La France adore se comparer à l’Allemagne… quand ça l’arrange

bruno le maire capture d'écran lcp

Croissance, chômage, emplois : en fonction de intérêts, le gouvernement français utilise l’Allemagne comme un modèle ou un repoussoir.

Par Nathalie MP Meyer.

Les désolants remous de l’affaire Mila ainsi que la poursuite des manifestations contre la réforme des retraites l’ont quelque peu occulté, mais la semaine dernière fut également riche en annonces officielles concernant la croissance et l’emploi en France en 2019. Comme tout n’est pas aussi parfait que le gouvernement pourrait le souhaiter, s’en est suivie une belle volée de contorsions justificatives qui montrent que la comparaison avec l’Allemagne a beaucoup de vertu… mais seulement lorsque cela nous arrange !

• Ce fut d’abord la Direction des études et statistiques du ministère du Travail (DARES) qui nous informait que le nombre de demandeurs d’emploi toutes catégories confondues avait reculé de 2,2 % en France entière (hors Mayotte) en 2019.

Bruno Le Maire content de lui

Ô merveille de la politique économique de M. Macron ! Politique ultra-volontariste qui n’en finit plus de porter ses fruits et qui est maintenant à deux doigts de nous précipiter dans le plein emploi, si l’on en croit un Bruno Le Maire plus content de lui que jamais :

La politique économique que nous menons depuis plus de 3 ans donne des résultats ! […] Mon objectif, c’est le plein emploi. Alors je ne sais pas à quelle échéance. Est-ce que c’est à 2025, est-ce que c’est un peu plus loin ? C’est-à-dire autour de 5 %. Ça doit être çà, notre objectif partagé.

Notez que ce cher ministre de l’Économie nous emmène allègrement dans le quinquennat suivant, voire le suivant du suivant. Annoncer monts et merveilles pour dans cent ans, rien de plus simple ! Et surtout, c’est sans risque. Qui sera responsable à ce moment-là ?

En grand spécialiste de l’Allemagne qu’il est, on se serait plutôt attendu à le voir commenter les chiffres allemands. Mais n’y comptez pas. Il lui faudrait admettre que notre voisin frôle les 3 % depuis longtemps, soit deux points de moins que le lointain objectif qu’il donne à la France. Vous voyez le problème.

Et de toute façon, même si ce chiffre insolemment bas est exact, soyez assurés qu’il ne fait que refléter la faible solidarité du modèle allemand, ses jobs honteux à un euro et sa précarité lancinante. Ritournelle connue : si le taux de chômage hexagonal peut sembler légèrement décevant au premier abord, c’est uniquement parce que :

La France n’est pas un pays comme les autres. Le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte. (Emmanuel Macron, Lettre aux Français, janvier 2019)

Dès lors, quiconque prétend se livrer à ce genre de comparaison internationale est à l’évidence sous l’emprise d’un ultra-libéralisme dangereux qui nous confirme, si on en doutait encore, que cette façon de voir les choses est définitivement dénuée de toute moralité et de la plus simple humanité.

Passez votre chemin, citoyens trop curieux, il n’y a rien à voir outre-Rhin !

• Tout allait donc pour le mieux dans notre « Beautiful France » quand l’INSEE a soudain débarqué vendredi dernier avec un chiffre de croissance pas franchement folichon.

Au 4ème trimestre 2019, le PIB a baissé de 0,1 % portant la croissance annuelle 2019 à 1,2 % après les 1,7 % obtenus en 2018. Résultat d’autant plus gênant que le gouvernement avait commencé par tabler sur 1,7 % dans le PLF 2019, puis avait ramené ses ambitions à 1,4 % en dépit des alertes de la Banque de France qui, elle-même trop optimiste, voyait l’année se finir sur 1,3 %.

Bruno Le Maire s’est empressé de faire savoir qu’il s’agissait avant tout d’un « ralentissement passager » qui ne « remet donc pas en cause les fondamentaux de la croissance française qui sont solides ». Il est certes facile d’incriminer le mouvement social contre la réforme des retraites dans les causes de ce retournement, mais il n’a commencé que le 5 décembre et ne saurait tout expliquer.

Les tensions du commerce international et le ralentissement chinois (qui se complique maintenant de l’apparition du coronavirus 2019-nCoV) ne sont pas étrangers à cette situation. Aussi, il est à craindre que les prévisions françaises pour 2020 ne soient dorénavant beaucoup trop festives. Le gouvernement a retenu une croissance de 1,3 % pour cette année, mais la Banque de France est déjà à 1,1 %

La France, un paradis selon les chiffres ?

Heureusement, tout le monde est affecté ! En fait, quand elle se compare, la France peut même se montrer extrêmement satisfaite ! Non seulement la zone euro ne fait pas mieux (1,1 %) mais l’Allemagne, avec un petit 0,6 % pas très glorieux, est purement et simplement au fond du trou ! Voilà ce que, du journal Le Monde à l’hebdomadaire Le Point qui recopie gentiment l’AFP, on nous répète en boucle depuis vendredi.

Regardez comment les choses évoluent outre-Rhin, citoyens pas assez curieux, et vous verrez que la France est bien ce paradis que le monde nous envie !

• Évidemment, dans le cas du chômage comme dans celui de la croissance, seul le « malencontreux » oubli de quelques éléments d’analyse significatifs permet de se congratuler comme le fait le gouvernement et l’ensemble de la presse à sa suite.

Chômage

À mon habitude, j’ai récapitulé les chiffres du chômage depuis 2007 tels que comptabilisés par le ministère du Travail. Pour faciliter la lecture du tableau ci-dessous, voici la définition des célèbres catégories A, B, C, D et E :

La catégorie A regroupe les personnes complètement sans emploi, les catégories B et C les personnes ayant eu un travail de courte durée dans le mois et les catégories D et E les personnes non immédiatement disponibles en raison de stages, emplois aidés ou formations.

