La descente aux enfers de l’industrie française

Grandeur et Décadence By: Claude Prélat - CC BY 2.0

La France est le pays d’Europe où la part de l’industrie dans le PIB est maintenant la plus faible, et elle est aussi, le pays où les dépenses publiques sont les plus fortes et les prélèvements obligatoires les plus élevés .

Par Claude Sicard.
Un article d’Entrepreneurs pour la France

L’économie française fonctionne au ralenti : elle est comme bloquée dans son développement. Tous les symptômes sont là : une croissance ralentie, un taux de chômage très élevé que les gouvernements successifs ne sont pas parvenus à réduire, une balance commerciale régulièrement déficitaire, et un État qui s’endette un peu plus chaque année pour boucler ses budgets. Et l’INSEE qui dénombre en France plus de 8 millions de pauvres.

D’où viennent donc les difficultés de l’économie française ? Les économistes, on ne comprend pas pourquoi, tardent à nous l’expliquer, ce qui est bien regrettable, car pour faire des pronostics sur la portée des mesures que le gouvernement a prises pour relancer l’activité économique du pays, il faut disposer d’un diagnostic correct. Il s’agit de l’enchaînement insidieux suivant, qui n’est jamais expliqué au public. À l’origine, l’effondrement du secteur secondaire de l’économie, l’industrie, en fait le plus important des trois secteurs d’activité qui composent l’économie d’un pays : ce secteur a produit de moins en moins de richesses.

Il s’en est suivi un accroissement régulier des dépenses publiques pour remédier aux dégâts causés à la population par la défaillance du secteur industriel ; d’où des prélèvements obligatoires de plus en plus élevés pour financer ces dépenses, ce qui a conduit à une asphyxie progressive de l’économie. Sans compter un accroissement, année après année de l’endettement de l’État qui recourt à cet expédient pour boucler ses budgets, les prélèvements obligatoires étant chaque année insuffisants. À présent, en matière de dette publique, on est au taquet, ce qui va poser à nos gouvernants de réels problèmes.

La forte amputation de notre secteur industriel

La contribution du secteur industriel à la formation du PIB est passée, dans notre pays, de 25,0 % dans les années 1975 à 10,0 % aujourd’hui (hors BTP), alors que la norme en la matière se situe, au plan européen, à 20 %. Et les effectifs de ce secteur d’activité sont passés de 6,2 millions de personnes à la fin des Trente glorieuses à 2,7 millions à présent.

Notre machine économique se trouve donc amputée de plus de la moitié de son potentiel contributif à la création de richesse du pays. Aussi, avec ce taux de 10 %, qui est le plus faible de tous les pays de l’Union européenne, la Grèce mise à part, notre système économique doit-il être considéré comme sinistré.

Les activités industrielles sont, en effet, le paramètre essentiel expliquant la richesse des pays développés. La revue Avenir Suisse, dans un numéro de 2012, soucieuse de mettre en valeur les belles performances de l’économie suisse, a calculé, ce qui est tout à fait original, la production industrielle des grands pays rapportée au nombre des habitants. On y voit des écarts considérables entre les pays. Le tableau de chiffes publié par la revue suisse mérite d’être examiné :

Pays Production industr./habitant (En US$)
Suisse 12.400
Finlande 8.800
Japon 8.600
Suède 8.300
Allemagne 7.700
Pays Bas 6.000
Corée du Sud 5.800
Italie 5.500
France 4.500
Grande Bretagne 4.000
Brésil 1.700
Russie 1.600
Chine 1.500
Inde 200

En s’en référant à l’indicateur habituel de richesse qu’est le PIB/tête, on constate qu’il existe une corrélation très étroite entre l’importance de la production industrielle de ces pays, prise comme variable explicative, et leur niveau de richesse. C’est ce que montre le graphique ci-dessous.

Corrélation production industrielle/habitant et PIB/tête
Source :
Production indus/habitant : Revue suisse (2012)
PIB/tête : BIRD 2017

La production industrielle apparaît ainsi comme une variable explicative très sûre de la prospérité des pays. La France en est à 4 500 $ seulement de production industrielle par habitant, alors que l’Allemagne se situe à 7 700, la Suède à 8 300 et la Suisse à 12 400. Avec une production industrielle par habitant relativement faible, notre pays a, tout naturellement, un revenu per capita qui est loin d’être l’un des plus élevés d’Europe : en 2017, il était, selon les statistiques de la BIRD, de 38 476 $ seulement, contre 48 223 $ aux Pays Bas, 53 442 $ en Suède, et 80 189 $ en Suisse.

