Coronavirus : quelles répercussions économiques ?

Crumbled by Joao Trindade(CC BY 2.0) — Joao Trindade, CC-BY

L’utilisation d’outils budgétaire et monétaire usés jusqu’à la corde, la préférence politique pour une vision statique de l’économie, nous préparent mal à la sortie de crise.

Par Marius Amiel.

La récession est déjà là.

Seules comptent désormais son ampleur et sa durée, qui détermineront le nombre de faillites, de licenciements et la nécessité ou non d’un soutien massif à l’économie. De nombreux secteurs sont déjà lourdement touchés : tourisme, distribution non alimentaire, hôtellerie-restauration, industrie, construction. Le nombre de défaillances sera fonction de la durée de mise à l’arrêt forcée de l’économie, et de la capacité de chaque entreprise à y faire face individuellement.

Mais la récession aurait eu lieu de toute manière. Le cycle d’expansion ouvert à l’issue de la crise des « subprimes » touchait à sa fin. La mise en quarantaine nécessitée par la propagation du coronavirus est l’élément déclencheur d’une récession inéluctable, marquant la fin d’un cycle et jetant les bases d’un nouveau.

La contraction actuelle de l’activité sera-t-elle suivie, comme en 2010, d’un rebond mécanique, ou l’ampleur et la durée de l’arrêt vont-elles provoquer une longue récession suivie d’une stagnation durable ? Si les entreprises et les particuliers parviennent à réaliser plus tard les investissements et les achats qu’ils diffèrent actuellement, ce rebond aura lieu, à l’issue duquel une nouvelle phase de croissance s’ouvrira.

Si un trop grand nombre d’agents économiques voit sa situation financière durablement fragilisée, des réactions en cascade sont à attendre et la décennie qui s’ouvre sera sombre et imprévisible.

Tout dépendra en réalité du maintien des capacités de production. Une récession de courte durée suivie d’un rebond mécanique est spectaculaire mais ne possède qu’une faible incidence sur le long terme.

En revanche, un grand nombre de faillites et une fragilisation consécutive du système financier détruiraient une partie des capacités de production et d’investissement de l’économie. La croissance potentielle serait amputée et les effets à dix ans seraient dévastateurs, même perçus de manière différée. L’impact réel de la pandémie devra donc s’apprécier sur le long terme.

Quels outils de politique économique sont mobilisés pour faire face à la crise ? La politique monétaire d’abord, qui semble plus que jamais avoir atteint ses limites, l’opium des taux négatifs et des injections massives de liquidités nécessitant des doses toujours plus importantes pour une réaction toujours plus faible des agents économiques.

Les outils de soutien à la trésorerie des entreprises (chômage partiel, ajournement des règlements fiscaux et sociaux) permettent à nombre d’entre elles de survivre provisoirement, mais ces mesures ne peuvent par définition pas s’inscrire dans la durée. De ce point de vue, une course contre la montre se joue entre la trésorerie des agents économiques et la maîtrise de la propagation du virus.

Au niveau macroéconomique, les pays développés s’orientent vers une relance budgétaire. Mais la dette publique française va dépasser le seuil des 100% du PIB, et les agents économiques pressentent qu’il ne s’agit que d’un impôt différé visant à s’accaparer aujourd’hui une partie de la croissance de demain.

Cela devrait décourager l’investissement privé, et susciter un effet d’éviction par les vases communicants entre hausse de la dépense publique et baisse de la dépense privée.

Comme à chaque crise, la France va se vanter de la puissance de ses stabilisateurs automatiques avant de s’étonner quelques années plus tard de compter deux fois plus de chômeurs que ses voisins et toujours autant de travailleurs pauvres.

Conséquence de l’entrée dans un nouveau cycle, le processus schumpéterien de « destruction créatrice » va jouer pleinement. La nature et la quantité des entreprises « zombies », maintenues artificiellement en vie par les taux bas, vont être révélées.

Les activités les moins productives vont cesser, de nouvelles vont se développer, et l’irrigation des capitaux vers des entreprises plus rentables entraînera un nouveau cycle de croissance et de créations d’emploi.

Avec un investissement médiocre en recherche-développement, un tissu de PME-ETI dont le poids économique est relativement faible, et la prédominance d’entreprises parapubliques bénéficiant de la garantie implicite de l’État, la France y est mal préparée.

Par conséquent, elle devrait, comme au cours des années 2010, profiter plus tardivement et plus faiblement du cycle de croissance. A ce titre, on ne peut que s’inquiéter des déclarations de Bruno Le Maire sur l’éventualité de nationaliser Air France, c’est-à-dire d’employer des ressources publiques rares et précieuses au refinancement d’une entreprise que ladite garantie a en partie soustraite à la pression concurrentielle.

Au niveau de l’organisation des entreprises, la mise en place à marche forcée du télétravail aura un impact extrêmement positif. Les formes les plus désuètes de management seront fragilisées par le regain d’autonomie permis par le travail à distance.

Par ailleurs, l’engagement sans faille et la prise de risque sanitaire des personnels hospitaliers, des forces de l’ordre, mais aussi des caissières et des livreurs, entre autres, agit comme révélateur de l’utilité des métiers.

Dans les entreprises classiques, il y a fort à parier que le télétravail révèlera la compétence réelle des individus et atténuera les comportements les moins productifs (surveillance, intrigues politiques, réunionite).

Cette soudaine mise à nu laisse espérer à terme une plus grande valorisation des compétences réelles et une moindre emprise des profils « politiques », ce qui ne peut que bénéficier à la productivité des entreprises et de l’économie.

Ce raisonnement s’applique également au secteur public. Les dépenses publiques, les effectifs des administrations n’ont cessé d’augmenter ces dernières décennies. Et pourtant, enseignants, infirmières, policiers, militaires, magistrats, ne cessent à juste titre de dénoncer l’attrition des moyens qui leur sont alloués.

Dans un pays fiscalisé et endetté à l’excès, il ne peut être question d’augmenter uniformément les dépenses publiques. La crise actuelle devrait donc favoriser une réallocation des deniers publics au profit du cœur de métier et des agents de terrain, et forcer à une rationalisation bienvenue des autres fonctions et de l’organisation administrative.

Enfin, au niveau international, le blocage actuel des flux commerciaux devrait accélérer un mouvement, déjà à l’œuvre ces dernières années, de relocalisation des chaines de valeur et de fragmentation régionale de l’économie globale.

La convergence salariale et les tensions protectionnistes avaient déjà fortement diminué l’incitation à éclater aux quatre coins du monde les chaînes de production. La fragilité du commerce mondial révélée par l’épidémie conduira les entreprises multinationales à renforcer ce mouvement.

Les répercussions économiques de la pandémie sont impossibles à évaluer immédiatement et dépendront largement de la durée du confinement. L’utilisation d’outils budgétaire et monétaire usés jusqu’à la corde, la préférence politique pour une vision statique de l’économie, nous préparent mal à la sortie de crise.

Celle-ci reposera donc sur une nouvelle valorisation des compétences et sur une meilleure allocation des ressources et des capitaux, dont les prémices se dessinent déjà sous le caractère soudain et exceptionnel de la situation présente.

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