Pourquoi le libéralisme n’est pas un concept abstrait dénué de toute réalité

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Pourquoi le libéralisme n’est pas un concept abstrait dénué de toute réalité, mais pas non plus ce qu’on lui prête de manière tout aussi abstraite ou farfelue.

Par Johan Rivalland.

Dans « libéralisme », il y a « liberté ». Or, l’idée de liberté est très difficile à définir. D’autant plus difficile qu’on peut y associer tout et son contraire. Ainsi, les libéraux ne sont pas seuls, loin de là, à se réclamer de la liberté.

Même les révolutionnaires – et je ne parle pas seulement de ceux de 1789, mais évoque plutôt ceux de la Terreur – étaient capables de mener leurs exactions, meurtres et massacres de masse au nom de la liberté. On perçoit bien que l’on ne parle pas de la même.

En réalité, l’un des éléments qui distingue les libéraux des autres « tenants » de la liberté, est que – plutôt que de se référer à une notion abstraite dénuée de toute traduction concrète dans les faits – ses défenseurs mettent en avant « les » libertés, celles dites fondamentales. Celles-ci sont ainsi bien concrètes, et non fantasmagoriques.

Dix-huitième volet de notre série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Le libéralisme ne s’apparente pas à la liberté débridée

Nous y revenons très régulièrement, mais c’est absolument central : le grand malentendu concernant le libéralisme provient de tout ce qu’on peut, par méconnaissance ou esprit malin, lui associer ou lui accoler.

Il n’est pas un jour sans que l’on lise ou entende des propos rageurs au sujet de cet affreux « néolibéralisme » (dont j’ignore toujours ce qu’il est) qui serait responsable du dépérissement de la culture et de l’éducation, de la précarité, des inégalités, de l’homme désincarné, des guerres, et que sais-je encore.

Le libéralisme (puisque c’est bien de lui qu’il s’agirait) ne serait, par nature, que relativisme, absence de valeurs morales, course à la marchandisation, poursuite des intérêts purement égoïstes, recherche du profit…

Bref, bien étranger à ce qu’il est en réalité (et pour les anti-libéraux qui, d’aventure, liraient ces lignes, nous nous sommes évertués à tenter de répondre à chacune des assertions précédentes à travers différents articles, que nous les invitons à consulter s’ils souhaitent argumenter plutôt que de calomnier).

Jamais un tel mot-valise n’a autant servi d’épouvantail aussi commode pour exorciser tous nos maux réels ou imaginaires ; et on le trouve vraiment servi à toutes les sauces, y compris pour des choses qu’on ne pourrait imaginer. En la matière, l’imagination est débordante.

Le problème est que, dans la plupart des cas, ce qui est dénoncé n’a rigoureusement rien à voir avec le libéralisme. Et il s’agit bien à travers cette série de tenter de le montrer. De manière un peu vaine il est vrai, mais pas sans l’espoir de convaincre au moins quelques néophytes, même si c’est un bien maigre résultat en soi. Et sans chercher à leur ôter leurs convictions profondes ou leurs objets de révolte, souvent bien légitimes. Pas davantage à les « convertir » (ce n’est de toute façon ni une idéologie, ni une religion) à une pensée qu’ils n’approuveront pas forcément (et je n’y vois absolument aucun inconvénient, vu que ce n’est pas du tout l’objectif).

Rétablir des vérités, quel que soit le domaine, est un travail patient et de très longue haleine on le sait. D’autant plus difficile que les erreurs ou affirmations péremptoires se répandent très rapidement, pullulent et deviennent des sortes de vérités admises, au mépris de ce qui est.

Car la tradition libérale s’appuie bien sur un corps constitué de pensée, une philosophie politique forgée au fil des siècles par de nombreux grands penseurs, loin d’être superficielle et au service de je ne sais quelle puissance économique occulte ou fantasmée. Il s’agit même plutôt, comme beaucoup le rappellent régulièrement ici, force arguments à l’appui, d’une philosophie du droit. Et en tout état de cause, une philosophie bien ancrée dans la réalité.

