Stéphane Courtois : comment Lénine a « inventé » le totalitarisme

Stéphane Courtois montre de façon implacable que les appels de Lénine au meurtre de masse n’ont pas été lancés sous l’emprise de la nécessité. Ils ont été théorisés par celui-ci bien avant la période du communisme de guerre.

Par Alain-Gérard Slama.
Un article de The Conversation

Ancien militant d’extrême gauche, Stéphane Courtois a été guéri de ses anciennes passions dans les années 1970 par Annie Kriegel, universitaire et journaliste, démystificatrice implacable du parti communiste français dont elle avait été membre jusqu’à la période de déstalinisation. Devenu lui-même directeur de recherche au CNRS, Courtois s’est spécialisé dans l’histoire du bolchevisme dans le même esprit, et il a été un des premiers à dépouiller le fond des archives soviétiques dès leur ouverture au début des années 1990. Il a été contesté lors de la sortie d’un ouvrage au succès retentissant, le Livre noir du communisme  (Laffont, 1997), qu’il a dirigé avec Nicolas Werth.

On lui a alors reproché d’avoir comparé dans sa préface ce qu’il appelait le « génocide social » du stalinisme au génocide des Juifs perpétré par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Cette comparaison, dérivée des thèses de l’historien allemand Ernst Nolte, ne faisait guère gagner en clarté l’analyse des causes de deux massacres de masse également délibérés et monstrueux, mais étayés, l’un sur l’exploitation d’une utopie sociale, et l’autre sur la radicalisation d’un préjugé racial.

Retour à l’histoire du bolchevisme

Il faut se féliciter de ce que, dans son dernier livre, Stéphane Courtois dépasse ce débat stérile, voire dangereux, pour se concentrer sur ce qu’il connaît le mieux : l’histoire du bolchevisme et de son fondateur, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. Et là, dans son domaine, il fait œuvre plus qu’utile : son Lénine, inventeur du totalitarisme (Perrin), a été salué, le 16 juin dernier, par le jury du Grand prix de la biographie politique, sur lequel la force de ses arguments a fait la plus vive impression.

On croyait en effet bien connaître le Lénine inspirateur de la révolution de 1917, qui a au surplus fait l’objet, cent ans plus tard, d’une excellente biographie de Dominique Colas (Fayard). On connaissait, bien sûr, l’obstination avec laquelle Lénine a radicalisé l’idéologie marxiste et combattu tous les mouvements anti-tsaristes de son temps, qu’ils fussent libéraux, démocrates, anarchistes ou même socialistes, en vue de conquérir le pouvoir.

Si Courtois avait titré son livre Lénine, l’inventeur du bolchevisme, il aurait, comme Colas, ajouté sa pierre à la connaissance d’un régime de Terreur hors norme inscrit dans une époque révolue. Titrer Lénine, l’inventeur du totalitarisme, c’est tout autre chose.

L’objet est beaucoup plus vaste : au-delà de la querelle portant sur les interprétations du communisme et du nazisme, il se donne pour objet d’éclairer la genèse d’un phénomène général de corruption de l’idéal démocratique qui a traversé le XXe siècle, et qui continue sous les formes les plus diverses, des plus sourdes aux plus dures, dans et hors les frontières de l’Europe, à effacer chaque jour, l’une après l’autre, une nouvelle liberté en dégradant les critères rationnels et raisonnés de la légitimité issus des Lumières.

Stéphane Courtois à l’Académie royale de Belgique.

Lénine a été l’auteur de ce basculement qu’il a prémédité dans l’ombre, et, pour le démontrer, l’intérêt majeur du livre de Courtois est d’avoir dissipé trois confusions.

Lénine et Staline, deux rôles, un projet

La première confusion voit en Staline le responsable du dévoiement du projet supposé libérateur de Lénine en un système de domination totale de la société. Cette illusion est demeurée tenace en Russie jusqu’à l’ère Brejnev, sinon jusqu’à nos jours, où autant de curieux que de nostalgiques d’un communisme idéalisé se pressent parmi la foule des visiteurs faisant la queue devant le mausolée de la place Rouge.

Non, Lénine a eu beau, à la fin de sa vie, désavouer Staline sur un coup de tête, il a eu beau tenter de mettre en place une « nouvelle politique économique » prenant acte de l’échec des mesures dites du « communisme de guerre », il a été, en raison de son intolérance, de sa violence et de sa volonté d’accaparer tous les pouvoirs, l’initiateur du système à proprement totalitaire sur lequel Staline a assis les bases d’une autocratie meurtrière.

L’ouvrage de Stéphane Courtois.

Loin d’avoir été trahi par Staline, Lénine a été « l’inventeur du totalitarisme », avant que le mot apparaisse en 1923. Entendons par là qu’il n’a pas attendu la période dite du « communisme de guerre » pour poser en doctrine, dès ses années de jeunesse, de déportation et d’exil, les piliers d’un système de pouvoir qui était encore sans équivalent en Europe, et qu’il a étayé sur quatre monopoles :

  1. le monopole des compétences gouvernementales et administratives de l’État par un parti unique ;
  2. le monopole, par ce seul parti, de la diffusion et du contrôle d’une idéologie « commandant l’ensemble des idées dans tous les domaines – philosophie, sciences, histoire, arts, etc. » (la Pravda remonte à 1912) ;
  3. le monopole du parti-État sur tous les moyens de production et de distribution des biens matériels, étayé sur la suppression de la propriété privée et, de façon plus fondamentale encore, de la distinction entre l’espace public et la sphère privée ;
  4. le monopole de la violence, à travers la terreur de masse et la rhétorique de l’amalgame utilisées comme moyen de gouvernement.