Cet affaiblissement considérable du secteur industriel dans notre pays explique parfaitement le taux de chômage très élevé caractérisant l’économie française, ainsi que le déficit de notre balance commerciale. Nous devrions avoir, si nous avions suivi l’évolution des autres pays, environ 1,8 million de salariés supplémentaires travaillant dans le secteur industriel.

Vu que chaque emploi dans l’industrie génère en moyenne 2 emplois, au moins, dans le secteur des services, on voit que la population active de notre pays, si le secteur industriel ne s’était pas atrophié, compterait aujourd’hui 5,4 millions de travailleurs de plus. Le chômage se trouverait donc ramené à son taux normal (3 à 4 % de la population active), et le taux de population active qui n’est que de 43,6 % seulement actuellement, un taux particulièrement faible qui témoigne bien de l’état anémique de notre économie, se monterait alors à 51,6 %, taux qui s’approcherait sensiblement de la norme européenne, l’Allemagne étant par exemple à 52,4 % et les Pays Bas à 53,3 %.

Quant aux exportations, avec ce renfort de 1,8 million de travailleurs dans l’industrie, elles se trouveraient majorées de 260 Md€ environ, chiffre résultant du ratio actuel d’exportation de l’industrie française. Il y aurait donc un excèdent commercial d’environ 150 à 200 Md€, alors que le déficit actuel est de 62 Md€.

L’accroissement des dépenses publiques

Du fait de la défection du secteur industriel dans cette course à la création de richesse qui caractérise le monde moderne, l’État français est venu au secours des populations et des territoires pour maintenir le niveau de vie des habitants, jouant, comme l’exige tout particulièrement dans notre pays la population, un rôle protecteur. Les dépenses publiques, sous la poussée tout spécialement des dépenses sociales, ont ainsi très fortement progressé en France ces quarante dernières années, croissant régulièrement beaucoup plus rapidement que le PIB.

Elles sont ainsi passées de 34,6 % du PIB, en 1980, à 56,4 % en 2017, et la France est aujourd’hui le pays en Europe où elles sont, en proportion du PIB, les plus importantes. Elles se sont élevées à 1 291,9 Md€ en 2017, les dépenses sociales représentant l’essentiel : 58 % du total. Il s’agit là, des dépenses vieillesse, santé, famille, chômage, retraites, lutte contre la pauvreté et l’exclusion, etc. On se souvient qu’Emmanuel Macron, dans une réunion de travail à l’Élysée, a fulminé, parlant d’« un pognon dingue » mis dans les minima sociaux. Le chômage, par exemple, représente à lui seul, 35 Md€.

Mais les dépenses sociales sont presque impossibles à réduire, car, en démocratie, l’opinion publique ne le permet pas. Ce phénomène de compensation par un accroissement et une socialisation des dépenses sociales, d’une insuffisante contribution du secteur industriel à la création de richesses dans les pays, est d’ailleurs assez général, semble-t-il, comme le montre succinctement le tableau suivant :

Pays Industr./PIB (BIRD) Dépenses sociales/PIB (OCDE)
France 17,4 % 31,5 %
Grande Bretagne 18,6 % 22,0 %
OCDE 22,0 % 21,0 %
Suisse 25,2 % 19,0 %
Chili 30,0 % 11,0 %
Corée du Sud 35,9 % 10,0 %

Les taux d’industrialisation indiqués ici sont ceux de la BIRD (selon sa définition très large de l’industrie), et les niveaux de dépenses sociales sont ceux calculés par l’OCDE. On voit que les dépenses sociales sont, d’une façon générale, inversement proportionnelles aux taux d’industrialisation des pays : la corrélation n’est, en fait, pas parfaite, car d’autres éléments interviennent.

Malgré le handicap que constitue pour l’économie française le très fort fléchissement du secteur industriel, le taux de pauvreté n’est que de 13,6 %. Dans d’autres pays européens où l’économie est plus dynamique les taux sont à peine moins élevés : 11,9 % au Danemark, par exemple, et 12,7 % aux Pays Bas… En Italie il s’agit de 20,5 % et en Espagne de 22,3 %. Ce relativement bon résultat français est obtenu par des dépenses publiques considérables, bien plus élevées que partout ailleurs.

L’accroissement des prélèvements obligatoires (PO)

Dans les pays dont l’économie est à la peine on note donc que les dépenses publiques croissent rapidement. Elles sont gonflées, partout, par des emplois publics pléthoriques, et c’est, effectivement, ce qui s’est produit en France. Ces dépenses publiques sont utilisées comme un instrument permettant de stimuler l’économie et de lutter contre le chômage. Pour les financer, les États sont contraints d’accroître les rentrées fiscales, c’est-à-dire les « prélèvements obligatoires ».

