L’univers totalitaire en littérature et au cinéma (1/7)

Totalitarisme

Premier épisode d’une série en six épisodes sur l’univers totalitaire en littérature et au cinéma, avec trois grands classiques de fiction.

Par Johan Rivalland.

La liberté est le sujet fondamental au centre des préoccupations de Contrepoints, à travers articles, analyses, réflexions, discussions. Au-delà de l’actualité, de l’Histoire, des perspectives d’avenir, qu’en est-il de ce sujet dans la littérature, en particulier lorsqu’on pense à son opposé le plus extrême : le totalitarisme ?

J’ai déjà eu l’occasion, ici-même, de commenter quelques grands romans d’Ayn Rand, qui trouveraient toute leur place dans cette série. Je vais donc prolonger avec d’autres réalisations, dans des registres parfois très voisins. Premier volet, aujourd’hui, avec l’évocation de trois grands classiques de fiction, qui ont pour point commun les tentatives de contrôle des esprits.

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury :

FarhenheitFahrenheit 451 est un roman de Ray Bradbury, publié pour la première fois aux États-Unis en 1953. Le titre fait référence à la température à laquelle se consument les pages d’un livre.

En effet, comme dans beaucoup d’univers totalitaires, ainsi que nous aurons l’occasion de le voir, la connaissance constitue un danger pour le système. Et, dans ce contexte, détruire les livres peut être un moyen de tenter de contrôler les esprits, en cultivant l’ignorance, gage d’ordre et de paix pour ceux qui entendent gouverner en toute quiétude.

Tout est fait, donc, pour divertir la population, à travers des artifices tels que nous en connaissons bien (télévision, notamment). Les livres, quant à eux, représentent un véritable danger, contre lequel il faut se prémunir. C’est pourquoi ont été mises sur place des brigades d’intervention, sorte de pompiers pyromanes qui ont pour mission de tout faire pour détruire les livres, grâce à leurs lances à incendie, qui ne sont rien d’autre que des lance-flammes.

En ce sens, je rends pleinement hommage à ce roman, qui ne peut laisser insensibles les amoureux des livres, pour lesquels l’acte de détruire ce fruit de la création ne peut que susciter de la peine (même si certains livres peuvent être parfois très dangereux). Le livre est un symbole de liberté. Liberté de penser, liberté de rêver, d`imaginer, de créer, de s’informer ou s’instruire. C’est d’ailleurs là ce dont le personnage principal du roman s’aperçoit et éprouve profondément dans son for intérieur. Au-delà, le livre dans son aspect pluriel (l’ensemble de la création littéraire, historique, philosophique ou autre) est un témoignage, un passage de relais d’une génération à une autre, le fil conducteur d’une civilisation. S’attaquer à cette œuvre humaine, c’est détruire la mémoire, ne retenir aucune leçon du passé et risquer la dérive du monde tel qu’il est décrit dans cette histoire. Et, à ce titre, la conclusion de ce roman est belle. Je la laisse découvrir à ceux qui ne l’ont pas encore lu ou n’ont pas vu le film de François Truffaut qui s’en inspire.

Loin d’être saugrenue, l’idée de brûler des livres ou de les interdire correspond bien, hélas, à des réalités de multiples lieux ou époques. Il n’est pas besoin de chercher bien loin pour voir que la « bataille » des idées peut aller jusque ces extrémités, puisque j’ai même souvenir que dans certaines municipalités, les élus nouvellement en place se sont empressés, à peine élus, d’établir un « tri » dans la bibliothèque de la ville, de manière à écarter certains titres ou auteurs et en sélectionner d’autres plus conformes à leurs idées. Scandaleux, déplorable. Et que dire de l’œuvre créatrice en URSS ou dans l’Allemagne Nazie (entre autres) ? Était-elle libre ? Des livres n’étaient-ils pas brûlés, les œuvres culturelles, de manière plus générale, contrôlées ? Peut-on toujours et partout, aujourd’hui encore, tout écrire ou créer sans risquer des formes de censure, voire craindre pour sa vie ? Les destructions systématiques de livres n’ont-elles jamais existé, même si on en créait d’autres, à caractère officiel (on peut parfaitement imaginer que l’on bannirait, dans une société, les livres pour être mieux assuré de contrôler pleinement les idées).

