Malheureux comme Piketty en Suisse

Thomas Piketty by Central European University - Credit Daniel Vegel (CC BY-NC-ND 2.0) — Daniel Vegel, CC-BY

En économie internationale, la richesse de l’un fait celle de l’autre. Il ne tient qu’aux Européens d’imiter la Suisse en se détournant des leçons de Thomas Piketty.

Par Ferghane Azihari.
Un article de l’Iref-Europe

Face à Darius Rochebin, l’économiste-star explique le succès européen par la social-démocratie. C’est notamment sur ce constat que Piketty fonde, dans son ouvrage, le raisonnement selon lequel nous ne devrions pas avoir peur de dépasser le capitalisme.

Le raisonnement est le suivant : l’Europe est un continent riche et social-démocrate. Sa richesse ne peut s’expliquer que par la social-démocratie. Thomas Piketty utilise donc la corrélation entre le niveau de prélèvements obligatoires et la richesse qui prévaut dans les social-démocraties européennes pour en déduire une causalité. Problème, partout en Europe, le processus d’enrichissement et de réduction de la pauvreté a précédé l’instauration de l’État-providence (figures 1 et 2)

Figure 1 : taux de pauvreté dans certains pays sélectionnés 
Figure 2 : dépenses sociales dans certains pays sélectionnés (% PIB)

Comment expliquer la prospérité de la Suisse ?

Autre point remarquable, l’économiste botte en touche quand le journaliste suisse lui suggère que la confédération s’est enrichie grâce à la sobriété fiscale. Est-ce parce que le pays est riche qu’il peut se permettre d’être un paradis fiscal ? Ou est-ce parce qu’il est – selon les standards officiels – un paradis fiscal qu’il est devenu riche ?

La figure 4 rappelle qu’il fut un temps où la France et la Suisse avaient un PIB par habitant similaire. Une première divergence apparaît logiquement pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais elle ne suffit pas à tout expliquer. L’écart se creuse à partir des années 1980. Or, coïncidence, c’est aussi à ce moment que se creuse un écart important en matière de dépenses publiques (figure 3).

Figure 3 : dépenses publiques en France et en SuisseFigure 4 : PIB par habitant (PPP) en France et en Suisse

La concurrence fiscale en Suisse, l’anti-modèle Piketty ?

La Suisse est donc l’anti-modèle Piketty. Elle ne se contente pas d’avoir une fiscalité faible au regard des standards de l’OCDE. Son système politique repose sur une concurrence fiscale entre cantons et localités, ce qui tend à mettre un frein à la croissance des prélèvements obligatoires dans ce pays. Cette concurrence est attestée par la décentralisation fiscale, que l’on peut traduire en chiffres en examinant la part de la fiscalité globale attribuée aux échelons centraux et locaux (tableau 1).

Comparaison de la part de la fiscalité dévolue aux échelons centraux et locaux en France et en Suisse (2017)

piketty

Note : Cette superposition de trois souverainetés fiscales rend la fiscalité suisse particulièrement difficile à comprendre pour les non-initiés. En 2014, les recettes fiscales des pouvoirs publics selon le modèle SF1 se sont montées à environ 131 milliards de francs, qui se composent comme suit :
– Confédération : 60,6 milliards de francs ;
– Cantons : 43,5 milliards de francs ;
– Communes : 26,8 milliards de francs.

La Suisse doit-elle être 20 à 30 % plus pauvre, comme le suggère Piketty ?

À la cinquième minute de l’interview, Thomas Piketty avance de manière péremptoire qu’une Suisse plus fiscalisée serait 20 à 30 % plus pauvre. Il admet donc qu’un pays qui augmenterait ses prélèvements fiscaux serait moins prospère. Voilà qui devrait rendre les Suisses plus enthousiastes vis-à-vis du modèle socialiste !

Mais que gagneraient les Suisses et les Européens à ce que le pays le plus riche d’Europe le soit beaucoup moins ? Thomas Piketty rejoue ici la théorie du jeu à somme nulle. L’enrichissement de la Suisse se ferait au détriment du reste de l’Europe.

C’est en raison de ce schéma que beaucoup arguent qu’il ne serait pas possible d’exporter le modèle fiscal Suisse à l’ensemble du continent européen (alors qu’il a prévalu jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale).

L’Europe peut-elle redevenir un paradis fiscal sans porter atteinte à la richesse de la Suisse ?

ll n’est pas pertinent de considérer la concurrence fiscale comme un jeu à somme nulle. Si l’Europe était restée un paradis fiscal, les Suisses auraient bénéficié du fait que leurs partenaires commerciaux seraient plus riches et dotés de plus grandes capacités productives ainsi que de plus grandes capacités d’épargne et d’investissement au bénéfice des industries et des consommateurs helvètes.

Tout comme les épargnants suisses profiteraient de plus d’opportunités d’investissements à l’étranger. En économie internationale, la richesse de l’un fait celle de l’autre. Il ne tient donc qu’aux Européens d’imiter la Suisse en se détournant des leçons de Monsieur Piketty.

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