La Cordée, exemple d’une école privée hors contrat : ça marche !

La Cordée, à Roubaix

L’école « La Cordée », à Roubaix, est privée et hors contrat et rencontre un succès qui s’explique sans doute par ses méthodes et sa liberté d’action.

Par Nathalie MP.

J’aimerais vous parler de La Cordée. Cette école privée hors contrat de Roubaix a ouvert ses grilles en septembre 2015 avec sept élèves. À la fin de cette première année scolaire, ils étaient déjà vingt, et en septembre dernier, ce sont quatre-vingts élèves répartis en huit classes allant de la grande section de maternelle à la 5ème qui y faisaient leur rentrée.

Le projet est donc encore tout frais, mais il témoigne déjà de deux choses : d’une part que l’échec scolaire dans les quartiers défavorisés pose un défi qu’il est possible de relever, et d’autre part que la société civile a beaucoup d’excellentes idées, qui n’ont pas besoin de l’imprimatur étouffant de l’État pour se développer harmonieusement et produire de bons résultats à des coûts très intéressants, notamment en matière éducative.

À l’origine de La Cordée,  une prise de conscience

Mais reprenons l’histoire à son début. Nous sommes à Lille. Fabienne Charvolin, fondatrice et présidente de l’association La Cordée, s’est toujours intéressée aux questions d’éducation. D’abord préoccupée par le faible contenu culturel qui est transmis aux jeunes en 12 ans de scolarité, elle décide de créer une école dans la métropole lilloise et se met à visiter plusieurs établissements alternatifs pour y chercher conseils et expérience jusqu’à arriver en Seine-Saint-Denis, au cours Alexandre-Dumas de Montfermeil, qui s’adresse spécialement aux enfants des banlieues.

C’est à ce moment-là qu’elle prend conscience que le système éducatif français, en plus d’être médiocre, est profondément inégalitaire et qu’elle déplace peu à peu sa réflexion vers les enjeux que représente l’intégration dans la société française des enfants des quartiers difficiles dont beaucoup sont d’origine maghrébine et souvent de confession musulmane.

C’est décidé, Alexandre-Dumas de Montfermeil sera le modèle à suivre.

Qui dit Montfermeil et Seine-Saint-Denis dit émeutes de 2005, chômage, insécurité et décrochage scolaire massif. Au milieu de ces décombres sociaux que l’État n’arrive plus à maîtriser, une petite lueur : en 2012, Éric Mestrallet, chef d’entreprise, crée la fondation Espérance banlieues avec précisément l’objectif d’ouvrir des écoles adaptées aux circonstances des banlieues en déshérence. Le premier établissement à voir le jour est le cours Alexandre-Dumas de Montfermeil en 2012. Dix autres ont suivi, dont La Cordée à Roubaix en 2015.

Adapter la pédagogie et tirer vers le haut

Nourri de l’expérience d’Alexandre-Dumas, le projet de La Cordée consiste à adapter la pédagogie et l’organisation de l’école en veillant à établir une relation qui soit à la fois d’autorité et de bienveillance entre le professeur et les élèves, afin de restaurer la confiance des enfants et des parents vis-à-vis du système scolaire, et faire éclore en chaque élève les talents indispensables à une bonne insertion sociale et professionnelle ultérieure.

Et ceci avec l’idée toujours présente que même dans la banlieue la plus déshéritée, même dans les situations familiales les plus terribles, marquées par la précarité, les déchirements et parfois la prison, il n’y a pas de petites victimes à dorloter et conforter dans leur victimisation, mais des êtres humains capables d’exister par eux-mêmes qui méritent d’être tirés vers le haut par une école attentive à chacun et non moins structurante et exigeante.

Il ne s’agit pas de remplacer l’Éducation nationale mais de proposer autre chose pour des enfants (et des parents) qui ne s’y retrouvent pas : enfants en échec, enfants perturbateurs, enfants qui manquent d’assurance, enfants tiraillés entre deux cultures… et qui très vite décrochent d’un système trop uniforme qui ne sait pas traiter les cas particuliers en dépit des sommes faramineuses qui y sont déversées.

La Cordée et la liberté pédagogique

Hors contrat signifie que l’école est totalement libre pour sa pédagogie, son organisation et ses équipes professorales. C’est le grand avantage sur l’enseignement public. Le directeur de l’école choisit les professeurs tout comme les professeurs choisissent l’école où ils souhaitent enseigner. Il en résulte une véritable équipe pédagogique qui est d’autant plus à même de bâtir un projet éducatif et se mettre d’accord sur des méthodes d’enseignement.

Cependant, il n’existe pas de liberté vis-à-vis du contenu des programmes. Même hors contrat, une école doit s’y conformer afin de présenter les élèves aux examens nationaux, à commencer par le Brevet des collèges. La Cordée, dont le niveau supérieur est actuellement la classe de 5ème, n’y est pas encore, mais Alexandre-Dumas a pu faire montre de très bons résultats.

Il n’empêche que les écoles hors contrat, soupçonnées de vouloir enseigner on ne sait quelles épouvantables théories et toujours plus ou moins accusées de dérive sectaire larvée, sont soumises plus que les autres écoles aux inspections académiques.