Dans l’esprit de Lénine, le but suprême de ce système était, selon la formule de l’historien italien Emilio Gentile, la fondation d’une « nouvelle civilisation » à vocation universelle – dont l’implacable impérialisme de Staline s’est servi pour sa propagande.

1917-1789 : « l’inverse de Robespierre »

La deuxième confusion a consisté à faire de la révolution de 1917 l’héritière de la Révolution jacobine. L’analogie, on le sait, a beaucoup servi, notamment à partir de 1989, après le réveil des nationalismes sur les ruines de l’empire soviétique, pour disqualifier l’idéologie du Progrès et la Raison des Lumières, dont la violence de la Terreur et le Goulag seraient l’ultime aboutissement, l’ultime effet pervers. Ce thème a été très tôt avalisé par Trotski, prédisant à Lénine, en octobre 1917, qu’il ne pourrait éviter des formes de terreur très violentes, « à l’instar de ce qui s’est passé lors de la grande révolution française ».

Stéphane Courtois a raison de voir en Lénine « l’inverse de Robespierre » : ce dernier, note-t-il, avait été heureusement « incapable de développer une idéologie susceptible de détruire les valeurs fondamentales de la société ».

Si la Terreur s’est laissée entraîner, en Vendée ou à Lyon, jusqu’au bout de la pire violence, son crime est de n’avoir pas contrôlé la montée aux extrêmes, il n’est pas d’être allé, comme Lénine, jusqu’à légitimer tous les terrorismes qui ont suivi dans le siècle et jusqu’à nos jours, en définissant la politique comme « la continuation de la guerre par d’autres moyens » – par un retournement symptomatique de la formule de Clausewitz, selon lequel la guerre était « la continuation de la politique par d’autres moyens ».

Robespierre ne prétendait pas étatiser la société toute entière sous la tutelle d’un parti : rousseauiste, il voulait rendre la propriété accessible au plus grand nombre, non la faire disparaître. Marx, il est vrai, avait fourni un prétexte à Lénine, en réduisant le droit à n’être que la « superstructure » d’un rapport de forces au service des intérêts de la bourgeoisie, et en légitimant, du même coup, contre les institutions démocratiques, l’usage de la violence.

Courtois montre de façon implacable que les appels de Lénine au meurtre de masse (en particulier par la famine, dont Staline s’est souvenu contre l’Ukraine en 1932-33) n’ont pas été lancés sous l’emprise de la nécessité. Ils ont été théorisés par celui-ci bien avant la période du communisme de guerre.

Statue de Lénine à Moscou (détail).
pindec/Flickr, CC BY-NC-ND

Totalitarisme stalinien et absolutisme tsariste

La troisième confusion est celle qui a fait du totalitarisme stalinien l’héritage des tsars. Le bolchevisme était-il inscrit dans les gènes de l’âme russe ? C’est sous doute le point sur lequel on regrette que Stéphane Courtois soit un peu court. Il explique Lénine par ses traumatismes personnels : mort de son père, pendaison de son frère quand il avait 18 ans, rupture violente avec Netchaiev puis avec Plekhanov, influence enfin, bien connue, du Que faire de Tchernitchevski, dont le héros révolutionnaire, Rakhmetov, était devenu son modèle.

Lénine, né à Simbirsk, le 22 avril 1870, était un héritier bourgeois d’« une petite ville de province tapie au flanc de la formidable Volga » qui s’est trouvé, très jeune, « voué à un total déclassement ». Il aurait pu être un personnage des Démons de Dostoievski, ou de Père et fils de Tourgueniev. Faut-il comprendre son prodigieux destin comme un délire de « l’âme russe », vouée, par on ne sait quelle fatalité, à on ne sait quel esprit de soumission à l’autocratisme des tsars – tel que l’a représenté Custine dans ses Lettres de Russie en 1838 ?

Custine, comme on sait, n’a vu que l’autocratie, dont il a décrit les dérives avec une prescience admirable. Il a ignoré la révolution décembriste de 1825 et, au-delà de la répression de Nicolas 1er, la richesse de leur postérité politique et littéraire. Pour échapper au reproche de totalitarisme, Staline ne s’est que trop servi de l’héritage des tsars, qui avaient été au début du XXe siècle, avec Witte et Stolypine, de moins en moins autocrates et sanguinaires, en tout cas bien moins que lui. Ou bien faut-il voir au contraire en Lénine l’artisan de l’asservissement de tout un peuple de haute culture au moment précis où ses élites libérales commençaient à se moderniser ?

En cette période où, à l’évidence, le peuple russe se rapproche de la modernité européenne par les idées et par les mœurs, l’une des principales conclusions auxquelles conduit cette biographie forte et dense est de nous inciter à voir en Lénine le premier moteur d’une catastrophe séculaire dont la Russie ne se sortira qu’en ressaisissant le fil politiquement libéral interrompu par la Première guerre mondiale.

The ConversationCe ne sera certainement pas en fermant les yeux sur l’autocratisme ambigu de Poutine et en réinventant en faveur de ce dernier, avec le concours complaisant de ses interlocuteurs européens, le mythe d’un nouveau tsar.

Alain-Gérard Slama, Historien des idées politiques, Ancien Président de la Fondation de l’Ecole Normale supérieure et directeur d’études à l’Institut d’études politiques de Paris, Sciences Po – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.