Derrière la crise du coronavirus, une économie fragilisée depuis 30 ans

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Quel est le mal qui ronge l’économie française, et que la crise sanitaire n’a fait qu’empirer ?

Par Claude Sicard.

Le choc sur l’économie de notre pays provoqué par la crise du coronavirus va être extrêmement difficile à encaisser. En effet, l’économie française est fragile, elle souffre de graves dysfonctionnements, et a perdu beaucoup de son dynamisme depuis la fin des Trente glorieuses.

Une situation économique déjà très fragile avant l’épidémie

Tous les clignotants sont au rouge : le taux de croissance du PIB est en moyenne inférieur à celui des autres pays européens, le budget de l’État est régulièrement en déficit, les prélèvements obligatoires sont bien plus élevés que partout ailleurs, la balance commerciale du pays est chaque année négative, et le taux de chômage est anormalement élevé.

Pour faire face à toutes ces difficultés, l’État s’est endetté chaque année un peu plus, si bien que la dette nationale a fini par se hisser, fin 2019, à la hauteur du PIB.

On commence à peine à mesurer les effets dévastateurs de la crise provoquée par le Covid-19, un virus inconnu jusqu’ici qui a mis en très peu de temps le monde à l’arrêt. Les experts nous disent que cette année notre PIB va se trouver amputé de 9,6 % ; et en 2021 la situation ne se trouvera pas encore rétablie.

Le Premier ministre, Édouard Philippe, a évoqué à juste titre un « écroulement de notre économie ». Avec la levée du confinement notre machine économique redémarre, certes, mais bien moins vite que celle des pays voisins.

Méconnaissant complètement la situation difficile dans laquelle se trouvait déjà l’économie du pays avant la crise, les Français ne sont pas prêts à faire les efforts voulus pour redresser la situation. C’est là un très réel sujet d’inquiétude.

On se souvient de la révolte des Gilets jaunes en novembre 2018 : elle a été l’illustration la plus parfaite de la profonde méconnaissance de la population des difficultés qu’affronte notre économie. Pour ramener le calme, Emmanuel Macron a dû lâcher quelques dix-sept milliards d’euros alors que le pays est très fortement endetté, mais cela n’a pas calmé pour autant la hargne des apprentis révolutionnaires.

Depuis des décennies, nos gouvernants se sont laissés déborder, capitulant devant les revendications incessantes des syndicats. Les Français, à qui l’on a par trop fait valoir que nous somme la sixième plus grande puissance mondiale, vivent au-dessus de leurs moyens, et l’État s’endette chaque année un peu plus pour satisfaire les besoins de la population.

C’est un peuple indiscipliné, prompt à la révolte, qui n’admet pas les inégalités. Ils réclament « toujours plus ». C’est le titre, d’ailleurs, qu’avait choisi François de Closets pour l’un de ses livres publié en 1982, chez Grasset, un ouvrage dénonçant ce travers français qui conduit le pays dans le mur.

Nous allons rappeler comment se situent quelques grandes composantes de l’économie du pays, et nous tenterons ensuite de cerner la nature du mal qui ronge l’économie française depuis la fin des Trente Glorieuses.

Les dérives de l’économie française

Le tableau ci-dessous indique comment se positionnent un certain nombre d’agrégats de l’économie française par rapport aux autres pays européens :

 

France                   Union européenne

( en % du PIB)     ( en % du PIB)

 

Prélèvements obligatoires        48,4 %               40,3 %

Dépenses publiques                    56,4 %              46,7 %

Dépenses sociales                        34,1 %              28,2 %

Balance commerciale                   -2,5 %             +0,1 %

Endettement du pays               100,0 %               67,7 %

( Source :Eurostat )

Ces quelques données sont tout à fait parlantes.