Les libertés, plutôt que la liberté

Si la liberté est inscrite dans la nature de l’Homme et mérite à ce titre d’être défendue, ce sont en réalité et avant tout à « des » libertés que le libéralisme se réfère :

– liberté de vivre : elle ne va pas de soi, tant l’insécurité, les lois sur la procréation, les actes terroristes, les guerres, peuvent constituer des obstacles.

– liberté de jouir des fruits de son travail (droit de propriété) : loin d’aller de soi, la propriété est parfois assimilée abusivement au vol, voire niée ou vilipendée par tous les envieux de la Terre, qui pensent tout de suite « aux riches ».

Et pourtant, dit avec un autre vocabulaire, chacun (monsieur ou madame Tout le monde et non je ne sais quel riche ou présumé tel) ne trouve-t-il pas bien normal de pouvoir s’approprier les fruits de son travail, être propriétaire de son logement s’il a pu l’acquérir honnêtement, ou des biens dont il dispose ? (sans discuter des théories marxistes, restons-en déjà à la propriété simple).

– liberté d’expression : elle pourrait là encore sembler aller de soi. Mais il n’y a pas qu’en Chine ou en Corée du Nord (entre autres) qu’elle ne coule pas de source. Les articles abondent là aussi sur ce site s’il était besoin de s’en rendre compte.

– liberté de conscience : on sait, là encore, combien, loin d’être un long fleuve tranquille, elle a connu et connaît toujours une histoire tourmentée.

– liberté de religion : elle s’assimile en partie à la liberté de conscience, et on constate en permanence de quelles intolérances, guerres, ou profondes atteintes aux droits de l’Homme, elle est la victime.

– liberté de se déplacer : aurions-nous imaginé, ici-même et il y a peu encore, que nous en viendrions à restreindre drastiquement notre liberté de circulation ? Encore ceci peut-il paraître bien anecdotique au regard de la permanence des restrictions dans des pays comme la Corée du Nord ou très récemment encore Cuba, par exemple.

– liberté de contracter : qu’il soit formel ou non, le contrat semble bien être l’une des bases de notre fonctionnement en société au quotidien. C’est grâce à lui, à la confiance instaurée avec d’autres personnes ou entités que nous pouvons vivre en bonne quiétude et harmonie.

Là encore, le mot peut effrayer certains, mais il ne s’agit de rien d’autre que d’un accord entre plusieurs parties, dont on peut penser qu’elles s’estiment toutes plutôt gagnantes (sauf à partir sur d’autres théories, là encore, ou formes d’envie) à partir du moment où les différentes parties l’acceptent.

– liberté de créer ou d’entreprendre : là encore, chacun doit pouvoir se réjouir (sauf caricatures péjoratives de ce que peut être un entrepreneur) qu’il lui soit possible de créer ou d’entreprendre en toute liberté. Pour autant, les obstacles sont nombreux. Et l’État, s’il propose aussi parfois des aides, n’est pas le dernier à poser parfois des obstacles à cette liberté, quelles que soient les intentions qui les motivent.

– liberté d’échanger : j’entends pouvoir échanger avec qui je veux, en toute liberté, et tant que je ne nuis à personne. Mais bien que cela puisse paraître pourtant aller de soi et être assez largement partagé en théorie, les obstacles peuvent être là aussi très nombreux : protectionnisme, lois restrictives, taxation, moralisme (en référence à l’écologisme, notamment).

– liberté de se réunir : elle n’est pas toujours allée de soi et les restrictions se poursuivent dans certains pays ou selon les circonstances.

– liberté politique : oui, mais à condition de respecter les droits naturels des individus, nous rappellera un Benjamin Constant. Et à condition aussi de ne pas verser dans le despotisme démocratique, nous mettra en garde un Alexis de Tocqueville.

