Le collège pour personne

Au moment où il est urgent d'élaborer l’école pour tous, la réforme annoncée par Najat Vallaud-Belkacem réussit au contraire le tour de force de jeter les bases du collège pour personne.

Par Vincent Feré.

Najat Vallaud-Belkacem (Crédits Ségolène Royal, licence Creative Commons)
Najat Vallaud-Belkacem (Crédits Ségolène Royal, licence Creative Commons)

 

La crise de l’école en France est fondamentalement une crise du sens. Ni les parents, ni leurs enfants, ni leurs professeurs ne savent plus quelle est sa finalité. Nul doute que cette crise du sens particulièrement sensible au collège, « l’un des points noirs de la scolarité » aux dires mêmes de Madame Vallaud-Belkacem, n’alimente la défiance des Français à l’égard des institutions, et finalement la montée du populisme chez les citoyens. Or, au moment où il est urgent de rendre enfin l’école à chacun en élaborant l’école pour tous, la réforme récemment annoncée par la ministre de l’éducation nationale réussit au contraire le tour de force de jeter les bases du collège pour personne.

 La lutte apparente contre l’élitisme

L’élitisme est l’un des maux de l’enseignement secondaire français en général et du collège en particulier. Depuis ses origines, le collège unique a été conçu comme une préparation au lycée plutôt que comme le terme de la scolarité obligatoire. Aucune réforme n’a jamais remis en cause ce principe. La dernière en date pas davantage. L’introduction d’une seconde langue en classe de cinquième n’a certes pas d’autre objectif que de faire disparaître les « classes euro » réputées élitistes, tout comme la suppression déguisée de l’enseignement des langues anciennes. Mais le mérite principal de ces mesures est politique : face aux protestations des « réactionnaires », criant au nivellement par le bas, elles permettent à la ministre de défendre l’égalitarisme supposé de son projet.

Une mise en perspective historique invite pourtant à ironiser sur la politique d’une gauche qui, en matière de démocratisation de l’enseignement, n’a su, depuis la réforme de 1902, que diminuer la place du latin avec les brillants résultats que l’on connaît ! Ainsi, la suppression des classes de bon niveau d’enseignement général dans les établissements publics fait, depuis quarante ans, la fortune de l’enseignement privé. Ce qui explique sans doute pourquoi le ministère de l’éducation nationale a interdit la publication du palmarès des lycées avant le premier avril prochain. Étrange façon de lutter contre l’élitisme et les inégalités ! D’autant que, parallèlement, rien n’est fait pour construire effectivement le collège pour tous.

Une formule creuse : « le collège unique mais pas uniforme »

Pourtant, après avoir prétendu rendre miraculeusement le collège à tous, en supprimant les classes euro et l’enseignement des langues anciennes, la ministre propose d’y intéresser chaque élève en développant des « enseignements pratiques interdisciplinaires ». L’objectif ? Lutter contre « l’ennui », ennemi numéro un du collégien selon Madame Vallaud-Belkacem. Mais de qui se moque-t-on en ressortant ainsi sous un autre nom les « itinéraires de découverte » du début des années 2000 ? L’élève que ne motivent guère les matières générales sera-t-il « désennuyé » parce que le cours sur la machine à vapeur fera l’objet d’une intervention conjointe des professeurs d’histoire, de physique et d’arts plastiques ? Prétendre donner du sens à l’enseignement par de tels dispositifs suppose tout simplement de n’avoir jamais vu une classe de collège ! Certes de telles mesures peuvent éventuellement susciter l’intérêt de ceux qui ayant plus de facilités dans les matières générales ont moins besoin d’apprentissages systématiques dans ces domaines mais elles privent surtout les élèves en difficulté d’une transmission et d’une acquisition suffisantes des connaissances essentielles.  Et elles ne leur permettent pas de trouver à l’école ce qu’ils y cherchent ! Où est alors la réduction des inégalités scolaires ? Ainsi, en dépit des formules creuses,  « le collège reste unique et uniforme ». Il n’est donc fait pour personne. Le système français d’éducation persiste et signe : incapable de transmettre les savoirs fondamentaux, la France n’a pas fini de reculer dans le classement PISA , il est tout aussi incapable de proposer à la jeunesse des parcours différenciés de réussite : où est la valorisation des enseignements technologiques et professionnels dans la dernière réforme ?  Plus grave encore : le fossé n’est pas près d’être comblé entre les jeunes et les institutions : qui peut sérieusement s’étonner de voir une grande partie d’entre eux choisir l’abstention ou le Front national au moment des élections ?

