Internet, l’indispensable outil de la démocratie

World wide web by Ai.comput'In(CC BY-NC-ND 2.0)

Combien de temps pourra perdurer un système prétendument « démocratique » duquel le citoyen serait exclu ? Le citoyen modèle devrait-il être réduit à user du droit de vote qui lui est périodiquement donné et qu’il nomme fièrement « devoir » ?

Par Yannick Chatelain.

Dématerialisation des frontières et États désorientés

Démocratie, régime autoritaire, totalitaire, dictature… « peu importe ». Comme le soulignait Pierre Clastres (1977) dans son ouvrage Archéologie de la violence  : « il n’est de société que sous le signe de division entre maîtres et sujets » que le maître ait été désigné de façon démocratique, pseudo-démocratique ou non est sans grande importance. Sa mission, la mission qu’il peut donc parfois s’« auto-assigner » est celle de faire de sa nation un tout unifié : un « Un ».

Faire de la nation un « Un » !

John Dewey évoquait déjà en 1927, dans son ouvrage Le public et ses problèmes le fait que les idées circulaient de plus en plus vite grâce à la technologie : trains, voitures, avions. Il soulignait que cela ne pouvait être qu’au service d’une plus grande cohésion nationale et internationale. Pour Dewey l’élimination de la distance ne pouvait que servir le brassage d’idées, donc le débat démocratique. Il vantait les mérites de la confrontation de tous et toutes à des idées différentes de nature à servir l’unité étatique. Depuis 1927 la vitesse des moyens de locomotion et de circulation des idées que Dewey glorifiait a considérablement progressé.

Parler « d’élimination de la distance » était exagéré en 1927, tout du moins d’un point de vue physique, il en est de même aujourd’hui. Dans le monde réel, tous les moyens de locomotions élaborés et améliorés ne sont toujours pas – en 2018 – à la portée financière de tous les hommes ! Cependant par le biais d’Internet l’élimination de la distance « physique » entre « tous » les hommes n’est virtuellement plus si loin de la réalité.

Si nous suivons la logique d’un John Dewey, le fonctionnement démocratique à l’ère d’Internet aurait dû accélérer de plus belle ! Si tel n’est pas encore le cas, c’est que les équilibres, entre gouvernants et gouvernés, ne sont pas encore trouvés. Rome ne s’est pas faite en un jour, mais réjouissons-nous d’avoir un objectif de citoyen-monde déjà tout tracé.

L’élimination de la distance favorisant la confrontation des idées et des hommes – à laquelle Dewey songeait – a franchi un nouveau cap !

La confrontation augmentée des idées et des hommes : une chance pour les démocraties ?

Internet impose de reconsidérer l’unité étatique d’un œil neuf. Internet en abolissant la notion de distance n’offre-t-il pas alors à terme (tout le monde n’a pas encore la même possibilité d’accéder à Internet) une possibilité inédite de repenser un système de fonctionnement du monde plus viable, plus équitable.

  • Internet n’est-il pas ce nouveau monde qui fait écho – une fois apprivoisé par les hommes – à l’espoir et à la croyance de Dewey d’une abolition de la distance synonyme de toujours plus de démocraties ?
  • Internet n’est-il pas l’outil d’une nouvelle révolution de notre monde imposant une refonte en profondeur de l’économie mondiale ?
  • Internet n’impose-t-il pas un réajustement des rapports entre les gouvernants et les gouvernés ?

Les dirigeants sont désorientés, ils s’obstinent à le démontrer : la volonté précipitée et sans nuances d’encadrer les usages d’Internet, jusqu’à vouloir gérer les flux d’informations, pour tendre vers un copié-collé du monde d’hier n’est-ce pas une preuve du regret de nombreux dirigeants d’un ancien monde plus maîtrisable et mieux maîtrisé.

