. Il serait donc temps de s’interroger sur l’éventuelle nécessité d’une loi d’urgence économique, de la même façon qu’il y a eu la loi d’urgence sanitaire.

Le principe de précaution qui a été introduit par Jacques Chirac dans notre  Constitution devrait y inciter. Le président de la République a besoin d’un nouvel élan et la proclamation de l’état d’urgence économique semble donc s’imposer. On attend de lui qu’il montre la voie dans cette période critique, sa fonction voulant qu’il soit le guide.

Nous sommes dans une situation exceptionnelle et il faut donc recourir à des mesures exceptionnelles. La France est un pays où le dynamisme des entrepreneurs est fortement entravé par des lois, des règlements et des dispositions fiscales qui n’existent nulle part ailleurs. Il faut lever tous ces blocages pour laisser aux entreprises une pleine liberté d’action afin qu’elles soient en mesure d’assurer leur survie.

Cette loi d’urgence devrait tout particulièrement permettre de déroger pendant une période limitée à un certain nombre de dispositions existant dans notre Code du travail, pour les remplacer par de nouvelles beaucoup plus souples.

On pourrait s’en référer à la législation du travail de la Suisse, un pays qui nous est très proche. Chaque jour des milliers de frontaliers apportent leur force de travail aux entreprises helvètes, démontrant bien que le droit du travail de ce pays est tout à fait acceptable : 45 heures hebdomadaires de travail, 4 semaines de congés payés annuels ; des conditions de rupture du contrat de travail simplifiées : 7 jours en période d’essai, puis un mois la première année, et deux mois de la seconde année à la dixième.

Plus besoin de distinguer donc les CDD des CDI. La législation de ce pays n’oblige pas les employeurs à accorder des indemnités de licenciement, ni même à devoir mentionner la cause de la rupture du contrat de travail. Les heures supplémentaires sont compensées par rattrapage ou indemnisations, la législation suisse ne précisant rien à ce sujet.

Un certain nombre d’autres dispositions du droit du travail français seraient bonnes à suspendre également pendant une durée de temps déterminée.

Les dispositions à prendre pour sauver la planète seraient repoussées de deux  années. On rappellera à nos écologistes que notre pays n’intervient au plan mondial que seulement pour un pour cent dans tous ces problèmes. Dans la période actuelle, il serait malvenu de créer de nouvelles contraintes pour nos entreprises.

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