Le collège pour les professeurs ?

Mais dira-t-on, ce qui empêche le gouvernement d’aller plus loin c’est la fronde syndicale que ne manquerait pas de susciter l’ouverture du collège sur l’enseignement technologique et professionnel. Les socialistes ne peuvent pas prendre de tels risques avec l’un de leur dernier bastion électoral. La réforme serait ainsi inaboutie afin de laisser en place un collège « pour les professeurs » aux dépens de l’intérêt des élèves. Certes, l’École dans son histoire a été longtemps prisonnière des luttes d’influence entre catégories de personnels enseignants, les professeurs du secondaire général ne voulant pas être confondus avec ceux du primaire ou de l’enseignement professionnel, de même qu’au début du siècle dernier le rapprochement des écoles primaires supérieures et des petites classes des lycées achoppait devant l’hostilité des agrégés, souvent proches des radicaux socialistes mais ne voulant pas renoncer à l’élitisme de leur enseignement !

Pourtant la situation a aujourd’hui changé : la vérité est que plus grand monde ne veut travailler en collège, tout simplement parce qu’en bien des endroits, la chose est devenue impossible. Au passage, ce n’est pas en rendant les professeurs responsables de la situation qu’on réglera le problème, on a reconnu le vieux discours pédagogique : si les élèves s’ « ennuient » selon le mot de la ministre, cela ne peut venir que de leurs enseignants qui s’obstinent à vouloir transmettre des connaissances. En tout cas il y a longtemps que, dans la réalité des faits, le collège n’est plus fait pour les professeurs qui cherchent à s’en échapper. Et le dernier projet gouvernemental ne constitue en rien une réponse à la crise de l’institution à cet égard.

Le collège va donc demeurer, selon l’expression de François Dubet, « un monstre pédagogique » fait pour personne.

Les conditions d’une réforme réussie

Plutôt que d’accuser les enseignants d’être responsables de l’impossibilité de la réforme, il faudrait rendre d’abord la profession et l’institution attractives en redéfinissant les missions d’un véritable collège pour tous. Les changements conduits ces dernières années, souvent inaboutis, n’ont pas fait l’objet d’une mise en perspective claire et intelligible. Ils ont du coup donné le sentiment de dénaturer le rôle du système éducatif. Ni les parents, ni leurs enfants, ni leurs professeurs ne savent plus quelle est la finalité de l’école en général et du collège en particulier.

Que la refondation de l’école passe par une redéfinition du métier des enseignants et partant de leurs statuts est une évidence ; mais que l’on cesse d’en faire une présentation punitive qui ne risque guère de faciliter l’adhésion des principaux intéressés. Au reste, pourquoi toujours réformer contre, pour s’étonner ensuite de l’échec des réformes ? Cette présentation punitive est d’ailleurs une aubaine pour les syndicats, par ailleurs largement désertés et discrédités mais défenseurs de statuts qui, paradoxalement,  sont sans doute aujourd’hui en partie responsables de la pénurie de personnel.  Surtout ce changement des statuts qui est présenté comme une fin en soi ne doit être qu’un moyen au service d’un enseignement repensé dans ses missions, dont certaines sont des missions partagées avec les familles ou les acteurs économiques et sociaux : la réforme de l’école doit donc être l’affaire de la nation toute entière, parents, enseignants, entreprises…

La France attend une parole politique forte sur l’école, une parole politique tournée vers l’avenir et qui soit à la hauteur de son passé. Quel candidat à l’élection présidentielle aura la volonté d’en faire le cœur de son projet de société ?

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