EDF, Areva, MIA : les superbes réussites de l’État Stratège

En France, la situation est parfois tendue. Mais heureusement, par la dextérité des élites qui nous gouvernent et grâce au doigté précis de toutes nos administrations qui secondent nos politiciens affûtés, il nous reste tout de même un État-Stratège, qui vient justement de s’illustrer avec brio ces derniers jours.

Ici, je pourrais tout de suite évoquer l’immobilier à la française ou le train-train quotidien d’Alstom, mais je préfère me concentrer, actualité oblige, sur Areva. Et quoi de mieux que le cas d’Areva, maintenant rebondissant, pour illustrer toute la pertinence des actions étatiques menées jusqu’à présent dans le domaine de l’énergie en général et du nucléaire en particulier ?

Il faut dire que l’histoire d’Areva est particulièrement croustillante. Je passe sur sa création, en droite ligne issue des petites gigues joyeuses et intestinales de l’État français dans l’atome, pour rappeler que depuis les années 2000, Areva apparaît souvent dans la presse en face de petits soucis (et d’autres moins petits) concernant sa trésorerie, ses marchés, son actionnariat ou son avenir.

En 2007, la société est en effet condamnée par la Commission Européenne pour entente illicite. En 2010, Areva connaît des difficultés financières qui l’obligent à se recentrer sur le domaine énergétique et à céder sa branche transmission et distribution d’électricité à Alstom (comme quoi, la poisse, ça se transmet). Arrive 2015, et Areva annonce au titre de l’année 2014 des pertes provisoires de 4,9 milliards d’euros. Décidément, tout va moyennement bien.

Là où tout ceci frise le gênant aux fers chauds, c’est que l’État est, pile-poil à ce moment, dans une phase de trésorerie délicate ; à peine 40 ans plus tôt, et tout aurait été réglé très vite, mais là, zut et flûte, il va falloir trouver un peu d’argent pour aménager la comptabilité défaillante de la magnifique « stratégie » énergétique de l’État.

Dans un premier temps, nos gouvernants, malins comme des singes, décident d’accoupler Areva et EDF dans un tango catarrheux où chacun pourra tousser aussi généreusement qu’il le veut sur l’autre pourvu que l’un et l’autre s’aident à ne pas tomber. L’année 2015 passe malgré tout et laisse place à une année 2016 où 2 nouveaux milliards d’euros de pertes sont annoncés par Areva, au moment où EDF sent nettement que l’affaire sera encore plus épineuse que prévue. La « stratégie » de notre État-stratège, déjà pas très limpide, continue d’aller moyennement bien.

Dans un second temps, l’État-stratège se dit qu’il doit pouvoir arriver à récupérer des sous ici ou là pour abonder au panier de la mariée. Pour cela, rien de plus simple : vendons les participations dans Engie (l’autre quinte toux énergétique du patrimoine français), et voilà tout ! L’État-stratège se rend alors chez son banquier (ici, Société Générale, actuellement en litige pour plusieurs milliards d’euros avec le fisc suite à l’affaire Kerviel, et Goldman Sachs, la solide firme américaine qui consolida les comptes de la Grèce avant son accession à l’euro – des références, donc).

Et c’est ainsi que l’État français, de plus en plus stratège, vend les actions Engie… alors qu’elles sont au plus bas.

Rassurez-vous, cela aurait pu être encore beaucoup plus stratège : d’autres possibilités existaient, comme par exemple vendre ses parts dans les constructeurs automobiles. Car oui, en France, l’État est aussi dans des biens aussi stratégiques que les automobiles. Bizarrement, on ne le retrouve pas dans les croissants (probablement aussi stratégiques), le dentifrice (dont l’aspect stratégique n’échappe qu’aux anachorètes édentés) ou les boîtes de cassoul… Ah pardon, si, le cassoulet, c’est bon, l’État est presque dedans (jusqu’au nombril).

Bref, tout comme la Nation française a jugé nécessaire de participer à la fabrication de centrales nucléaires avec un brio indiscutable et un résultat financier excitant, elle s’est maintenant lancée dans le cassoulet et, donc, les voitures, en prenant des participations dans Peugeot. Ici, l’État va encore stratégiser à fond en ne vendant surtout pas ces participations sur lesquelles il pourrait y avoir plus-value car cela pourrait déstabiliser l’équilibre actionnarial du groupe. Certes, on se demande un peu pourquoi, si ce n’est à admettre qu’en définitive, quand l’État entre, il ne sort jamais ou seulement s’il décide d’être stratège un grand coup (il fait alors des pertes). D’ailleurs, concernant sa participation chez Renault, Bercy n’envisage pas de vendre tout de suite au risque de se taper une perte (l’État est entré à grand frais au printemps 2015 pour imposer ses droits de vote double dont on voit maintenant qu’ils sont aussi embarrassants que coûteux stratégiques).

Décidement, l’État fait des voitures avec la même application, la même réussite flamboyante que des éoliennes, des porte^+-avions ou (plus inquiétant, finalement) des réacteurs nucléaires. Et puis tant qu’on y est, toujours pour rester dans les voitures, revenons sur le cas de MIA.

Vous ne voyez pas de quoi il s’agit ? Il s’agit d’une de ces fines stratégies de l’État en matière de voiturettes électriques, propulsée par la non-moins électrique (et non moins stratège) Ségolène Royal qui avait jugé nécessaire que sa région d’alors, Poitou-Charentes, s’implique stratégiquement pour modérer l’impact de la fermeture d’Heuliez (alors en faillite suite à une autre stratégie fructueuse de Ségolène Royal).

La suite, on la connaît : l’État (et la région Poitou-Charentes) aura bien stratégisé à fond les ballons, jusqu’au cou cette fois. Ségolène, depuis devenue ministre, refusera avec la modestie et l’humilité qu’on lui connaît de reconnaître toute paternité maternité dans le désastre résultat obtenu, mais Sapredieu, quelle franche réussite !

CorporatismeOn apprend en effet que la Région Poit – ah pardon on dit Région Nouvelle-Aquitaine à présent – met en vente un quart de sa « flotte » de voiturettes rigolotes … parce qu’elles sont bonnes à mettre à la casse. Afin de ne surtout pas en tirer le moindre profit ou, à tout le moins, de diminuer la considérable facture pour le contribuable, la mise aux enchères de ces épaves sera interdite aux particuliers et restreinte aux professionnels de l’automobile qui pourront s’en servir pour les revendre en pièces détachées aux quelques particuliers malheureux qui ont acheté ces superbes réalisations techniques, preuves mécaniques vibrantes (ou presque) de toute la puissance de notre État (ou d’une Région) Stratège quand il fait des voitures.

On attend avec impatience que l’État-Stratège se lance dans le dentifrice, pour voir ce que pourrait donner un génial foirage dans le domaine.

Ah, que ces participations, ces ventes forcées, ces timings délicieux et ces pertes abyssales sont revigorantes. Décidément, en France, le capitalisme de connivence montre exactement son vrai visage (celui d’une destruction systématique de richesses par l’intervention catastrophique de politiciens incompétents). Cela démontre aussi que l’État Stratège ne fait jamais les choses à moitié : certes, il est sûr d’échouer, mais quand il le fait, il échoue misérablement en perdant le beurre, l’argent du beurre, en violant la crémière et tuant son chien.

Chapeau.


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