Sauver des vies, « quoi qu’il en coûte »

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On ne pourra pas manquer de s’interroger, ex post, pour savoir quel aura été, finalement, le prix que le pays aura payé pour sauver chaque vie.

Par Claude Sicard.

Avec la crise du coronavirus le gouvernement s’est trouvé confronté à un très difficile arbitrage : dans notre pays, quel prix la collectivité doit-elle payer pour sauver des vies ? La réponse de notre Président a été immédiate : « whatever it costs » a-t-il dit à la nation, empruntant cette formule à Mario Draghi. Notre pays a donc décidé de sauver les vies « quoi qu’il en coûte » : dans nos sociétés la personne humaine est sacrée.

Le confinement de la population indispensable pour sauver des vies est une mesure sévère qui met l’économie du pays à rude épreuve, et le choc va être d’autant plus dévastateur que le confinement sera long. Bien que dans notre pays le prix d’une vie ne soit pas un critère de décision, on ne peut manquer, sur un plan économique, de s’interroger sur l’arbitrage fait par notre gouvernement. Un arbitrage extrêmement difficile, il faut le concéder, pour faire face à une crise qui est la plus sévère que notre pays aura eu à affronter depuis plus de cent ans.

On se souvient de la formule d’André Malraux : « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie ». Et celle des économistes, « la vie n’a, certes, pas de prix, mais elle a un coût ». Fixer le prix d’une vie est un exercice auquel, dans certaines circonstances, on ne peut échapper : on répugne toujours à le faire, mais le juge ou l’assureur y sont contraints, tout comme les décideurs publics lorsqu’ils ont à lancer de lourds investissements sur fonds publics. Comment donc calculer le prix d’une vie ?

La vie a un coût

De nombreux travaux existent à ce sujet.

L’économiste Ted Miller, par exemple, avait abouti à la conclusion qu’il faut multiplier le PIB/capita par 120.

On se réfère plutôt, aujourd’hui, aux travaux menés par l’OCDE qui ont été présentés en 2011 dans un rapport intitulé « Valeur de la vie humaine : une méta-analyse », un rapport qui avait pour auteur Vincent Biausque, un statisticien français diplômé de l’ENSAE.

En France, le Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective s’est prononcé, lui aussi : il s’est référé aux travaux de l’OCDE et, dans un rapport publié en 2013, rapport connu sous le nom de « Rapport Quinet », il a estimé le prix de la vie à trois millions d’euros. C’est donc ce chiffre que les pouvoirs publics retiendraient si, éventuellement, ils se trouvaient amenés à effectuer certains calculs.

Le confinement général de la population a été mis en place le 17 mars pour réduire au maximum les dégâts causés par la pandémie et, si possible la stopper. Il sera levé le 11 mai prochain. L’économie est donc, depuis lors, à l’arrêt quasi-complet, le pays se trouve en léthargie. Cette mesure exceptionnelle a soulevé aussitôt de nombreuses critiques de la part d’esprits particulièrement attachés au respect des libertés individuelles.

L’essayiste Maxime Tandonnet, par exemple, dans Le Figaro du 23 avril :

« Le confinement autoritaire de la population n’est ni plus ni moins qu’une suspension de liberté en tant que principe fondateur du monde contemporain. »

Le philosophe André Comte-Sponville s’est, lui aussi, insurgé :

« Laissez nous mourir comme nous voulons. »

Nous sommes donc là face au problème du rôle de l’État dans un pays qui fonctionne selon les principes du libéralisme économique. Selon les économistes de l’École classique autrichienne la liberté individuelle est inaltérable. Certes, mais l’État n’a-t-il pas pour devoir de protéger la société ?

La Convention des droits de l’Homme de 1948 à l’article 3, précise que « tout individu a droit à la vie » ; l’État se doit donc de le garantir, il est le premier droit de l’Homme. Aussi, quand l’épidémie du Covid-19 a atteint notre pays, après avoir frappé l’Italie, notre président fait du prix d’une vie le critère de décision dans l’instauration des mesures destinées à sauvegarder le maximum de vies humaines.

Mais à quel prix ?

On ne pourra pas manquer de s’interroger, ex post, pour savoir quel aura été, finalement, le prix que le pays aura payé pour sauver chaque vie. Un très grand nombre d’entreprises auront été détruites. Après la levée du confinement, la machine économique ne pourra pas fonctionner normalement à cause de toutes les mesures à respecter pour protéger les personnes au travail. La situation ne pourra redevenir normale qu’après la découverte d’un vaccin, ce qui va demander un an ou deux, nous dit-on, pour le moins.

Le calcul qu’il faudra faire consistera à prendre pour hypothèse de référence la solution consistant à ne rien faire, en laissant la pandémie se répandre afin de parvenir à une immunité collective obtenue lorsque 70 % de la population aura été mise en contact avec le virus ; dans ce cas, les experts chiffrent le nombre des décès à environ 500 000.

Au lieu de cela, les pouvoirs publics ont pris la situation en main, sacrifiant l’économie aux vies humaines, et le pays aura donc payé très cher les précautions qui ont été prises : on peut estimer que le nombre de décès aura pu ainsi être limité à 100 000 environ ; au plan économique, on peut retenir l’équivalent de trois mois de PIB.

Il s’agit là, bien sûr, et au stade où nous nous trouvons, d’estimations encore très grossières ; par « trois mois de PIB » il faut comprendre non pas une chute de notre PIB dans ces proportions, mais un coût pour la nation, le PIB chutant beaucoup moins puisque l’État se sera très fortement endetté entre temps.

On en arrive, ainsi, à la conclusion que le coût d’une vie épargnée se sera élevé à 1,5 million d’euros. Dans cette approche coût/bénéfice nous aurons été très largement gagnant, le prix d’une vie étant estimé aujourd’hui à trois millions d’euros. Il faut noter que si l’on estimait ce coût non plus à trois mois de PIB, mais à quatre, nous en serions à un coût de vie épargnée se montant à 2 millions d’euros, très inférieur donc, là aussi, à ce que vaut une vie.

Le difficile redémarrage de l’économie

Philippe Varin, le président de France Industrie, dans un récent article sur Le Figaro, nous dit :

« Le taux moyen d’activité dans l’industrie française est de 56 % : l’Europe du Nord tourne à 80%, et l’Allemagne n’en est pas loin. La vraie question, désormais, c’est comment on sort de la crise ? »

Le chômage partiel est indemnisé à 84 % du salaire net, bien plus que dans tous les autres pays, et cela n’incite donc pas à une reprise rapide de l’activité. De surcroît, les dispositions trop sévères qui se profilent pour la reprise du travail dans les entreprises ne vont pas manquer de paralyser les élans des entrepreneurs.

La journaliste Marie Visot, dans Le Figaro économique du 29 avril, avertit :

« Le danger, c’est que certaines entreprises, par frilosité, par prudence, ou par réticence de leurs employés, restent en sommeil tant que ces aides existent, alors qu’elles pourraient se remettre à produire en respectant les gestes barrières. »

Et elle conclut :

« Le plus grave serait de ne pas être prêt quand le monde sortira de sa léthargie. »

Philippe Varin, très justement, nous met en garde :

« Le monde ne nous attend pas ! »

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