« Les libéraux sont ancrés dans la réalité »

Un entretien avec Pierre Garello, directeur de la rédaction du Journal des Libertés.

Un entretien dirigé par Frédéric Mas

Bonjour Pierre Garello, vous animez le Journal des Libertés, fruit d’une initiative conjointe de l’Aleps et de l’Iref, dont l’ambition est de mieux faire connaître le libéralisme au public français. L’époque serait donc à la confusion, comme le rappelle Jean-Philippe Feldman, ou les racines d’une telle méconnaissance seraient plus profondes ?

En effet les confusions sont nombreuses autour de ce qu’est le libéralisme. C’est une conception (non figée) de la façon dont on pourrait organiser une société afin qu’elle soit respectueuse de la dignité de chacun, de sa liberté ; afin que cette société soit paisible et prospère.

Cette conception est le fruit d’une évolution qui s’est étalée sur des siècles, s’est accélérée au XVIIIe siècle et dont, à de nombreux égards, la Révolution a été une manifestation. Lorsqu’elle a dominé un tant soit peu la vie politique cela a donné des résultats remarquables et nous devrions en être fiers. Mais la lecture de l’histoire est une chose complexe et ainsi que l’explique fort bien Jean-Philippe Feldman dans sa contribution au numéro 7, le libéralisme dérange souvent les politiques car il se situe dans une autre dimension que la dichotomie traditionnelle droite/gauche.

Et puisque les libéraux se permettent de critiquer aussi bien les politiques menées par les uns que celles menées par les autres, leurs ennemis politiques sont légion.

Qu’il y ait débat est bien entendu une excellente chose et c’est même le signe d’une société saine et épanouie. Encore faut-il toutefois que ces débats soient honnêtes et constructifs.

Aujourd’hui, comme l’explique une fois encore Jean-Philippe Feldman, la quasi totalité des politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche, n’utilisent le terme « libéral » que pour dénoncer ce qui à leurs yeux est la cause de tous les dysfonctionnements de notre société.

Et ce discours anti-libéral passe, voire séduit, car justement peu de gens ont fait l’effort de tenter de saisir l’essence de la pensée libérale. Et ce ne sont certainement pas les discours qu’ils entendent le plus souvent qui leur donnera le désir d’en apprendre plus sur le libéralisme.

Cette situation, cet absence de débat éclairé, est très regrettable pour notre société et c’est ce qui explique la création du Journal des libertés. Notre objectif est de mettre à la disposition de celles et ceux qui voudraient dépasser les condamnations péremptoires de nombreux hommes politiques un instrument de qualité qui leur permette de se forger leur propre idée sur l’intérêt de cette tradition libérale.

C’est une condition préalable afin que s’engage enfin dans notre pays un débat qui nous permettrait d’avancer tous ensemble.

Le dernier numéro du Journal des Libertés consacre un dossier aux retraites. Quelle est la position libérale sur le sujet ? Comment expliquez-vous qu’elle n’ait pas été prise en compte dans un débat houleux qui risque fort de se terminer par le passage en force de l’exécutif via l’article 49.3 ?

Dans ce dossier nous abordons différents aspects de la problématique retraite. À notre habitude nous aimons rappeler les fondamentaux et, en l’occurence, c’est Pascal Salin qui s’en est chargé.

Il faut aussi comprendre la situation actuelle (Alain Mathieu insiste par exemple sur les différences entre les régimes des secteurs privés et publics) et comprendre ce qui nous attend si rien n’est fait ou si la réforme aujourd’hui proposée (retraite universelle à points) était votée en l’état (contribution de François Facchini et Jean-Philippe Delsol).

Mais il faut aussi regarder ce qui marche et pourrait nous inspirer (François Facchini insiste sur le cas Hollandais, Victoria Curzon-Price sur les succès mais aussi les difficultés de nos voisins suisses, Monique Durand nous explique comment les pharmaciens français gèrent avec succès leur caisse complémentaire par capitalisation).

La position libérale sur le sujet est bien connue : il faut dans la mesure du possible confier nos retraites à des mécanismes d’assurance et de capitalisation. Au lieu d’imposer un régime identique pour tous — ce que cherche à faire la réforme — il faudrait laisser place à l’innovation, à la flexibilité en la matière et à la concurrence qui est la meilleure procédure de découverte. Mais au lieu d’aller vers plus de choix et plus de responsabilité, comme le proposent les libéraux, nous nous orientons vers plus d’État et plus de politique (qui votera la valeur du point ?).

Pourquoi les propositions libérales sont-elles largement ignorées ? Vaste question ! Sans doute en partie parce qu’on l’interprète trop vite comme flattant les comportements individualistes, voire égoïstes. Ce qui est bien sûr une caricature.

Nous flattons la liberté, la responsabilité et la dignité humaine ainsi que la coopération (par la mutualisation des risques par exemple) ou encore l’entraide, lorsque celle-ci est choisie. Le rejet des propositions libérales vient aussi d’une caricature de nos propositions : « si l’on écoute les libéraux les grands groupes capitalistes vont mettre la main sur nos vies ».

Voilà ce que pense une majorité de Français. Et c’est est évidemment faux. Vous pouvez capitaliser dans la pierre par exemple. Et puis on ignore que le plus souvent les futurs retraités sont au moins aussi bien représentés dans les « grands groupes capitalistes » (dont ils sont actionnaires si l’on fait le choix de la capitalisation) que dans les rouages de l’État. Enfin, ceux qui ont aujourd’hui le pouvoir sur nos retraites, nos élus et nos gouvernants n’ont sans doute pas envie de lâcher le morceau.

À lire les articles d’Henri Lepage sur la Global money et d’Antoine Gentier sur le monopole d’émission de la BCE, on a l’impression que le système des banques centrales est ébranlé dans ses fondements par la mondialisation financière, mais qu’elle ne veut pas changer pour autant. Quel effet peut avoir un tel monopole dans un monde changeant ?

Henri Lepage fait un travail remarquable pour nous aider à décrypter les évolutions monétaires de ces dernières décennies. Ce sont là des sujets très techniques et il faut tout le talent d’un Henri Lepage pour comprendre, digérer et expliquer avec clarté ces évolutions.

Et, effectivement, les Banques centrales ne sont plus réellement aux commandes, d’ailleurs l’ont-elles un jour été ? Les acteurs du marché, ce qui inclut les banques, doivent être au service, non aux commandes. Mais, ainsi que l’explique Antoine Gentier, les Banques centrales ont toujours eu pour vocation d’être au service non pas des acteurs économiques mais des gouvernants. Les évolutions récentes nous montrent que cela est bien prétentieux.

Je suis heureux que vous ayez posé ces questions car, à travers ces articles sur la monnaie, comme à travers le dossier sur les retraites, nous espérons convaincre les sceptiques du fait que les libéraux ne sont pas des doctrinaires détachés des évolutions du monde. Bien au contraire : les libéraux sont des gens qui ont des principes, des valeurs, mais connaissent aussi l’être humain avec ses faiblesses mais aussi sa capacité à créer et à coopérer. Nous sommes ancrés dans la réalité.

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