La France est-elle en voie de se soviétiser ?

La France est-elle entrée sur la Route de la servitude, pour reprendre l’expression chère à Friedrich Hayek ? Est-elle en train de se soviétiser ?

Par Olivier Maurice.

Le 10 mai 1981 voyait pour la première fois un socialiste élu président de la république Française. Dans la foulée était constitué le gouvernement d’union de la gauche chargé de mettre en place 110 propositions pour changer la France.

Le 7 novembre 1917 se déclenchait la révolution d’Octobre, Lénine et Trotski ouvraient le congrès des soviets des députés ouvriers et paysans. La Russie devenait le premier pays socialiste de l’Histoire.

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Bien… depuis que je me suis mis en tête qu’il pourrait peut-être y avoir un quelconque parallèle entre les deux événements et leurs conséquences, tout le monde autour de moi n’a eu de cesse de me répéter que je me fourvoyais complétement : l’URSS était un pays communiste, tout le monde le sait, et la France est un pays capitaliste, libéral, bourgeois… tout le monde le sait aussi.

Ma manie de vouloir comparer les deux tient donc sans aucun doute d’une étrange obsession schizophrène à voir du rouge partout.

Les voyants au rouge

Le problème, c’est qu’effectivement, j’ai tendance à voir de plus en plus de voyants rouges, surtout depuis que la France est devenue championne du monde des prélèvements obligatoires, depuis qu’elle a été rétrogradée dans le classement des économies mondiales, voire même classée derrière les pires régimes socialistes d’Amérique du Sud …

Donc, qu’à cela ne tienne : je me suis plongé dans les chiffres, persuadés que ceux-ci me prouveraient de façon incontestable si je me fourvoie ou non.

Les derniers chiffres de l’économie française sont ceux de 2017, 36 ans après l’élection de François Mitterrand. Un rapide calcul nous projette donc à Moscou en 1953, l’année de la mort de Staline et celle de l’avènement de Nikita Khrouchtchev, 36 ans après la révolution rouge.

(éloignons au passage toute similitude possible entre la boulimie de communiquer sur des réformes en profondeur tout en ne changeant rien de Khrouchtchev, et sur celle de notre président actuel pour nous concentrer sur des éléments factuels)

Je me suis donc livré à l’exercice qui consiste à comparer les chiffres de l’économie Française en utilisant la méthode employée par l’URSS de 1953.

Je vous passe les calculs qui sont décrits en fin d’article pour ceux qui ne manqueront pas de chercher des noises et des erreurs afin d’essayer de disqualifier des chiffres qui ne vont certainement pas leur plaire (artifice n°37 de la dialectique de Schopenhauer : « réfuter en dénonçant la preuve », dernière tentative avant l’ultime stratagème : « injurier »)

Point n° 1 : l’État providence

URSS 1953 France 2017
Mesures sociales et culturelles 22,8% 22,9%
Administration et Justice 2,5% 2,1%
Activités délocalisées 12,6% 11,4%

En % du PIB

La proximité des chiffres se passe de commentaire : la place occupée par les politiques publiques de la France de 2017 est bien identique à celle de l’URSS de 1953 : même proportion du PIB consacrée aux mesures sociales et culturelles, même taille de l’administration centrale et mêmes dépenses satellites distribuées par les collectivités locales.

Les partisans de l’État providence peuvent donc se féliciter : la France suit bien à la lettre le schéma de son illustre modèle : il n’y a aucune différence dans les moyens alloués à la politique sociale de l’URSS et celle de la France, 36 ans après le lancement du programme destiné à réaliser enfin les promesses d’égalité et de jours heureux pour tous les travailleurs.

Point n° 2 : l’État stratège

  URSS 1953 France 2017
Économie d’État 33,8% 4,5%
Économie privée 6,8% 32,8%

En % du PIB

En regardant les chiffres portant sur les activités économiques publiques et privées, je me suis dit que ça y était : j’avais enfin trouvé la preuve que tout le monde me disait, je m’étais effectivement fourvoyé : l’économie de la France est privée et non publique : la France ne serait donc pas un pays socialiste !

Sauf que je me suis rappelé qu’en 1983, devant la menace de l’effondrement rapide de l’économie nationalisée les deux années précédentes, avait eu lieu le « tournant de la rigueur ». La version officielle étant de couper court à la relance de la consommation, c’est-à-dire de cesser d’endetter la France par des politiques publiques de dépenses destinées à relancer la consommation.

