Les fondements du libéralisme économique

Frédéric Bastiat (image libre de droits)

Même si les conditions économiques ont profondément évolué depuis les écrits des premiers économistes libéraux français, revenir aux fondements de leur pensée permet de comprendre leurs successeurs actuels.

Par Paul-Jacques Lehmann1.

Un ouvrage sur la naissance du libéralisme économique dans notre pays vient d’être publié (« Les fondements du libéralisme économique – Les 50 économistes à l’origine de la pensée libérale en France »).

Il remet au premier plan des penseurs français alors que l’on croit souvent que les fondateurs du libéralisme économique sont des auteurs anglais. Parmi les économistes retenus, certains (par exemple Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat) sont encore cités de nos jours, mais beaucoup d’autres (comme Eugène Daire ou Théodore Fix) ne sont connus que des spécialistes.

La spécificité de l’économie politique

Vivant à un moment où l’économie est peu enseignée dans notre pays, étant considérée par la plupart des gouvernements en place comme un ferment d’opposition, ces auteurs démontrent que l’économie politique est une science à part entière et que l’observation des faits prouve que le monde est régi par un ordre naturel que l’homme ne peut modifier, auquel il est obligé de s’adapter, même s’il est capable d’exercer une influence considérable sur son développement. Il s’ensuit que le législateur ne crée pas de droits puisque ceux-ci naissent spontanément.

Le livre insiste sur la diversité des économistes de ce mouvement, non seulement dans les différentes étapes de leur vie (selon leur origine familiale, leur religion, leur formation, leurs activités professionnelles, leur engagement politique, la nature de leurs apports), mais aussi dans leurs idées, ce qui est normal puisque l’étude couvre plus de deux siècles, entre l’année de naissance de Turgot (1727), considéré comme le précurseur de l’économie libérale en France, et l’année de décès de Clément Colson (1939), la dernière personnalité étudiée. Mais de nombreux points communs les réunissent dans un même idéal : la défense de la liberté que l’État est incapable de faire respecter.

La défense de la liberté

Le premier ressort de l’homme est l’intérêt individuel et seule la liberté permet de le satisfaire. Dans le domaine économique, la liberté doit s’exercer essentiellement à deux niveaux : sur le marché du travail et dans les relations commerciales.

La liberté du travail et de sa rémunération permettent la division du travail, chaque individu exerçant son activité là où ses compétences sont les mieux exploitées. Le capital lui-même n’existe que parce qu’il est la conséquence d’un travail préalable. Travail et capital sont à la source de la production, donc du développement économique puisque, selon la fameuse loi des débouchés de Say, « les produits s’échangent contre les produits ».

La liberté du travail conduit également au droit de propriété car aucun homme n’accepterait de travailler s’il n’était assuré de profiter, lui-même ou ses descendants, des fruits de son travail grâce à l’épargne qu’il constitue. Certes, le droit de propriété est à la base d’inégalités.

Mais celles-ci, inhérentes à la condition humaine, sont à l’origine des progrès des peuples à partir du moment où les individus se sentent pleinement responsables de leur sort et sont persuadés que seuls leurs efforts sont aptes à les faire progresser dans la hiérarchie sociale.

Nécessité du commerce

La liberté commerciale est également nécessaire puisque, sans échange, la production ne sert à rien. L’échange libre est aussi à la base de la formation des prix, par l’intermédiaire de la loi de l’offre et de la demande.

Au niveau international, la concurrence prend la forme du libre-échange, facteur non seulement de paix entre les pays, mais aussi de croissance économique dans chacun d’entre eux grâce à l’essor des exportations.

Il s’ensuit naturellement une condamnation du protectionnisme, système caractérisé par des prohibitions, des droits de douane, des privilèges accordés à certains producteurs et des hausses des prix qui pèsent sur l’ensemble des consommateurs, donc sur toute la population.

La condamnation des interventions de l’État

Ce qui précède ne laisse aucun doute sur les limites que ces économistes fixent aux interventions de l’État. Tous sont d’accord pour que celui-ci exerce les trois missions régaliennes de base : assurer la sécurité, tant intérieure qu’extérieure, protéger le territoire et empêcher l’injustice de régner.

Toujours source d’oppression et d’appauvrissement, son action doit s’arrêter là : l’État restreint la liberté, étouffe et annihile la responsabilité et l’initiative individuelles, empêche la volonté de s’exercer.

Ces reproches conduisent à des conséquences majeures dans le domaine économique où le rôle des pouvoirs publics doit être le plus restreint possible puisque leurs interventions ne créent aucune richesse.

Par exemple, ayant des capacités moindres que celles des individus pour être de bons entrepreneurs, ils ne doivent jamais s’immiscer dans la production ou dans la formation des prix pour imposer des minima ou des maxima.

Centralité de l’équilibre budgétaire

Sur le sujet des finances publiques, l’accord est unanime entre économistes libéraux pour que soit respecté l’équilibre budgétaire, avec des dépenses et une dette publiques réduites au minium pour ne pas constituer un frein pour la croissance future du pays. C’est sur le sujet des recettes publiques qu’existent les divergences d’opinions les plus profondes entre les libéraux du XIXème siècle.

Certes, la perception d’impôts pour faire face aux dépenses publiques indispensables est unanimement acceptée. De même le fait que les contributions obligatoires ne doivent pas porter atteinte à la propriété, décourager l’esprit d’entreprise et d’épargne, conduire à une spoliation empêchant la formation de capital pour l’avenir.

Des désaccords demeurent

Mais des oppositions apparaissent sur le nombre de contributions, sur la matière imposable (capital, revenu ou consommation), sur la forme que l’imposition doit prendre (proportionnelle ou progressive).

Cette dernière question est d’autant plus sensible que l’on se trouve à un moment où existe un grand débat public sur l’éventualité de la mise en place de l’impôt progressif sur le revenu qui verra le jour au début du XXème siècle.

Pour beaucoup, cette forme d’impôt répond seulement au désir, certes généreux, d’égaliser les conditions des citoyens, mais néfaste pour l’économie puisqu’elle empêche la formation des capitaux et conduit à la stagnation de l’industrie.

En revanche, tous les libéraux se retrouvent dans une critique sans nuance du socialisme dont ils dénoncent les inconvénients dans les moindres détails, dans le but de faire comprendre aux ouvriers que leur salut ne peut venir de ce système qui ne profite en réalité qu’à ses initiateurs. Ils s’efforcent de démontrer que son erreur fondamentale est de considérer que l’État est une providence.

Ils ajoutent qu’il ne faut jamais oublier que la société repose sur des principes que l’économie politique met en évidence, ce que les socialistes ne sont pas capables de prendre en considération puisqu’ils ne font pas de la science, mais simplement de la dialectique.

Ceux-ci ont donc une mauvaise approche de la réalité : ils ne créent que des sociétés imaginaires dans lesquelles ce n’est plus l’individu qui décide, mais la société, par l’intermédiaire de ses représentants, qui décide pour lui.

Même si les conditions économiques ont profondément évolué depuis les écrits des premiers économistes libéraux français, revenir aux fondements de leur pensée permet de comprendre à la fois la démarche et les préconisations de leurs successeurs actuels.

Paul-Jacques Lehmann, Les fondements du libéralisme économique. Les 50 économistes à l’origine de la pensée libérale en France, Iste éditions, 2017.

  1. Paul-Jacques Lehmann est professeur émérite à l’université de Rouen.