Orthographe sur le CV : bien plus que de simples fautes

L’orthographe deviendra-t-elle une compétence hautement distinctive dans les prochaines années ?

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
La grammaire est une chanson... by Daniel Bracchetti (CC BY-NC-ND 2.0)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Orthographe sur le CV : bien plus que de simples fautes

Publié le 29 avril 2018
- A +

Par Christelle Martin Lacroux1.
Un article de The Conversation

L’orthographe, un problème circonscrit à la sphère scolaire ?

La question de la maîtrise de l’orthographe est demeurée longtemps exclusivement une question relevant du seul système éducatif, le ministère fixant des objectifs à atteindre par cycle et évaluant périodiquement le niveau des élèves.

Plusieurs études s’accordent sur la baisse régulière et conséquente du niveau des élèves en orthographe depuis le milieu des années 80 : en 2015, les élèves font en moyenne 17,8 erreurs contre 10,6 en 1987 à une même dictée.

Dans un contexte d’intensification de l’écrit au travail, l’intégration dans les organisations de jeunes diplômés au niveau plus faible en orthographe que leurs aînés devient aujourd’hui également un enjeu de gestion pour les organisations.

Pour preuve, ces dernières évaluent aujourd’hui les compétences rédactionnelles comme les plus importantes à maîtriser : une étude américaine portant sur plus de 14 millions d’offres d’emploi a conclu que les compétences rédactionnelles figuraient parmi les compétences les plus recherchées par les employeurs.

Et pourtant, en dépit de ce plébiscite, les organisations se déclarent très insatisfaites du niveau réel des jeunes diplômés en matière de compétences de communication écrite.

L’orthographe, un coût pour les organisations

Les déficiences rédactionnelles et en particulier orthographiques sont sources de coûts, en termes d’image, de qualité perçue et d’intentions d’achat des clients notamment. À ce propos, la National Commission on Writing (2004) a évalué à plus de 3 milliards de dollars annuels les sommes dépensées par les entreprises pour remédier aux déficiences écrites des salariés américains.

En France, l’équipe de l’ISEOR (Institut de socio-economie des entreprises et des organisations) a conclu que l’absence de gestion dans les organisations des déficiences en langage écrit (spécifiquement de la prise en charge de l’illettrisme) était source de coûts cachés au premier rang desquels on trouve les surcoûts liés à des défauts de qualité, des surcoûts liés au glissement de fonction de l’encadrement prenant en charge la révision d’un document rédigé par un subordonné, ou encore la non-création de potentiel liée à l’impossibilité de développer de nouvelles activités.

D’autres études ont également démontré les conséquences des fautes sur les sites Internet en termes de détérioration de la qualité perçue par les internautes, voire même en termes de diminution des intentions d’achat.

S’il est démontré que les déficiences rédactionnelles et en particulier orthographiques représentent un problème de gestion, et en dépit d’une importante médiatisation de cette question, aucune étude scientifique n’avait mesuré en France les perceptions et le comportement des recruteurs à l’égard des candidats à l’embauche déficients en orthographe.

C’est pourtant au cours de la phase d’étude des dossiers de candidature que les employeurs sont en mesure de procéder à une première évaluation du niveau de maîtrise de l’orthographe. Si plusieurs enquêtes menées par l’APEC ou des cabinets de recrutement ont indiqué que les employeurs déclaraient pénaliser les fautes, ces dernières présentent des limites méthodologiques, rendant indispensable la réalisation d’une étude apportant des garanties en termes de validité.

L’orthographe, un coût pour les candidats à l’embauche ?

Une étude expérimentale en sciences de gestion a été menée récemment afin de comprendre les effets des fautes d’orthographe au sens large (fautes lexicales, grammaticales et fautes typographiques, appelées fautes de frappe ou encore fautes de clavier) sur les perceptions des recruteurs mais également sur leur comportement de présélection.

536 recruteurs ont été mis en situation de présélection de candidats : plusieurs candidatures à un poste de nature commerciale, se différenciant sur le niveau d’expérience des candidats, le nombre et le type de fautes contenues, leur ont été proposées. Il leur a été demandé de noter chacune d’entre elles puis de prendre une décision de présélection (rejet ou entretien).