Tandis que le nouveau monde s’installe, les maîtres de l’ancien ont seulement changé de costumes. Ils ont une approche parfois très passéiste et refont étrangement… toujours plus de la même chose ! Ils voudraient que tout change sans que rien ne change pour eux dans leur rapport au pouvoir et aux citoyens.

Comment et combien de temps pourra perdurer un système prétendument « démocratique » duquel le citoyen serait exclu ? Le citoyen modèle devrait-il être réduit à user du droit de vote qui lui est périodiquement donné et qu’il nomme fièrement « devoir » ?

Si c’est cela être citoyen, la servitude volontaire fait bien son œuvre, mais quelle est la véritable valeur démocratique du vote dans la configuration actuelle ? Le citoyen pourra bien réciter poliment les mêmes lieux communs l’adoubant citoyen : « Ceux qui ne votent pas non pas à se plaindre ! »… « Des hommes se sont battus pour que nous ayons ce droit ».

Ceux et celles qui déclament ces phrases face caméra à chaque nouvelle élection, y croient-ils encore eux-mêmes quand une majorité d’électeurs français en sont désormais réduits à « voter contre » sans nourrir l’espoir de pouvoir, une seule fois dans leur vie citoyenne, « voter pour » !

Le véritable président en France ne se nomme-t-il pas aujourd’hui abstention et vote blanc ?

Ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre pour surtout… ne rien faire ?

Nous pouvons rester dans le déni. Mais si faire son devoir de citoyen consiste à faire perdurer et cautionner une fabrique à pouvoirs de cet acabit, pour, une fois l’élection passée, ne plus prendre part au débat public ; si faire son devoir de citoyen c’est voter puis attendre cinq nouvelles années sans mot dire : c’est un choix. Oui, nous pouvons décider de nous comporter comme les trois singes de la sagesse : Mizaru (L’aveugle), Kikazaru (Le sourd) et Iwazaru (Le muet). Cela servira-t-il l’avenir de notre démocratie dans cette période complexe ?

En France, notre démocratie sans imagination est devenue au fil des ans une fabrique à pouvoir légitime d’un seul point de vue constitutionnel. Cela rend notre république représentative bien fragile ! Une « démocratie » où la minorité la plus stratège peut rafler la mise en agitant le chiffon rouge du populisme et des extrêmes. « Être élu par défaut » est une stratégie gagnante des prétendants aux plus hautes responsabilités ! Que le constat ne soit pas réjouissant est une chose, mais malgré tout, en attendant que les choses évoluent, nous disposons d’outils pour agir sur notre destin commun après des élections.

L’arrivée d’Internet a renversé la table des pouvoirs de ce monde, redistribué un jeu de cartes truqué. On a coutume de dire qu’il y a eu dans ce monde un avant et un après le 11 septembre, ceci est vrai. Mais il y aura eu également, de façon moins sanglante, un avant et un après Internet !

La matérialisation de la mondialisation est certainement la plus grande réussite d’Internet, c’est aussi sa plus grande faiblesse. Sa puissance était-elle trop forte ? Trop tôt ? Le Monde – dit civilisé – était-il en mesure d’appréhender la puissance du joyau qu’il avait entre les mains, de le maîtriser, d’anticiper les impacts sociaux d’une telle révolution ? À l’impossible nul n’est tenu. Toujours est-il qu’Internet aura enfanté les premiers véritables citoyens du monde !

Si en tant que citoyens nous regardons ailleurs, si nous laissons les problèmes relatifs à Internet être mal posés par la sphère politique, sans intervenir, sans prendre la mesure de cette nouvelle responsabilité qui nous incombe, sans recourir aux nouveaux outils et aux moyens dont nous disposons pour intervenir dans le débat public, alors n’accusons pas les solutions liberticides et démocratiquement régressives qui ont d’ores et déjà été mises en œuvre par nos représentantsDes solutions qui pourraient fort bien continuer à nous être imposées et que nous serons contraints d’accepter

Un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile.  Thucydide

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