Remaniement : et si on supprimait les ministres ?

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Si nos dirigeants commençaient déjà par faire le ménage chez eux et par réformer en profondeur l’État ?

Par Olivier Maurice.

À quoi sert un ministre ? Le ministère de l’Intérieur court sans tête depuis la démission de Gérard Collomb, et il ne s’est pas écroulé ! La Belgique a vécu 541 jours sans gouvernement, l’Espagne 9 mois, et ces pays n’ont pas explosé. En dehors du fait que certains ministères ne servent à rien ou ne font que créer des problèmes qui n’existeraient pas sans eux, on peut bien se poser la question.

En France, un ministre, ça sert à tout

D’un côté, il doit gérer le quotidien : les crises bien sûr, mais aussi les procédures, les milliers de documents à signer, son emploi du temps… de ministre… avec ses réunions internes et ses déplacements en province, ses rencontres avec les divers « partenaires » : associations, organismes divers, syndicats, industriels, lobbyistes… la coordination avec les autres ministères, avec Bercy pour le budget, avec Matignon pour les lignes directrices, avec l’Élysée pour les autres lignes directrices… les notes de service, les courriers de ses confrères, de son équipe, du Premier ministre, du Président, sans compter la gestion de ses proches collaborateurs et les états d’âme des représentants régionaux et départementaux. Il y a aussi le Conseil des ministres à préparer, à y assister, puis les questions au gouvernement qui lui prennent tout son mercredi. Ah, j’oubliais aussi le temps passé avec les médias.

De l’autre, il doit aussi essayer de mettre en place le programme pour lequel il a été élu, de faire se concrétiser les promesses qu’il a faites, les engagements qu’il a pris, de mettre en place des réformes, de proposer des lois…

… Et à rien

Autant vous dire qu’en 15 mois de la durée moyenne d’un mandat ministériel sous la Cinquième République, un ministre n’a pas vraiment le temps de faire grand-chose, à part : serrer des milliers de mains, prendre des centaines de trains, d’avions et de voitures de fonction ; découvrir l’ampleur des dégâts quand il prend ses fonctions et devenir en urgence un champion de la langue de bois pour esquiver les milliards de questions qu’on lui pose sur ce qu’il ne fait pas, sur ce qu’il veut faire mais qu’il sait qu’il ne parviendra pas à accomplir, sur ce qu’il faudrait faire mais qu’il ne fera pas.

Normal que tous les ministres esquivent les questions sur leur action : ils n’ont quasiment pas le temps de faire autre chose que d’essayer de justifier leurs échecs et de couvrir les dysfonctionnements de leur ministère.

Le mammouth

Le Gouvernement français a été pensé pour être organisé comme une armée : il y a les soldats sur le terrain avec les sous-officiers et premiers officiers qui les encadrent. Puis il y a l’échelon de commandement opérationnel qui surveille les opérations et au-dessus de lui l’État-major avec son chef suprême qui décide de la stratégie et qui prend les décisions.

Mais un gouvernement n’est pas une armée. Le Général qui décide de la stratégie ne passe pas son temps à courir le pays et les réunions, à tenter d’expliquer ce qu’il fait et à vendre ses idées en craignant de perdre son poste au prochain remaniement.

Sauf que les fonctionnaires ne sont pas des militaires. Compter sur l’abnégation, les sens du sacrifice et du devoir, ainsi que sur la discipline de fer pour gérer 5,45 millions de personnes est pour le moins utopique. Si tous les fonctionnaires avaient la même vocation que les militaires, ils seraient soldats.

De plus, une armée, surtout en temps de guerre, n’a pas vraiment de logique économique, ni même de logique « collatérale » comme disent les militaires : l’intendance suivra et on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

L’administration française s’est donc transformée au fil du temps en ce que toute armée devient lorsqu’elle est occupée à faire autre chose que la guerre : un machin pour reprendre les mots de l’inspirateur de la Cinquième République qui n’est pas tout à fait étranger à cette situation.