En outre, la méthode des protocoles verbaux a été mobilisée pour analyser le discours des recruteurs pendant leur tâche d’étude des dossiers. Cette technique a exigé des répondants qu’ils expriment à voix haute leurs pensées, simultanément à l’exécution d’une tâche expérimentale. Ces verbalisations ont ensuite été retranscrites pour une analyse de contenu. Cette méthode est particulièrement adaptée à la compréhension du processus de prise de décision des recruteurs. Les conclusions de cette étude sont sans appel.

Les fautes d’orthographe comptent…

L’analyse des restitutions verbales indique que les fautes génèrent de fortes attributions de la part des recruteurs en termes d’intelligence du candidat, de compétences professionnelles mais également en termes de savoir-être…

Ainsi, les recruteurs infèrent aux rédacteurs de CV contenant des fautes un manque d’intelligence (uniquement d’ailleurs lorsqu’ils lisent des CV contenant des fautes d’orthographe) et également un manque de professionnalisme.

Mais ce sont surtout les attributions en matière de savoir-être (manque de politesse et de correction) qui dominent dans le discours des recruteurs amenés à étudier ces dossiers de candidature. Le manque de rigueur, le laxisme, la légèreté et la négligence sont des perceptions largement partagées par une proportion importante d’entre eux.

Émerge également de cette analyse du discours des recruteurs la dimension culturelle de la compétence orthographique : pour les recruteurs, savoir écrire sans fautes ne relève pas forcément de l’école, mais plutôt du contexte socio-économique inféré au candidat (notamment la famille, le milieu social).

L’analyse statistique des décisions des recruteurs permet également de dresser plusieurs constats : la présence de fautes (quelle que soit leur nature) a un impact sur le taux de rejet, et ce à expérience égale. Les chances qu’un dossier comportant des fautes d’orthographe et une expérience professionnelle importante soit rejeté sont 3,1 supérieures aux chances de rejet d’un dossier sans fautes, avec la même expérience professionnelle. Une candidature expérimentée avec des fautes d’orthographe présente un taux de rejet comparable à celui d’une candidature peu expérimentée mais exempte de fautes, annihilant ainsi les atouts d’une candidature expérimentée.

… mais toutes les fautes ne se valent pas

Les résultats de l’étude mettent également en évidence un jugement différencié des recruteurs selon le type de fautes : les fautes de frappe (oubli ou inversion de lettre) sont jugées moins sévèrement que les fautes d’orthographe en termes de rejet. C’est plutôt leur accumulation qui entraîne le rejet.

En revanche, concernant les fautes d’orthographe (lexicales et grammaticales), le nombre de fautes (5 ou 10) n’affecte pas le comportement de rejet des recruteurs. Cela signifie que ce n’est pas tant le nombre de fautes que la présence et le type de fautes qui expliquent le rejet du dossier : il n’existerait pas de « seuil de tolérance » pour les fautes d’orthographe lexicale et grammaticale lorsqu’elles sont repérées.

L’analyse statistique et de discours révèlent donc en creux la gravité de la faute d’orthographe grammaticale considérée comme « une faute contre la pensée », corroborant l’analyse du discours des recruteurs associant davantage la faute de frappe à un manque de relecture mais jamais à un manque d’intelligence.

Un sondage réalisé en février 2015 confirme d’ailleurs que ce sont les fautes de grammaire qui choquent le plus les Français (ils seraient par exemple 47 % à l’être face à un mauvais choix d’auxiliaire avec le participe passé).

Pour expliquer la plus grande sévérité des recruteurs face aux fautes d’orthographe lexicales et grammaticales, on peut avancer l’explication selon laquelle les fautes de frappe, les coquilles ou fautes de frappe seraient considérées comme de « petites fautes », tandis que la faute suprême, grave, impardonnable est la faute de grammaire.

En d’autres termes, les toutes premières fautes de conjugaison, d’accord ou de lexique peuvent entraîner le rejet… tandis qu’en matière de fautes de frappe c’est davantage leur accumulation qui générerait l’élimination d’un candidat.