– liberté de se syndiquer : les libéraux ne sont pas étrangers, à l’origine, à l’idée de pouvoir avoir la liberté de se syndiquer. Et ils y demeurent bien sûr parfaitement favorables. Que le nombre et la nature des syndicats officiels reconnus par l’État en France, leur représentativité et leur mode de financement soient bien étrangers en pratique à ce qu’ils devraient être en régime de liberté, est une autre histoire…

– etc.

Dit ainsi, cela change tout de même assez radicalement la vision floue et erronée du libéralisme qu’une très grande partie de la population semble partager en raison des déformations et idées reçues si répandues. Pour autant, la liberté – ou les libertés – ne sont pas sans contraintes. Il s’agit même, bien au contraire, de quelque chose de parfaitement exigeant.

Pas la liberté de faire n’importe quoi

Toutes ces libertés ne vont, en effet, pas sans leurs corollaires :

– la responsabilité : on ne saurait user des libertés au détriment des autres. Et être libre suppose de se comporter en être responsable de ses actes, prêt à les assumer ou à en assumer les conséquences. Preuve que la liberté est exigeante et ne consiste pas à faire n’importe quoi. On parle bien ici de « libertés négatives », au sens d’Isaiah Berlin.

l’état de droit (avec un « e » minuscule) : il existe des droits, mais aussi des devoirs. Laisser entendre que le libéralisme est inconséquent et n’est pas respectueux des autres est un leurre. Cela rejoint partiellement le point précédent. L’État a ici pour rôle, en principe, de veiller à cet état de droit (même si en termes de réalisation il y a beaucoup à discuter).

– le sens de la fraternité : rarement évoquée, et pourtant l’un des trois éléments phares de notre devise nationale, elle est trop souvent assimilée – par détournement de sens idéologique – à la solidarité, perçue parfois négativement par les libéraux en raison de son caractère imposé voire autoritaire. La fraternité est bien plus naturelle et ponctuelle, plus sincère et inspirée, plus profonde.

– le respect des autres, de leur intégrité, et de leur dignité : Yannick Chatelain, dans un article consacré à la cancel culture, montre ainsi comment – sous couvert de soi-disant liberté ou d’édification d’un monde meilleur – certains (de plus en plus nombreux et souvent idéologisés) s’autorisent un véritable lynchage médiatique via les réseaux sociaux, par la délation et la recherche de l’élimination de qui est coupable à leurs yeux de ne pas penser ou agir selon ce qui leur plaît. Ne reculant devant rien pour parvenir à leurs fins.

Eh bien, ce n’est pas cela le libéralisme ! Et on ose qualifier parfois le libéralisme de sauvage ? Résolument non. Le libéralisme est profondément moral mais ne sombre justement jamais, par contre, dans le moralisme. Ce n’est surtout pas la liberté débridée, mais bel et bien une discipline de vie exigeante et à même de protéger l’individu dans son essence et dans ses droits fondamentaux.

 

Au terme de ce petit texte, forcément incomplet, il apparaît que le libéralisme n’est décidément pas ce que l’on en dit trop souvent, par des raccourcis involontaires ou des malveillances bien volontaires.

Plutôt que de lui prêter des idées perverties qui ne sont pas les siennes, si on en revenait à l’idée des libertés fondamentales ? Et si, en complément, on lisait vraiment, et non pas en extrayant des morceaux choisis douteux ou sortis de leur contexte ou de leur époque, les grands auteurs, passés et actuels ?

Et si, au lieu de continuer de condamner un peu facilement le libéralisme, ce que ne manqueront bien évidemment pas à faire ceux qui éventuellement tourneront en dérision ce texte ailleurs, ses détracteurs faisaient plutôt appel de manière plus honnête à l’argumentation et au raisonnement fondé sur des connaissances plus précises ?

Je sais. Il y a bien peu de chances que je sois entendu de grand monde. Mais permettez-moi toujours de rêver…

 

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