Formation : les rustines éducatives de la France

La formation et les divers gadgets éducatifs de la France seront bien insuffisants pour pallier les lacunes d’une école qui n’a pas pu, voulu ou su changer et s’adapter au monde.

Par Didier Cozin.

La France contemporaine compte environ 2 millions de NEET (Jeunes sans emploi, sans formation ni éducation). Deux autres millions de personnes salariées sont illettrées et encore autant de chômeurs de longue durée pourraient rester ad vitam aeternam dans les filets de Pôle emploi.

Les dispositions prises par les pouvoirs publics, les gadgets éducatifs formulés par l’État ou les partenaires sociaux : le PIC, CléA ou le Live (Institut des Vocations pour l’Emploi) sont bien insuffisants et sous-dimensionnés pour combler les lacunes massives de connaissances et de compétences accumulées par la société française depuis les années 70 (près de 25 % des Français adultes seraient insuffisamment éduqués et qualifiés selon l’étude PIAAC de l’OCDE).

La formation, une confusion ancienne (1971) entre école et travail

La formation s’est construite en France sur quelques principes qui handicapent désormais une économie moderne, devenue celle de la connaissance et de l’innovation :

  • La gratuité de la formation : puisque l’éducation des enfants est gratuite, la formation professionnelle ne devrait rien coûter à personne (ni aux entreprises, ni aux salariés, ni aux chômeurs) ;
  • La mutualisation : chaque entreprise cotiserait (un) peu pour la formation de ses salariés, elle formerait donc (sur le temps limité du travail) très épisodiquement et d’abord ceux qui autoriseraient un meilleur retour sur investissement (ROI) ;
  • La seconde chance : la formation serait la copie de l’école, une simili école pour adultes qui reprendrait les canons de l’école (le cours magistral, la diplomation, le contrôle serré et étatisé du système) ;
  • La déresponsabilisation du corps social : la formation dépendrait du seul contrôle de l’employeur (le fameux lien de subordination) et les travailleurs français (passifs) devraient attendre l’autorisation de leur employeur (ou de l’administration) pour apprendre.

La formation tout au long de la vie reste en France un vœu pieux depuis 2004

En 2004 l’État et les partenaires sociaux tentèrent bien une brève incursion sur les rivages de la formation tout au long de la vie mais dès qu’une crise financière survint (en 2008) les bonnes résolutions furent oubliées et chacun vaqua à ses habituelles occupations, bien peu éducatives.

L’école et son million d’enseignants impossibles à mobiliser ? une école publique restée majoritairement taylorienne et industrielle :

  • Elle est conçue pour une transmission classique et verticale du maître (le sachant) vers l’élève (ce récipient vide et vierge qu’il s’agirait de remplir) ;
  • Elle est calée sur un triptyque dépassé : le maître (respecté), le programme (parfait) et les locaux (le bahut ou établissement scolaire spécialisé) ;
  • Elle reste spécialisée et parcellisée, s’étant développée (démocratisée) dans un monde où ses tâches et ses missions étaient confiées aux seuls « professionnels » de l’éducation ;
  • Elle est centralisée, standardisée et égalitariste (le même programme, souvent factice, à Paris Ve arrondissement comme à Bondy ou à Château-Thierry) ;
  • Elle entretient une égalité trompeuse (des savoirs, des talents, des maîtres) alors que les écarts de niveaux, de compétences, de motivations sont immenses (un bon élève de CP en ville est parfois plus savant qu’un élève de sixième issu de certaines banlieues) ;
  • Elle a développé un écosystème fait de bachotage et de diplomation systématiques (« les droits de l’homme du diplôme ») en oubliant que le savoir et la connaissance ne sont plus des stocks à accumuler mais des flux à gérer, à maîtriser, à développer en continu et tout au long de la vie ;
  • Elle s’est bien souvent transformée en garderie sociale ou en self-service sans appropriation des nouvelles valeurs du travail : le travail collaboratif, les soft skills, la curiosité, l’innovation, l’ingéniosité (sociale, intellectuelle, manuelle).

Cette école élitiste est encore largement tournée vers Jules Ferry, fait plus de dégâts éducatifs qu’elle n’apporte de goût et d’envie d’apprendre, de s’insérer et de progresser avec le savoir, la culture et le travail.

La déconstruction de l’école après 68 a enfanté cette machine éducative qui ne parvient plus à faire le travail

  • Le naufrage de l’apprentissage et du manuel : le collège unique partait de l’idée que tous les élèves auraient une appétence forte pour les études longues et théoriques, que le travail manuel serait une déchéance et que l’école changeait de paradigme : ne plus transmettre de connaissances mais lutter contre « les inégalités sociales » ou le « savoir bourgeois » ;
  • Les « maths modernes » qui sous prétexte d’actualisation des programmes désorientèrent à la fois les élèves, les familles et tout le corps enseignant ;
  • La lecture globale qui, sous prétexte de renouvellement pédagogique, contribua à naufrager la compréhension des textes écrits mais aussi le vocabulaire et la syntaxe de toute une jeunesse (celle qui n’était pas soutenue par sa famille ou son environnement social) ;
  • Et enfin l’objectif soviétisant des 80 % de bacheliers qui transformèrent le bac en un simple affichage statistique que la planification se devait d’atteindre ou de dépasser chaque année.