Le rôle moteur de la production industrielle

Cette dégradation continue de notre économie, qui s’est opérée inexorablement, d’année en année, remonte à la fin des Trente Glorieuses. Elle résulte, nous allons le voir, de la fonte de notre secteur industriel, et l’on en prend conscience seulement maintenant, avec la crise du coronavirus. De toutes parts des voix s’élèvent à présent pour clamer qu’il faut relocaliser d’urgence bon nombre de nos activités industrielles.

À la fin des Trente-Glorieuses notre secteur industriel était puissant : il employait 6,5 millions de personnes et représentait 28 % du PIB. Aujourd’hui, ses effectifs sont tombés à 2,7 millions de personnes et le secteur industriel de notre pays ne contribue plus que pour 10 % à la formation du PIB.

Normalement, il devrait s’agir de 20 % du PIB : des pays comme l’Allemagne et la Suisse sont nettement au-dessus. La France est donc, actuellement, le pays, en Europe, qui est le plus désindustrialisé, la Grèce mise à part.

Dans les pays développés, la production industrielle, que les économistes nomment depuis Colin Clark « le secteur secondaire de l’économie», joue un rôle moteur. Il existe, en effet, une corrélation très étroite entre la production industrielle des pays et leur PIB/tête ; il est curieux que cela ait pu échapper à tous les dirigeants de notre pays.

Il est vrai qu’ils se sont fondés sur l’idée qui s’était installée, chez nos élites, que dans son évolution toute société passe successivement du secteur agricole, le secteur primaire, au secteur secondaire, puis ensuite du secteur secondaire au secteur tertiaire, celui des services : c’est la loi bien connue des « trois secteurs de l’économie » tirée des travaux de l’économiste français Jean Fourastié.

Mais la loi de Fourastié a été caricaturée et mal interprétée. Dans une société moderne, que l’on a trop vite qualifiée de « post-industrielle», le secteur industriel ne disparait pas : certes, ses effectifs se réduisent, mais il devient hyper-industriel, étant constitué par des emplois à très forte valeur ajoutée. Lorsque l’on établit une corrélation entre la production industrielle des pays, calculée par habitant, et les PIB per capita de ces pays, on découvre un coefficient de corrélation extrêmement élevé, supérieur à 0,93 !

C’est ce que montre la graphique ci-dessous où les productions industrielles par habitant, calculées en dollars, résultent des données de la BIRD pour 2018, cet organisme international incluant dans la production industrielle le secteur de la construction :

La production industrielle explique donc bien le niveau de richesse des pays. Comme on le voit sur ce graphique, la France a une faible production industrielle par habitant, et il en résulte donc un PIB per capita limité. C’est la Suisse qui se trouve en tête, dans ces comparaisons internationales, avec une production industrielle par habitant extrêmement élevée et un PIB per capita double du nôtre : un peu plus de 80 000 dollars.

Notre secteur industriel n’est plus qu’à la moitié de ce qu’il devrait être, et ce phénomène de désindustrialisation poussée explique toutes les difficultés que connait notre économie. Il manque à notre secteur industriel environ 1,8 million de travailleurs. Si ces emplois existaient, ils induiraient dans le secteur tertiaire au moins 3,6 millions d’emplois : il n’y aurait donc plus de chômage en France, les comptes de la nation seraient en équilibre, la balance commerciale serait positive, et l’État pourrait commencer à rembourser ses dettes.

La France a aujourd’hui le taux de population active le plus faible de tous les pays européens. Il n’y a donc pas suffisamment de personnes au travail : les derniers chiffres connus indiquent que nous en sommes à un taux de 45,7 % (chiffres de la BIRD), alors qu’il s’agit de 52,2 % en Allemagne, de 53,7 % en Suède et de 58,3 % en Suisse.

Des dépenses sociales anormalement élevées

La France vient en tête de tous les pays de l’OCDE en matière de dépenses sociales publiques : ce taux exceptionnellement élevé traduit, sans que les observateurs de la vie économique ne nous l’aient jamais dit, le fait que la puissance publique s’est vue contrainte de les augmenter d’année en année pour pallier les effets de l’appauvrissement de la population résultant de la forte désindustrialisation du pays.