Or, depuis 1981, ce n’était pas du tout à une relance keynésienne dont la France avait droit, mais bien à une politique de nationalisation pure et dure de l’outil de production. Et ce qui l’a remplacé en 1983, sous couvert de « rigueur » imposée soit disant par l’horrible Europe libérale (déjà), c’est bien une politique de dépenses publiques, politique qui a n’a cessé de creuser une dette atteignant 36 ans plus tard la valeur d’une année de PIB.

Si les proportions entre économie privée et économie d’État sont inversées entre l’URSS de 1953 et la France de 2017, c’est qu’elles sont la traduction d’une décision délibérée de la Nouvelle Internationale Socialiste de 1951, qui avait renoncé aux nationalisations massives au profit du Keynésianisme, la France ayant juste vérifié en frôlant le gouffre en 1983 que cette décision des instances internationales du socialisme était bien justifiée.

Ah me voilà rassuré : la dette contractée par l’État français est bien la preuve que celui-ci suit depuis 36 ans l’orthodoxie socialiste et qu’il a bien conservé la maîtrise totale de la stratégie économique du pays, ainsi que le stipule d’ailleurs la description de ses attributions :

« Le ministre de l’Économie… définit les mesures propres à promouvoir la croissance et la compétitivité de l’économie française… Il est compétent pour le financement des entreprises en dette et en fonds propres … Il exerce la tutelle des établissements des réseaux des chambres de métiers et de l’artisanat et des chambres de commerce et d’industrie. »

Point n° 3 : l’État obèse

URSS 1953 France 2017
Mesures sociales et culturelles 22,8% 22,9%
Administration et Justice 2,5% 2,1%
Activités délocalisées 12,6% 11,4%
Défense 19,4% 1,9%
Dette Publique 2,1% 19,9%
État (hors économie) 59,4% 58,2%

En % du PIB

Sur le dernier point, aucune hésitation : la taille de l’État français (hors économie) est bien identiquement disproportionnée, tout comme elle l’était en URSS. En y regardant de plus près, l’État français semble même plus opulent que son homologue soviétique, ayant rogné jusqu’à l’os sur la fonction régalienne de défense, afin de compenser le poids astronomique de la dette contractée par sa politique économique et sociale.

Conclusion : tout va bien !

Que les partis de gauche (et de droite) se rassurent donc : la France est en bonne voie dans la soviétisation, elle tient parfaitement le cap qu’elle s’était fixé « d’instaurer une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ». Exit le déclinisme : tout se passe exactement comme prévu !

La seule question qui me reste est la suivante : il a fallu aux citoyens de la Russie (et des pays satellites de l’URSS) de 1953 qu’ils attendent 36 ans de plus pour voir s’effondrer en 1989 le paradis des prolétaires, nous faudra-t-il donc attendre 2053 pour que s’écroule le meilleur système que le monde entier nous envie ?

Sources

Estimation du PIB de l’URSS : univ. de Berkley

Affectation des chiffres français selon le plan soviétique :

Mesures sociales et culturelles : Budget de l’État (Culture, Écologie, développement et mobilités durables, Égalité des territoires, logement, Enseignement scolaire, Immigration, asile et intégration, Médias, livre et industries culturelles, Recherche et enseignement supérieur, Régimes sociaux et de retraite, Santé Solidarité, insertion et égalité des chances, Sport, jeunesse et vie associative), Sécurité sociale, régimes de retraite et assurance chômage, soit 510 Md€.

Défense : Budget de l’État (Défense, Anciens combattants, mémoire et liens avec la nation), soit 43,1 Md€.

Administration et Justice : Budget de l’État (Administration générale et territoriale de l’État, Conseil et contrôle de l’État, Direction de l’action du Gouvernement, Gestion des finances publiques et des ressources humaines, Justice, Pouvoirs publics, Sécurités), Contrôle et exploitation aériens, Publications officielles et information administrative, soit 47,4 Md€.

Dette Publique : Budget de l’État (Engagements financiers de l’État, Remboursements et dégrèvements), déficit budgétaire de l’État français, soit 443,3 Md€.

Activités délocalisées : Budget de l’Etat (Actions extérieures de l’État, Crédits non répartis, Outre-mer, Politique des territoires, Relations avec les collectivités territoriales), budget des collectivités territoriales, soit 254,1 Md€.

Economie centralisée : Budget de l’État (Agriculture, pêche, alimentation, forêts et affaires rurales, Aide publique au développement, Économie, Travail et emploi), opérateurs d’État (ODAC), soit 100,5 Md€. Afin d’être le moins polémique possible, je n’ai pas comptabilisé dans l’économie centralisée les parts d’entreprises où l’État est actionnaire, mais uniquement les établissements entièrement publics : agences normatives, fonds d’investissements, instituts et autres comités Théodule.