Rien que de parfaitement crédible et avéré, donc. Et c’est pour cela que ce roman est beau, que la résistance existera toujours et que l’entreprise de destruction est vaine. Un roman captivant. Un bel hymne à la liberté.

1984 de George Orwell

19841984, un roman qu’on ne présente plus, si l’on peut dire, tant il est célèbre et sert souvent de référence à de multiples évocations. Il date, quant à lui, de 1949 et est généralement considéré comme un roman d’anticipation. Il semble particulièrement bien décrire la société soviétique telle que nous la connaissons aujourd’hui à travers de très nombreux témoignages.

C’est de ce célèbre roman que vient le nom « Big Brother », tombé dans le langage courant et symbole de la surveillance maligne qui peut peser sur nos vies à travers différents moyens, dont aujourd’hui les technologies modernes, susceptibles de nous suivre à la trace dans nos moindres déplacements ou actes de la vie courante, jusqu’à craindre pour nos libertés fondamentales. C’est aussi dans ce roman qu’apparaît l’idée de « novlangue », devenue également une référence intellectuelle dans les nombreux débats concernant notamment l’appauvrissement de la langue et les dangers que cela fait encourir à la Société, certains se prononçant clairement dans le sens de cette simplification.

Propagande, télévision d’État, désinformation et police de la pensée, à la poursuite des « ennemis du peuple », font aussi partie de cet univers sinistre, le rapprochant d’un certain point de vue de Fahrenheit 451, même si ici l’oppression permanente est plus clairement établie, l’illusion du bonheur existant encore dans le roman de Ray Bradbury.

Je ne saurais, en revanche, entrer en détail dans l’histoire de ce roman, l’ayant lu il y a très longtemps (je ne manquerai naturellement pas de le relire un jour), mais il a le mérite de décrire (indirectement) particulièrement bien le système soviétique, comme je le disais ; il se pourrait même que ce soit en le lisant que j’ai connu ou entendu parler pour la première fois de cet univers totalitaire qui m’était parfaitement inconnu et insoupçonné jusqu’alors. C’est en ce sens, d’ailleurs, que sa lecture est parfaitement indiquée pour de jeunes adolescents qui ont besoin d’apprendre et découvrir le monde (j’ai dû le lire en classe de Seconde et je n’étais particulièrement pas précoce en la matière, d’où peut-être mon désir d’essayer de me rattraper par la suite et depuis).

Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley

meilleur des mondes

Là encore, un roman d’anticipation, tout aussi célèbre, mais encore antérieur, puisqu’il est paru pour la première fois en 1932. Lui non plus, je ne l’ai pas relu depuis la même époque. L’univers de référence demeure un peu le même. Ici, c’est l’Histoire qui a disparu (encore un sujet d’actualité), puisqu’elle n’est plus enseignée. Un univers encore plus sordide, puisqu’il est question de manipulations génétiques (toujours des questions d’actualité), de bébés éprouvette et de l’organisation en castes (une idée qui sera souvent reprise, nous le verrons) et de recherche, une nouvelle fois, de stabilité de la société.

Limitation de la reproduction, malthusianisme, drogue, conditionnement de chaque être humain, encore un autre univers, qui n’a pas grand-chose à envier aux précédents.

Trois livres de science fiction qui ont marqué les esprits et demeurent précieux pour continuer de susciter la réflexion sur le sens de la liberté et les limites à ne pas franchir, donc sur la vigilance à conserver en la matière.

Dès le prochain volet de cette série, nous poursuivrons avec d’autres sources d’inspiration très voisines mais plus récentes…

— Ray Bradbury, Fahrenheit 451, Gallimard, Folio SF, octobre 2000, 224 pages.
— George Orwell, 1984, Gallimard, Folio, novembre 1972, 438 pages.
— Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, Pocket, coll. Science fiction/fantasy, octobre 2002, 284 pages.