Où l’on tient compte du classement PISA

À La Cordée, les classes comportent 15 élèves maximum afin que le professeur puisse se consacrer totalement à chacun d’eux. Chaque professeur est libre dans sa classe et a le choix des manuels qu’il utilise, mais il a été décidé que certaines méthodes seraient communes à tous les enseignants. Par exemple, les journées commencent systématiquement par du calcul mental et une dictée.

En mathématiques, le programme retenu est celui de Singapour – et l’on sait que Singapour a toujours de bons classements PISA contrairement à la France. Ainsi que me l’a expliqué Niels Villemain, directeur de La Cordée et ancien professeur d’Alexandre-Dumas, ce cursus repousse l’abstraction le plus tard possible dans la scolarité. On constate en effet que l’un des éléments de décrochage de nombreux élèves au collège est précisément celui d’une abstraction trop précoce, alors qu’un enseignement mené plus longtemps sur la base d’exemples concrets leur permet d’aller plus loin.

Responsabiliser

Afin de créer un cadre sécurisant pour donner des repères aux enfants, le vouvoiement est de rigueur, les élèves portent un “uniforme” adapté à notre époque (chemise ou polo blanc sur pantalon sombre et sweat-shirt vert pour les garçons, rose framboise pour les filles, voir photo de couverture) et ils apprennent dès le premier jour à dire bonjour en serrant la main des personnes qu’ils rencontrent.

La responsabilisation des élèves prend une place très importante qui se manifeste en de multiples circonstances. Par exemple au réfectoire : chaque jour, une classe est désignée pour mettre le couvert pour tout le monde, bonne occasion d’apprendre à bien placer couteaux et fourchettes. J’étais présente à ce moment-là, voici la petite vidéo que j’ai tournée (51″) :

La place des parents comme autorité fondamentale est reconnue comme essentielle à tel point que lorsqu’un enfant est convoqué par le directeur pour indiscipline ou manque de travail, ce n’est pas seulement le directeur qui convoque, ce sont aussi les parents. L’élève se retrouve face au directeur et ses parents. Ces derniers ne sont pas jugés, ils sont intégrés comme partie prenante dans l’éducation des enfants, point sur lequel le directeur est très clair au moment de l’inscription. Une maman confiait récemment aux enseignants que pour la première fois de sa vie elle n’avait plus peur d’aller voir les professeurs ou le directeur de l’école de ses enfants.

Le financement de La Cordée

Sur le plan des financements, être une école hors contrat vous place automatiquement en dehors des circuits étatiques. Les ressources sont donc les frais de scolarité (50 € par mois et par enfant à La Cordée, soit 8 à 10 % du total environ), les dons des particuliers, et surtout les dons des fondations entreprises ou familiales. Éric Mestrallet s’est montré particulièrement habile à susciter l’intérêt de grandes entreprises qui apportent leur concours à Espérance banlieues.

À Roubaix, La Cordée peut compter sur le soutien des chefs d’entreprise locaux, soit directement, soit via Espérance banlieues. Elle a aussi eu la chance de pouvoir utiliser une ancienne école primaire publique désaffectée en échange d’un loyer payé à la mairie de Roubaix qui a par ailleurs offert son concours pour aider à l’obtention des autorisations sanitaires, sécurité et mises aux normes.

Cette non-dépendance vis-à-vis de l’État dans les financements me semble être un gage de liberté et de recherche permanente de qualité, une occasion unique de pouvoir mettre en oeuvre des pratiques éducatives calibrées pour tous les profils. Aussi, il est curieux de lire sur le site d’Espérance banlieues :

Pour que l’accès à ce nouveau type d’école soit possible pour tous, à commencer par les plus pauvres, nous souhaitons qu’un financement public puisse être octroyé.

Il est à craindre que si l’État venait à apporter son concours financier à cette entreprise originale, il aurait vite fait d’exiger des mises en conformité qui ruineraient totalement l’esprit initial du projet et qu’on se retrouverait rapidement à la case départ qu’Espérance banlieues souhaitait quitter, sans aucune incitation à s’améliorer. Si le projet a de la valeur en lui-même, il trouvera forcément ses financiers, comme il les a trouvés jusqu’à présent.

Plutôt que de chercher à entrer dans le champ du financement public, de tels exemples devraient au contraire inciter à faire sortir du champ étatique des pans entiers qui seraient mieux entre les mains d’acteurs privés diversifiés et dynamiques. Les dépenses de l’État baissant, les impôts pourraient aussi baisser, ce qui dégagerait des sommes que les particuliers pourraient affecter à tel ou tel projet de leur choix plutôt que dans le puits sans fond de la dépense publique inefficace (c’était mon aparté libéral).

La Cordée : succès annoncé ?

En ce qui concerne La Cordée, son parcours est encore jeune et fragile, mais de multiples indices montrent que l’école est sur la bonne voie. École de quartier au coeur du Roubaix déshérité, elle accueille principalement des enfants d’origine maghrébine en rupture d’école.

Quelle belle récompense pour Fabienne Charvolin, Niels Villemain, Cécile Lepoutre – qui m’a reçue et que je remercie chaleureusement – et tous ceux qui les entourent de voir que les parents qui ont fait le premier pas de l’inscription d’un enfant en inscrivent un second, puis parfois un troisième ; quelle belle récompense d’apprendre qu’une ancienne élève qui a rejoint cette année la 6ème d’un collège public traditionnel y obtient pour l’instant une moyenne de 15/20 alors qu’elle était arrivée à La Cordée en complet échec scolaire il y a deux ans !

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