La compétence orthographique, bien plus qu’une compétence technique

Au-delà de l’aspect trivial de ces résultats, cette étude apporte une preuve que les fautes constituent bien une « barrière à l’entrée » pour les candidats à l’embauche, plus encore en ce qui concerne les fautes d’orthographe que pour les fautes typographiques.

La faute d’orthographe est donc bien porteuse de sens pour un recruteur : elle constitue le terreau d’attributions fortes, principalement en termes de savoir-être. La faute ne relève pas d’une simple compétence technique, savoir de base, mais d’une aptitude à se conformer à une norme.

Ainsi, les candidats rédigeant leur CV avec des fautes violeraient une norme sociale implicite de l’orthographe : un salarié qui commettrait des fautes ne saurait donc pas se situer face à son destinataire, serait incapable d’adapter la qualité linguistique à l’interaction. La faute traduirait donc au final un comportement préjudiciable à l’organisation plus qu’une insuffisante maîtrise de compétence linguistique ou technique.

En conclusion, on peut se demander si l’intégration progressive de diplômés aux compétences orthographiques diminuées sonne le glas de l’époque des écrits professionnels impeccables sur le plan orthographique. Dans un contexte de forte médiatisation de ce problème et d’intensification de l’usage de l’écrit professionnel, la résistance s’est-elle mise en route, comme en témoigne la multiplication des initiatives dans les entreprises, au sein des organismes de formation ainsi que le développement de certifications aux compétences purement orthographiques ou rédactionnelles (Certificat Voltaire, Certificat aux Compétences Rédactionnelles) ?

Finalement, la compétence orthographique, autrefois assimilée à un prérequis scolaire parmi tant d’autres, finira-t-elle par devenir une compétence hautement distinctive dans les prochaines années, tant elle deviendra rare parmi les candidats ?

Sur le web-Article publié sous licence Creative CommonsThe Conversation

  1. Maître de conférences en sciences de gestion- Laboratoire CERAG- IUT2, Université Grenoble Alpes.
Voir les commentaires (12)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (12)
  • Quand un recruteur reçoit des centaines de CVs pour un poste, tout ce qui permet de faire un tri rapide est le bienvenu. Même si l’on peut penser que celui qui fait quelques erreurs peut avoir d’autres qualités, le fait qu’il n’ait même pas pris la peine de faire relire son CV est soit un signe de son incompréhension de la société, soit un signe de son inaptitude au moindre effort.

  • Bien sûr . L’écriture est la contrainte numéro 1 infligée aux enfants : bien maîtriser le geste tout en maîtrisant le sens et les règles d’écritures : toute une discipline :gymnastique physique et intellectuelle. Ne pas l’avoir acquise peut évidemment laisser penser au futur employeur que l’individu sera tout aussi inapte à effectuer une quelconque tâche de manière satisfaisante. Bravo l’ed nat ! Tant d’année de parcours scolaire pour un si piètre résultat…

  • Article abscons, alambiqué, qui montre que l’absence de fautes d’orthographe ne suffit pas: la recherche de la clarté est primordiale. A partir du moment où on est obligé de relire une phrase pour en saisir le sens, c’est que quelque chose cloche. Heureusement, la conclusion est très claire.

  • Article complet, bien détaillé et très clair. Je confirme le propos : après m’avoir recrutée, mon dernier employeur m’avait précisé qu’il avait écarté un CV sur 2 à cause des fautes dans le mail accompagnant le CV. Et lorsque j’ai postulé à nouveau, tout récemment, j’ai ajouté sur mon CV la mention « français parfait » dans la rubrique des langues parlées. Eh bien cette mention a retenu l’attention des recruteurs et m’a permis de décrocher des entretiens, à compétences égales avec d’autres postulants.

