Pour la liberté de conscience #AsiaBibi #Ouïgours

La liberté de conscience n’est pas soluble dans les calculs ou les circonstances politiques.

Par Nathalie MP.

Il y a une semaine, le vendredi 12 octobre 2018, les fondamentalistes islamistes du Pakistan manifestaient bruyamment dans les rues du pays, proférant des menaces contre les juges de la Cour suprême pour les obliger à rendre un verdict de pendaison à l’encontre d’Asia Bibi, chrétienne de 47 ans condamnée à mort pour « blasphème » en 2010. À peu près au même moment, la Chine tentait de retomber sur ses pieds à propos des camps de « rééducation » pour les musulmans de la région du Xinjiang en reconnaissant leur existence mais en minimisant leur portée.

• Le 14 juin 2009, Asia Bibi, ouvrière agricole de la région du Pendjab et mère de 5 enfants, participe comme chaque année à une cueillette de baies avec quelques compagnes. Priée d’aller chercher de l’eau pour que ces dames puissent se désaltérer, elle en boit un peu dans un gobelet avant de le proposer aux autres. S’ensuit une altercation sur le fait qu’étant chrétienne, elle a souillé l’eau. Selon ce qu’on sait de l’affaire, Asia aurait rétorqué que le prophète Mahomet s’en souciait certainement fort peu, ou quelque chose comme ça.

Il n’en fallait pas plus : blasphème ! Quant au blasphème, une seule peine possible, la mort par pendaison, selon le fameux article 295 C du Code pénal du Pakistan, république islamique.

Le mollah de son village propose à Asia de retirer l’accusation si elle se convertit à l’Islam mais elle refuse. Elle est donc emprisonnée – à l’isolement pour sa sécurité, et dans des conditions sanitaires épouvantables. Elle est condamnée à mort une première fois en 2010 par un tribunal local, puis une seconde fois en 2014 par la haute cour de Lahore.

Suite à un recours déposé par son avocat, la Cour suprême a examiné son cas lundi 8 octobre 2018 dernier, sans donner de verdict pour l’instant. Les juges ont cependant relevé que les propos blasphématoires prétendument tenus par Asia « ont été rédigés par l’avocat de la partie adverse lors du dépôt de plainte ». Le Président de la Cour a même déclaré qu’il y avait « beaucoup de contradictions dans les déclarations faites par les acteurs du dossier ».

Malheureusement pour Asia Bibi, le Premier ministre actuel Imran Khan(1) est arrivé au pouvoir cet été après avoir offert quantité de gages aux islamistes en échange des voix essentielles à sa victoire. Il a notamment promis de ne pas toucher à la loi anti-blasphème, ce qui explique l’impunité qui entoure les groupes islamistes les plus virulents.

C’est la raison pour laquelle tous les fondamentalistes du pays se sont mobilisés la semaine dernière pour faire pression et obtenir la pendaison :

Asia Bibi, sa famille, ses amis et ses soutiens de par le monde (les ONG des droits de l’homme, Benoît XVI, le pape François, l’Aide à l’Église en Détresse, l’Union européenne, l’ONU, la ville de Paris qui l’a élevée au rang de citoyenne d’honneur, etc.) sont donc plongés dans les angoisses de l’attente. Ils essaient de ne pas trop faire parler d’eux pour ne pas jeter d’huile sur le feu et ne pas apparaître aux yeux des Pakistanais comme des « agents de l’Occident. »(2)

Si sa condamnation à mort devait être confirmée, ce serait la première application de la peine capitale prévue par cette loi, mais non pas la première mort en raison des nombreuses émeutes, lapidations et autres assassinats perpétrés de façon sauvage sur les prévenus ou les quelques personnes acquittées par les juges.

Dans le cas d’Asia, le tribut sur la vie est déjà lourd. En 2011, le gouverneur de sa région du Pendjab, le musulman Salman Taseer, a été assassiné par son garde du corps après avoir pris sa défense. Quelques mois plus tard, le ministre des minorités religieuses, un catholique, a connu le même sort pour la même raison.

Voici une petite vidéo qui donne l’ambiance (02′ 46″) :

• La répression des musulmans du Xinjiang chinois, des Ouïgours essentiellement, part d’une réalité, les attentats islamistes des années 2013 et 2014 dans la région. Mais les nombres en cause et les méthodes employées, dignes du lavage de cerveau très prisé par Mao ou son disciple cambodgien Pol Pot, éloignent nettement toute l’affaire de la lutte légitime contre le terrorisme.

La « déradicalisation » et « l’éducation aux lois » ont commencé modestement en 2015 auprès de personnes jugées trop zélées dans leur pratique religieuse. Les cours étaient dispensés dans des écoles et ils ne prenaient que quelques heures.

Mais à partir de 2017, le système s’intensifie. Les ONG dénoncent la détention de centaines de milliers de musulmans dans des camps, un rapport du Congrès américain s’inquiète « d’une répression sans précédent », plusieurs décès ont été signalés et des témoignages font état de séances d’endoctrinement au cours desquelles il faut chanter les louanges du Parti communiste et dénoncer l’islam.