Les apprentissages ne se confondent plus avec les institutions scolaires

Ivan Illich (Une société sans école) l’avait envisagé dès le début des années 70 : nous avons en Occident largement confondu les apprentissages, l’éducation avec les institutions éducatives. En faisant reposer sur la seule école toutes les missions éducatives, nous avons mis tous nos œufs dans un même panier, courant le risque d’un désengagement éducatif généralisé de la société, des familles comme des employeurs.

Le monde et les nouveaux enjeux éducatifs et environnementaux défont les sociétés immobiles

  • Une planète comptant plus de 7,5 milliards d’habitants (bientôt 10 milliards) dont une majorité est reliée et connectée (et donc ouverte au changement, capable d’apprendre, de s’adapter et d’innover) ;
  • Un monde où la vitesse et la diffusion du savoir et des connaissances sont quasi instantanées et où les écarts de compétences se paient très vite en chômage endémique ou en non-développement ;
  • Un monde concurrentiel où les meilleurs emportent l’essentiel de la mise, où nous devons nous insérer en permanence dans une chaîne de valeurs ;
  • Un monde où les ressources naturelles sont comptées et où chacun doit comprendre et intégrer les contraintes et limites environnementales et énergétiques ;
  • Un monde où l’innovation, la culture et l’éducation sont devenues les premières sources de richesses et de développement.

L’Internet accélère l’obsolescence de l’école, des programmes, de son organisation

À la fin des années 90 l’avènement de l’Internet ainsi que les crises financières successives (l’équivalent des guerres des siècles passés) ont mis en difficulté les économies industrielles traditionnelles mais aussi et surtout les institutions créées pour et par la société industrielle, au premier rang desquelles figure l’école publique.

Notre école publique se trouve depuis 20 ans coincée entre une société qui réclame toujours plus de services, d’accompagnements, de protections et ses blocages internes et idéologiques (inhérents à une institution d’un million de personnes) qui l’empêchent de faire son travail, d’incorporer rapidement les changements, la vitesse de l’information, des savoirs, des économies et de l’Internet.

La formation professionnelle ne peut pas tout

La formation professionnelle est appelée régulièrement à la rescousse de l’école mais elle n’a ni les moyens, ni les capacités de reformuler seule l’éducation de 30 millions d’actifs.

L’Éducation nationale est dotée du premier budget de l’État (7,5 % du PIB contre 1,1 pour la formation) elle gère un million d’enseignants, des dizaines de milliers d’établissements (ouverts à peine un tiers de l’année) mais l’État n’ose pas sonner la mobilisation générale ou convoquer ses troupes pour reformuler l’éducation.

Face à l’affaissement de l’école et de notre compétitivité, l’État en est réduit à utiliser des rustines éducatives ou appeler à la rescousse une formation professionnelle bien en peine de remplir ses multiples missions.

Tous les quatre ans les règles de la formation sont bouleversées, on invente de nouveaux dispositifs, jamais adaptés (adoptés) et jamais financés ; et les nouvelles lois et décrets se succèdent, ajoutant de la complexité, de l’impuissance et ratant régulièrement leur cible (travailleurs les moins qualifiés, jeunes sans éducation,  chômeurs).

Plutôt que de demander aux autres de changer, notre pays doit d’urgence réorganiser et refonder son école.

L’éternel tonneau des Danaïdes de notre éducation insuffisante

Remettre l’école au service du pays consisterait à l’ouvrir aux non-professionnels de l’éducation, à permettre aux professeurs de travailler ailleurs, à la société civile et aux entreprises de remettre du sens et du concret dans les apprentissages.

L’éducation ne peut plus au XXIe siècle être un monopole d’État et les rustines éducatives (PIC, LIVE, CLEA) destinées à réinsérer des millions de jeunes, seniors et travailleurs déclassés, ne parviendront sans doute pas à remplir le tonneau des Danaïdes des apprentissages bâclés ou négligés par une école déclassée et dépassée.

L’école doit se recentrer sur les apprentissages de base (lire, écrire, compter, maîtriser le numérique), être responsabilisée et mise en concurrence avec les systèmes d’éducation privés (les écoles privées, les centres de formation des entreprises) tout en laissant à la société civile le soin de s’occuper de la formation des adultes, aux entreprises la responsabilité de former les professionnels et aux familles d’éduquer les enfants.

Comme l’écrivait Platon (par la voix de Calliclès ) « Quand le tonneau est rempli, on n’a ni joies ni peines, mais ce qui fait l’agrément d’une vie, c’est d’y verser le plus possible ».

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