  • Les fautes sur un CV marquent un manque d’éducation au sens large, un manque de respect, un manque de qualité, un manque de motivation. De plus, j’ai eu de jeunes ingénieurs dans mes équipes et j’ai perdu des milliers d’heures à corriger les fautes dans leurs documents. Quelle perte de temps! Si seulement j’avais pu avoir accès aux procédures de recrutement…

    • @Franck et vous devriez aussi leur faire passer une épreuve de calcul mental. Ma fille en école ingé (groupe A, hein , pas postbac) a eu la stupéfaction de voir un petit camarade utiliser sa calculette pour faire une multiplication basique, il lui a dit ne pas connaître ses tables …. et … ne pas voir les problème ….

      • ouups le problème

      • Autrefois, le symbole de l’ingénieur était sa règle à calcul. Un outil qui avait l’avantage de ne pas donner la position de la virgule, ce qui obligeait l’utilisateur à déterminer mentalement au préalable l’ordre de grandeur du résultat, et donc à s’interroger en cas de discordance. Aujourd’hui, le doigt qui dérape sur la calculette reste non détecté, parfois jusqu’à l’aberration dans le résultat final.

  • 40 ans de pédagauchisme ont conduit à cette faillite. Il en a fallu des années pour qu’enfin la vérité éclate. Pendant des années le journal Le Monde a soutenu, contre toute évidence, que le niveau montait. Quelle escroquerie. Les classements Pisa ont enfin montré que nous étions dans les derniers, parmi les plus mauvais. Je suis d’autant pas plus furieux que j’ai connu l’école qui apprenait à lire, écrire, compter, à s’exprimer et à comprendre. Il en a fallu de l’énergie pour démolir ce qui marchait si bien. La suppression de l’école Normale a été le déclencheur de ce déclin. Les instituteurs compétents ont été remplacés par les professeurs des écoles dont le niveau est bien au dessous.

    • Oui mais Bourdieu est passé par là! Toute la gauche a embrayé suite à la lecture des philosophes relativistes. Et voilà le résultat. Avant 1968 les élèves au certificat d’étude savaient écrire correctement, car les profs insistaient la dessus. De nos jours il ne faut surtout pas martyriser ces pauvres chéris. Or il n’y a qu’à l’école que les enfants peuvent apprendre, car beaucoup de parents sont dans l’incapacité de transmettre ce qu’eux mêmes n’ont pas le temps ou ignorent.

  • Il est certain que cela dénote une flemmardise et négligence. La grammaire n’étant qu’une question de mémoire, il suffit de l’apprendre. Donc préjudiciable pour la personne qui n’a pas voulu s’en donner la peine.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
niveau médecins
4
Sauvegarder cet article

Ah, mes études médicales… Elles sont loin derrière, les années 1980, l’autre siècle !

Elles offraient alors un certain prestige. Quand j’entrais timidement dans les salons bourgeois, tortillant les nougats, moi gamin de basse extraction, les parents des potes prenaient soudain un air respectueux quand je lançais être étudiant en médecine.

J’existais, d’un coup. Ah, le statut social… Gare tout de même : le médecin doit disposer d’un supplément d’âme pour supporter la tâche et se montrer empathique. Il est rugueux, l’exercice et, ... Poursuivre la lecture

 

[caption id="attachment_220471" align="aligncenter" width="545"] L'ane de Buridan entre deux opinions LACMA credits Ashley Van Haeften (CC BY 2.0)[/caption]

 

Eh voilà, c'est la rentrée ! J'ai endossé hier après-midi mon costume de super-héros (enfin une veste quoi !) afin d'enseigner l'économie à une armée de nouveaux étudiants assoiffés de connaissance. Et comme chaque année, après une introduction classique « blablabla l'économie c'est cool », le cours commence sur les 10 principes de l'Économie, chapitre issu ... Poursuivre la lecture

faire de la philosophie
0
Sauvegarder cet article

Par Damien Theillier.

De nos jours la philosophie est devenue un phénomène de masse. Elle est partout : dans les magazines, sur internet, dans les forums, à la télévision, dans les cafés. Le philosophe lui-même n’échappe pas à la starisation médiatique. Souvent d’ailleurs il est invité à s’exprimer sur des sujets qui ne sont pas de sa compétence directe : l’économie, la psychologie, le climat etc.

Mais pour certains, la philosophie est déconnectée de la vie, elle n’est rien de plus qu’une analyse du langage, une spéculation vide... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles