Les Français aiment la liberté… mais ils préfèrent l’État

La Liberté Guidant le peuple d'Eugène Delacroix by Storm Crypt (CC BY-NC-ND 2.0)

Les Français aiment bien la liberté, mais ils préfèrent que l’État s’occupe de tout. Décryptage.

Par Nathalie MP.

Les Français aiment bien la liberté, mais ils préfèrent que l’État s’occupe de tout : tel est l’enseignement lapidaire et sans bavure qui ressort du 4ème baromètre sur « Les Français et le libéralisme » publié cette semaine par l’Ifop à la demande du journal L’Opinion et du think-tank Génération Libre de Gaspard Koenig.

Indice de la schizophrénie des Français au regard de l’action politique, révélateur de leur demande incohérente, pour ne pas dire infantile, de liberté encadrée et subventionnée par le Dieu État, ce résultat reflète aussi la grande confusion qui règne dans les concepts économiques et politiques. 

Le sondage nous apprend en effet que parmi les trois mots de notre devise nationale, c’est le mot « liberté » qui réunit le plus de suffrages : 46% contre 36% pour l’égalité et 18% pour la fraternité. Mieux, il nous révèle que le mot « libéralisme » évoque quelque chose de positif pour 57% des personnes interrogées, score stable depuis le début du baromètre en 2014, le mot État venant juste derrière avec 54%.

Mais le terme libéralisme a-t-il été préalablement défini ?

On se le demande quand on lit ensuite que ces mêmes personnes sont respectivement 83% et 82% à privilégier une gestion publique de la santé et de l’éducation et 73% en ce qui concerne les activités culturelles et les loisirs. Même quelque chose d’aussi banal que l’examen du permis de conduire est considéré comme devant rester sous la houlette étatique pour 57% d’entre elles.

On se le demande également lorsqu’on apprend qu’Emmanuel Macron est considéré par presque la moitié des Français (49%) comme celui qui incarne le mieux les idées libérales en France. Remarquez que cela laisse la place à une autre moitié qui, comme moi, ne le pense pas. Il n’en demeure pas moins qu’un avis si partagé sur le président de la République après un an à la tête de l’État traduit le malentendu fondamental que les Français entretiennent avec le libéralisme.

À leurs yeux, tout ce qui ressemble de près ou de loin à un « cadeau aux riches », tout ce qui ambitionne, même faiblement, de remettre en cause des régimes spéciaux et des privilèges hors d’âge, tout ce qui s’apparente à un coup d’arrêt (on ne parle même pas d’une baisse) dans les fameux « moyens » qui coulent à flot depuis des décennies dans notre audiovisuel public, nos banlieues, nos transports, notre éducation etc. pour des résultats d’une médiocrité confondante, des prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du monde et une dette publique d’un niveau excessivement dangereux pour la suite – tout ceci, qui relève au minimum du bon sens et d’un simple souci de bonne gestion, est globalement qualifié d’ultra-libéralisme, cet ultra-libéralisme qui n’est jamais qu’une politique d’austérité présentée sous les faux habits de la liberté (point de vue non libéral, je le précise).

Comme le signalait Daniel Tourre du Collectif Antigone lors du précédent baromètre de 2016, le malentendu sur le libéralisme est systématiquement voire sciemment entretenu par ses opposants qui ne manquent pas une occasion de le dévaloriser en le stigmatisant à tout propos et hors de propos :

Le libéralisme doit sortir des cases dans lesquelles les étatistes l’ont mis, en faisant croire que libéralisme rimait avec productivisme, donc exploitation de l’homme.

C’est encore plus vrai depuis que la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, avatar moderne et incroyablement persistant des régimes totalitaires du XXème siècle dans leur version marxiste, fait figure de seule opposition active face à Emmanuel Macron.

Continuons la lecture de l’enquête – et plongeons plus avant dans notre schizophrénie française. Invités à dire si les mots qui leur sont présentés dans une liste évoquent quelque chose qu’ils aiment, les sondés placent en tête l’initiative (94%) puis, quelques rangs derrière, la responsabilité et le mérite (92%). L’entreprise et l’auto-entreprenariat sont à 82% et 80% ; ça reste assez logique. Mais l’économie de marché tombe à 52% et le capitalisme à 30%. C’est déjà beaucoup moins logique.

L’initiative n’aurait-elle de valeur qu’au service d’associations financées par les subventions étatiques ? Et qu’est-ce qu’une entreprise aux yeux des Français ? Un quasi-service administratif doté par les impôts des contribuables pour fonctionner, ou bien un projet issu de la réflexion personnelle d’une personne ou d’un groupe de personnes qui y engagent non seulement leur temps et leur intelligence, mais qui y risquent aussi des capitaux ? Manifestement, ce n’est pas clair.

Tout se complique quand on lit que si le capitalisme ne recueille que 30% d’opinions favorables, le socialisme est à peine mieux loti avec 39%. Et tout se complique encore plus lorsqu’on découvre que le terme « État-providence » est dernier ex-aequo du classement avec seulement 28 % d’opinions favorables (comme les GAFA). Voilà une heureuse surprise, est-on tenté de se dire. Si l’État-providence ne brille plus des mille feux que le roman français lui attribue depuis 1945, tout n’est pas perdu et des réformes structurelles fortes semblent possibles !

Hélas, hélas, encore une fois c’est sans compter sur l’incohérence permanente qui marque l’ensemble des résultats de cette enquête.

Interrogés par ailleurs sur leur sentiment à l’égard du rôle protecteur de l’État en matière sociale, les sondés sont 49% à penser que l’État n’est pas assez protecteur (contre 37% en 2016) et 31% à penser qu’il est trop protecteur, contre 43% en 2016. Conclusion, si le mot État-providence n’évoque que très faiblement quelque chose d’agréable, il faut croire que c’est uniquement parce qu’il ne serait pas assez développé aux yeux d’une belle majorité de nos compatriotes.

Mais à nouveau, surprise. Le revenu universel, qui pourrait être vu comme constituant le stade ultime et indépassable de l’État-providence, revenu universel dont Gaspard Koenig, commanditaire de l’enquête, s’est d’ailleurs fait l’avocat fervent, eh bien ce revenu universel est en perte de vitesse dans l’esprit des Français.

Peut-être faut-il seulement y voir le fait que le débat l’entourant s’est évanoui avec l’échec de la candidature Hamon à la présidentielle – c’était en effet le centre de son programme. Toujours est-il qu’ils étaient 60% à le juger favorablement en 2015 et qu’ils ne sont plus que 45% aujourd’hui.

Globalement, les personnes interrogées sont 42% à estimer que l’État devrait intervenir davantage et 27% à penser qu’il devrait maintenir son intervention telle quelle – et on sait qu’elle est extrêmement élevée, les dépenses publiques représentant 57% du PIB. Seuls 31% des sondés souhaitent une moindre intervention étatique.

Inutile de dire qu’une profonde déprime m’a saisie à la lecture de ce sondage. Ce sont moins les résultats intensément étatistes qui m’affligent que l’impression que les opinions politiques et sociales des Français sont fondées sur une méprise complète des valeurs portées par le libéralisme, une certaine ignorance des mécanismes économiques et un aveuglement (volontaire ?) quant au fait que plus d’État signifie obligatoirement moins de liberté.

Les efforts des étatistes pour discréditer le libéralisme jouent clairement en ce sens depuis la Révolution française qui a vu en quelque sorte triompher l’esprit autoritaire de « 1793 » en réaction à l’esprit libéral de « 1789 » (pour reprendre les catégories de Philippe Nemo dans Les deux Républiques françaises).

Mais on peut aussi penser que les libéraux d’aujourd’hui, malgré leur travail acharné, malgré les nombreux think-tanks, journaux en ligne et autres blogueurs qui ont fleuri à mesure que les déficits s’empilaient, n’ont pas su éclaircir le sujet aux yeux de leurs compatriotes. Koenig et son revenu universel porté aussi par une extrême-gauche aux antipodes du libéralisme constituent un bon exemple de ce brouillage des cartes.

Quand on constate que la France fait véritablement figure de bête curieuse parmi ses pairs du monde développé, et quand on lit de plus dans l’enquête de l’Ifop que la valeur « France » est tenue en très haute estime – bref, quand on aime son pays, on se résout difficilement à le voir endosser peu à peu toutes les caractéristiques désolantes d’une star autoritaire qui s’empâte, d’une diva capricieuse qui se laisse aller, d’une caricature grotesque de solidarité et de dynamisme révolus, ainsi que je l’écrivais déjà il y a plus d’un an dans l’article « From beautiful France, with love. »

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