Supprimer les ministères et les ministres

De nombreux pays ont engagé cette transformation consistant à supprimer cette armée mexicaine et remplacer les ministères et leurs administrations par des structures bien plus adaptées aux missions qui leur sont confiées.

1. Créer des agences gouvernementales au périmètre bien défini et placées sous la surveillance à la fois de l’exécutif et des élus parlementaires.

C’est le modèle des agences américaines : CIA, FBI, DEA, FDA, DOC, DOJ, etc. dont tout le monde connaît les acronymes en trois lettres ; mais c’est aussi ce qui a été entrepris en Angleterre ou en Suède, où 99 % des fonctionnaires ont été recasés dans des agences publiques, d’ailleurs sous des contrats de travail de droit privé. La direction en est attribuée à des professionnels du métier (en matière de renseignement, de sécurité, etc.) et à des gestionnaires chevronnés. L’État et les représentants de la population exercent le rôle d’administrateurs, décident des priorités, valident les décisions, sanctionnent les dysfonctionnements et bien évidemment président à l’attribution du budget.

2. Agir localement, réfléchir globalement

La décentralisation en France a été un échec lamentable qui n’a abouti qu’à complexifier les processus de décision et à ajouter des couches au mille-feuille. Pourtant, l’application des principes de subsidiarité et d’autonomie est un succès presque partout où ils sont mis en place. Tous les pays européens ayant un budget excédentaire, Suisse, Allemagne et Suède en tête ont des structures publiques décentralisées, les pays ayant les meilleurs résultats en termes d’éducation les ont obtenus par l’autonomie des écoles et des universités

Il faut dire que dans ces pays, on a commencé par remodeler les instances centrales avant de gonfler les organisations locales.

3. Privatiser et sous-traiter

Franchement, et sans vouloir le moins du monde dévaloriser ces personnes, mais en quoi un fonctionnaire faisant le ménage dans les bureaux est-il indispensable à la mission de service public ? Et cette question se pose également pour bon nombre de postes : électriciens, jardiniers, secrétaires, informaticiens, cuisiniers…

Comment font quasiment toutes les grandes sociétés ? Elles sous-traitent les fonctions qui ne relèvent pas directement de leur cœur de métier et donnent ainsi une chance à ses secteurs économiques entiers de se développer. S’il y a autant de PME en Allemagne, ce n’est pas à cause d’une politique interventionniste, mais tout simplement parce que les grandes entreprises sont florissantes dans ce pays, qu’elles doivent leur succès en grande partie à la sous-traitance.

On ne le dira jamais assez, mais l’expérience a prouvé que la suppression d’un fonctionnaire créerait entre deux et trois emplois dans le privé. Pour une simple raison : un fonctionnaire est un coût, un employé est une source de richesse.

Charité bien ordonnée commence par soi-même

Et si, plutôt que de se casser la tête à trouver comment distribuer les maroquins et à répartir les privilèges, plutôt que de multiplier jusqu’à saturation les lois supplémentaires, plutôt qu’à s’enliser dans des discussions sans fin avec des partenaires sociaux, plutôt qu’à courir les plateaux télé pour tenter d’enfumer tout le monde et ne convaincre personne en inventant des excuses pour justifier leurs échecs, plutôt qu’à inventer de nouveaux moyens d’embêter les Français, à se mêler de leur vie privée et à réglementer leur vie publique, plutôt que de faire des leçons de morale et de gestion… si nos dirigeants commençaient déjà par faire le ménage chez eux et par réformer en profondeur l’État, c’est-à-dire par redonner du souffle à une organisation lourdement déficitaire, pléthorique et paralysée par 60 ans de centralisme, de pression politique et de manque de vision ?

Cela aurait au moins le mérite de créer des emplois, de diminuer les impôts et d’augmenter le pouvoir d’achat et la qualité des services publics, même si cela mettrait quelques ministres et quelques journalistes politiques au chômage.