Les exigences de la population en matière de pouvoir d’achat ont nourri régulièrement les luttes syndicales, la France ayant la particularité d’avoir eu tout au cours du XXe siècle des syndicats demeurés fidèles à la charte d’Amiens de 1906 qui prônait la lutte des classes et l’expropriation capitaliste. Les dépenses sociales n’ont donc pas cessé de croître, et elles l’ont fait à un rythme supérieur à celui du  PIB.

Nous en sommes à présent à 34,1 % du PIB, contre 16,7 % aux Pays-Bas, 18,7% aux États-Unis ; dans les pays de l’OCDE la moyenne se situe à 20,1 %. Lorsque l’on examine la situation des autres pays on voit que plus ils sont industrialisés et moins la puissance publique doit consentir d’efforts au plan social.

Les dépenses publiques, gonflées année après année par des dépenses sociales toujours croissantes, en sont venues à représenter 56,4 % du PIB, alors que la moyenne des pays de l’UE se situe à seulement 46,7 %. Aussi, depuis quarante ans maintenant les rentrées fiscales ne couvrent-elles plus les dépenses publiques : le budget de l’État est donc constamment en déficit, et l’endettement de la nation s’accroît d’année en année, très régulièrement.

Un endettement qui ne cesse de croître

La dette extérieure du pays est passée de 21,0 % du PIB en 1980 à 67,1 % en 2005, pour en arriver, à présent, à 100 % du PIB. Nous avons donc dépassé, et de beaucoup, la limite de 60 % qui a été fixée par les traités aux pays de la zone euro. Et avec la crise du coronavirus il va s’agir de 120 % du PIB fin 2020.

Quel avenir pour notre pays ?

Pour rétablir les équilibres de l’économie de notre pays il faudrait remettre 5 millions de personnes au travail, pour atteindre alors le ratio de l’Allemagne, soit 53 %. La Suisse est encore plus haut.

De surcroît, il faudrait que notre population active travaille autant que celle des autres pays, en nombre d’heures par semaine, et en nombre de jours par an. Notre économie vient de subir un choc extrêmement violent, et nul ne sait comment elle va s’en remettre.

Des pans entiers de l’économie du pays se trouvent annihilés, notamment les secteurs de la construction aéronautique et de l’industrie automobile. Par exemple, Renault veut fermer quatre de ses sites en France. Le secteur du tourisme, particulièrement important dans notre pays, se trouve lui aussi totalement sinistré ; mais il pourra se rétablir plus aisément que les deux précédents.

Il faut que le gouvernement mette le pays sur le pied de guerre, et que le parlement adopte des mesures d’exception afin que nos entreprises puissent fonctionner en étant dégagées des multiples dispositions qui les bloquent. Et elles sont très nombreuses.

Et puisqu’il s’agit de redresser le plus rapidement possible notre secteur industriel, il faut prendre deux mesures indispensables :

  • changer les règles comptables d’amortissement pour que les entreprises soient fortement incitées à investir (droit à des amortissements accélérés) ;
  • créer sur notre territoire plusieurs zones franches industrielles, des territoires bien délimités où les entreprises bénéficieraient de très forts allègements fiscaux et où l’on dérogerait aux règles de notre Code du travail.

Pour ce faire nous pourrions nous inspirer du droit du travail très simple de la Suisse dont les dispositions sont parfaitement admises par les milliers de travailleurs frontaliers qui vont, chaque jour, apporter aux usines helvètes leur force de travail.

Bruno Le Maire nous dit qu’il présentera un  plan de relance à la rentrée, avec comme objectif stratégique « la souveraineté économique de la France » : il va falloir bien plus qu’un plan de relance, car se posent des problèmes de restructuration de notre économie qu’il conviendrait de traiter sans plus attendre.

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