En France, ces derniers ont ainsi crû régulièrement, d’année en année, et ils atteignent maintenant le niveau le plus élevé de tous les pays d’Europe : 47,6 % du PIB, alors que la moyenne des pays de l’UE est de 39,7 %, et celle des pays de l’OCDE 34,1 %. Malgré ce taux record, ils ne sont pas suffisants pour couvrir toutes les dépenses, et l’État doit, chaque année, s’endetter davantage. Cela fait 44 ans que le budget de l’État est en déficit, et la dette atteint maintenant 98 % du PIB.

Cette pression fiscale considérable étouffe l’économie, d’autant qu’elle s’exerce aussi sur les entreprises. Le Medef a montré dans une étude de 2016 que les prélèvements fiscaux et sociaux, par rapport à la valeur ajoutée des entreprises françaises, sont de 23,8 %, alors qu’ils ne représentent que 13,6 % en Allemagne et 9,2 % au Danemark. Les marges des entreprises s’en trouvent réduites : 31,4 % seulement en France, contre 40,4 % en moyenne dans la Zone Euro. Cela mine la compétitivité de nos entreprises et réduit considérablement, tant leurs capacités d’investissement que leurs moyens de faire de la recherche.

Cet accroissement constant des dépenses publiques a conduit à un système fiscal où les contribuables aisés qui seraient en mesure d’investir dans des start-up ne le font pas, ce qui empêche les nouvelles entreprises qui se créent de disposer des moyens financiers dont elles auraient besoin pour financer leur croissance. L’IRDEME (Institut de Recherche sur la Démographie des Entreprises) a ainsi montré que les « gazelles » françaises courent beaucoup moins vite que les gazelles anglaises, en sorte que la création de nouveaux emplois dans le pays est très insuffisante.

Comment ranimer l’économie française ?

Comme nous venons de le montrer, les difficultés dans lesquelles se débat aujourd’hui l’économie française ont pour origine l’effondrement de notre secteur industriel. La France est le pays d’Europe où la part de l’industrie dans le PIB est maintenant la plus faible, et elle est aussi, le pays où les dépenses publiques sont les plus fortes et les prélèvements obligatoires les plus élevés. La corrélation entre ces phénomènes est évidente. Curieusement, personne ne semble l’avoir noté jusqu’ici.

L’économie est une discipline qui a des liens très étroits avec le comportement des individus. Tout est là. La France est installée dans un système d’économie libérale, qui fonctionne, d’une manière paradoxale, avec des verrouillages administratifs nombreux qui empêchent le marché de s’ajuster, comme le voudrait la main invisible d’Adam Smith. Les Français n’aiment pas les riches et ils manifestent un goût très prononcé pour l’égalité : aussi la France est-elle le pays d’Europe où la doctrine marxiste a le plus marqué les esprits. La puissance publique, en conséquence, intervient beaucoup dans la vie économique.

Les Français demandent d’ailleurs, toujours davantage d’intervention de l’État : un sondage IFOP de mai 2014 indiquait, par exemple, que 55 % des Français souhaitent que « l’État intervienne davantage dans l’économie ». De surcroît, malgré son économie sinistrée, le pays doit se plier aux exigences de la Commission européenne. Celle-ci demande à l’État d’équilibrer ses budgets, de cesser de s’endetter, et de ne pas intervenir pour soutenir les entreprises en difficulté.

Malheureusement, Bruxelles ne dit jamais rien sur toutes les contraintes absurdes que l’État français impose à ses entreprises : les 35 heures de Martine Aubry, une trop forte taxation du travail, une fiscalité sur les entreprises plus lourde que dans les autres pays européens, etc. On se souvient qu’il y eut même, sous un gouvernement socialiste, des interdictions de licencier.

La France navigue donc entre deux eaux : elle est à mi-chemin entre un système libéral et un système dirigiste. Il faudrait qu’elle opte clairement pour l’un ou l’autre de ces systèmes : soit le libéralisme économique avec des interventions de la puissance publique très réduites, soit un système que certains ont appelé le « néo-colbertisme » où l’État jouerait un rôle de stratège et interviendrait directement dans l’économie.

Il serait temps d’ouvrir le débat pour sortir de l’ambiguïté : Emmanuel Macron a eu tort de ne pas le faire dès sa prise de pouvoir. Il se trouve, de ce fait, condamné à se limiter à des mini-réformes, des réformes sans réelle portée. Il chute donc, à présent, de mois en mois, dans les sondages. Il est par conséquent extrêmement difficile d’imaginer que le redressement de notre économie puisse se faire d’une manière rapide.

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