Évolution des demandeurs d’emploi en France (hors Mayotte) depuis mai 2007
Sources : DARES, sauf 2007 : presse – Fin de mois sauf 2018 et 19 : moy. trimestrielles.

(Milliers) Métropole France entière
Cat. A Cat ABC ABCDE Cat. A Cat ABC ABCDE
Mai 2007 2 100,0 3 200,0 2 400,0 3 500,0
Mai 2012 2 922,1 4 347,1 4 960,0 3 163,9 4 621,0
Déc 2015 3 580,5 5 478,0 6 176,8 3 840,6 5 782,2
Déc 2016 3 467,1 5 463,8 6 225,5 3 722,5 5 764,7 6 560,3
Mai 2017 3 494,1 5 560,8 6 277,3 3 750,9 5 864,0 6 612,7
Déc 2017 3 451,4 5 612,3 6 278,0 3 709,5 5 920,6 6 614,4
4è T2018 3 416,1 5 605,6 6 224,5 3 674,4 5 916,7 6 561,5
4è T 2019 3 308,8 5 442,9 6 089,8 3 553,7 5 740,2 6 415,9
19-18 (k) -107,3 -162,7 -134,7 -120,7 -176,5 -145,6
19/18 (%) -3,1% -2,9 % -2,2 % -3,3 % -3,0 % -2,2 %

Remarquons d’abord que si le nombre de demandeurs d’emploi suit effectivement une pente descendante en 2019 dans toutes les catégories, il est très loin d’être revenu au niveau de mai 2007 (c’est-à-dire le niveau d’avant la crise de 2008) et qu’il n’est même pas redescendu au niveau de 2012.

Si l’on s’intéresse maintenant au taux de chômage calculé par l’INSEE selon les recommandations du Bureau international du travail (BIT) – taux qui devrait être cohérent avec la catégorie A de la DARES mais qui s’en éloigne nettement (voir explication ici) – on constate premièrement que le dernier chiffre connu fait état d’une légère remontée de 8,5 % à 8,6 % au 3ème trimestre 2019.

On constate deuxièmement que le « halo autour du chômage » (personnes qui souhaitent travailler mais qui ne sont pas prises en compte dans le taux précédent) augmente nettement depuis le début de 2019 (+ 87 000) :

On constate en outre que la France n’a amorcé son petit retournement de la courbe qu’à partir du milieu de l’année 2015 (graphique de droite) alors que la zone euro et l’UE s’y étaient mises dès 2013 (graphique de gauche) et que ce faisant, elle continue à planer 1 à 2 points au-dessus des moyennes européennes :

Comme ces moyennes incluent les taux élevés de la Grèce, de l’Espagne, de l’Italie et de la France, elles tendent à rendre notre situation moins désespérée. Mais dès que l’on va chercher les performances particulières des pays comparables, c’est un redoutable écart de l’ordre de 5 points qu’il faut constater avec l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni :

Notons pour finir, et ce n’est pas la moindre surprise, que la directrice de la DARES Selma Mahfouz confessait le plus grand étonnement à la découverte de ses propres chiffres :

Ces créations d’emplois ont été plus fortes que ce que la croissance de l’activité nous laissait attendre.

Et de fait, notre économie est ainsi structurée qu’il est inutile de s’attendre à une amélioration de l’emploi en dessous d’une croissance de 1,5 %.

Les spécialistes en déduisent donc que ce plaisant résultat sur le front du chômage a été obtenu en partie par baisse de la productivité. Faut-il vraiment s’en réjouir ?

Croissance

Si l’Allemagne, économie très ouverte sur l’extérieur, souffre considérablement du ralentissement de la Chine, notamment en ce qui concerne son industrie automobile, il n’est peut-être pas inutile de remarquer que la France ne risquait rien de ce côté-là. Soyons réalistes, le style Renault 14 n’a jamais fait rêver les foules mondiales et nombre des modèles qui lui ont succédé ne les font pas plus rêver aujourd’hui.

Aux dernières nouvelles, l’Allemagne semble d’ailleurs anticiper un rebond de croissance pour 2020 (1,1 %) et 2021 (1,3 %), bien loin des 0,4 % qui lui étaient accordés jusqu’à présent. En entraînant la consommation intérieure, le dynamisme de l’emploi allemand que la France se refuse obstinément à considérer n’est pas étranger à ces nouvelles perspectives.

Mais observons que même à 0,6 % de croissance, l’Allemagne parvient à dégager un PIB par habitant qui reste nettement supérieur à celui de la France (15 % de plus) :

PIB Est. PIB 2019 Habitants  PIB 2019 par Hab
(milliards d’€ courants) (millions) (en € courants)
France 2 419,1 67 36 100
Allemagne 3 436,0 83 41 400

L’écart reste sensiblement le même lorsque l’on raisonne en parité de pouvoir d’achat (PPA). En 2018, l’Allemagne jouissait d’un PIB par habitant de 54 300 en dollar international contre 45 900 pour la France, soit 18 % de plus.

À cela, s’ajoute le fait que la France enchaîne les déficits publics quand l’Allemagne accumule les excédents, ce qui tend aussi à affaiblir la croissance française relativement à celle de l’Allemagne. Si la consommation intérieure française garde une certaine vivacité, c’est notamment parce qu’elle est soutenue depuis des années par la dépense publique – voir les 17 milliards d’euros lâchés récemment pour apaiser la crise des Gilets jaunes.

Les excédents allemands ? Voilà justement une donnée que Bruno Le Maire est tout prêt à considérer. Pour s’en inspirer ? Hélas non ! Pour les avaler tout crus :

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