Les autorités ont décidé en outre d’interdire la nourriture halal dans la capitale régionale et elles ont obligé tous les fonctionnaires à prêter le serment suivant :

Je crois au marxisme-léninisme. Je lève l’étendard et combats jusqu’au bout la mode du halal, ferme dans ma croyance, et même jusqu’à la mort.

La Chine a toujours nié l’existence de ces camps, mais les preuves s’accumulant (images satellite notamment), elle a fini par admettre récemment, dans un lexique du travail très en vogue chez les dictateurs, qu’elle menait un programme de rééducation des personnes à risque dans des centres de « formation professionnelle » qui permettent aux « stagiaires » :

de réfléchir à leurs erreurs et percevoir clairement la véritable nature du terrorisme et de l’extrémisme religieux.

Parmi les nombreux commentaires qui s’alignent à la fin de l’article du Figaro que j’ai cité plus haut, on lit beaucoup de réactions du style : « Qu’ils envoient très vite leurs modes d’action au président français, afin qu’il fasse de même. »

C’est oublier un peu vite que la Chine mène une politique de restriction des libertés religieuses tous azimuts afin d’étouffer toute organisation qui pourrait éventuellement contester l’autorité du régime, surtout si elle a des liens avec l’étranger.

On peut aisément parler de paranoïa : il est maintenant question d’interdire la diffusion de photos ou vidéos de baptêmes, de messes, ou de cérémonies bouddhistes sur les réseaux sociaux. Sous le prétexte officiel de lutter contre les extrémismes, les contrôles se resserrent de plus en plus sur les religions, surtout depuis 2013, date où Xi Jinping est arrivé au pouvoir.

Il faut se souvenir que ce dernier a été réélu pour un second mandat en mars 2018 dernier à l’unanimité des députés chinois, non sans avoir obtenu d’abord la modification de la Constitution afin de pouvoir rester Président à vie.

Il faut se rappeler en outre que grâce aux avancées du big data, la Chine dispose maintenant d’un système de crédit social qui permet au gouvernement de surveiller et piloter à sa façon les comportements de l’ensemble de la population – ce que les gens mangent, ce qu’ils lisent, qui ils fréquentent, etc. Il semble donc difficile de détacher les camps de rééducation pour musulmans de cette opération globale de contrôle de la population façon big brother par le parti communiste chinois.

• Ces deux affaires qui se télescopent cette semaine dans notre actualité n’ont donc pas exactement les mêmes ressorts. Au Pakistan, c’est surtout la pression, disons même la terreur exercée par une partie musulmane extrémiste de la population proche des talibans qui pousse au maintien et à l’application de la loi anti-blasphème. De l’avis des observateurs, l’opinion publique est très partagée sur la question, les dirigeants politiques également, mais la crainte des représailles est forte.

En Chine, nulle pression populaire particulière à laquelle les dirigeants politiques se sentiraient obligés de se conformer pour conserver leur poste voire leur vie, mais le déploiement méthodique d’une mise au pas étatique des musulmans afin de leur faire renier leur croyance et leurs habitudes culturelles et les amener à n’avoir qu’un seul horizon de vie, celui jugé convenable par le Parti communiste chinois.

Mais dans les deux cas, comme dans le cas du blogueur saoudien Raif Badawi, condamné en 2012 à 10 ans de prison et 1 000 coups de fouet pour avoir « osé parler librement » contre l’Islam et contre le pouvoir politique saoudien, les libertés civiles sont bafouées, les libertés de conscience et de religion sont piétinées, les libertés d’opinion et d’expression sont enterrées. La personne individuelle, dépouillée de ses possibilités de choix et de ses facultés de discernement, est anéantie.

Selon les partisans d’Asia, la loi sur le blasphème est très souvent utilisée dans des querelles de voisinage à des fins personnelles qui n’ont pas forcément grand rapport avec la religion. Si les minorités religieuses, les chrétiens notamment, en sont des cibles privilégiées, elle n’épargne pas les musulmans non plus. C’est une des raisons qui pousse une partie de la société pakistanaise à en demander, sinon l’abrogation, du moins l’aménagement.

Mais bien sûr, si l’on se place du point de vue des libertés, c’est l’abrogation qu’il faut viser. Quelle pourrait être la justification du maintien, même allégé, d’une loi qui interdit de parler du prophète Mahomet ? Le Dieu des musulmans serait-il si fragile, si peu attirant et si peu aimable, qu’il faudrait réduire tout le monde au silence pour maintenir la croyance ? Et que vaut une croyance si elle est imposée, que vaut une conversion si elle se fait sous la menace de la mort ?

Le monde a progressé grâce à la libéralisation des économies ; c’est un point que j’ai souvent eu l’occasion de mettre en avant, et sur le plan de l’émancipation économique et de la sortie de la pauvreté de millions de personnes, il est très vrai. Mais il n’est certainement pas suffisant pour caractériser un environnement libéral.

À nous, occidentaux ou non, qui sommes attachés aux libertés individuelles dès lors que les personnes respectent les droits naturels que sont l’intégrité des personnes et des biens, il incombe de dénoncer sans relâche toutes les entorses aux droits de l’homme qui sont commises quotidiennement par de trop nombreux États autoritaires.

La condamnation d’Asia Bibi est une occasion de le faire. La répression des Ouïgours en est une autre. La liberté de conscience n’est pas soluble dans les calculs ou les circonstances politiques.

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