Chers Gilets jaunes, la France est un pays désindustrialisé

Usine (Crédits Pixelicus, licence Creative Commons)

Il faut le rappeler aux Gilets jaunes : le partage des richesses et la redistribution sont l’apanage des pays riches. Or, la France est en voie de désindustrialisation.

Par Claude Sicard.

Les Gilets jaunes viennent de déclencher une très grave révolte. Ils revendiquent le droit à un meilleur niveau de vie, et ont le sentiment d’être victimes de graves injustices. Le mouvement a été déclenché par l’instauration de nouvelles taxes sur les carburants : dans un pays qui est en Europe celui où les prélèvements obligatoires sont à présent les plus élevés, cette imprudente nouvelle mesure fiscale a mis le feu aux poudres. On peut aisément le comprendre, et dans sa grande majorité, la population apporte évidemment son soutien aux Gilets jaunes. Emmanuel Macron s’est donc vu contraint de faire son mea culpa, et il a pris dans l’urgence des mesures en leur faveur. Et pour sortir le pays de l’impasse, il a lancé un grand débat national. Dans son discours à la Nation, le 31 décembre au soir, il a formulé des « vœux de vérité », disant aux Français : « On ne bâtit pas sur des mensonges ». Et il a souhaité que les citoyens « regardent la vérité en face ».

Il est donc temps de révéler aux Français l’état réel dans lequel se trouve l’économie du pays. Les perspectives d’avenir sont plutôt sombres car, nous allons le voir, le mal est très profond. L’économie française est en grave difficulté, mais les couches populaires l’ignorent. La France, leur dit-on constamment, est la sixième puissance mondiale, le siège qu’elle occupe au Conseil de Sécurité atteste de sa position exceptionnelle au plan international, et les télévisions montrent que son président croise en permanence le fer avec les chefs d’État les plus puissants du monde. Toutefois, notre pays est loin d’être le pays riche que les classes populaires imaginent.

Le PIB/tête

L’indicateur de richesse qu’utilisent les économistes pour comparer la richesse des pays est le PIB/tête, et comme le montre le graphique ci-dessous, celui de la France est relativement modeste pour un pays qui joue sur la scène internationale un des premiers rôles. C’est le premier constat à faire.

La France se situe en 11ème position seulement. En Europe. Le PIB par tête des Danois est de 46% plus élevé que celui des Français, celui des Norvégiens un peu plus de 80 %, et celui des Suisses tout simplement un peu plus du double. Curieusement, personne dans les hautes sphères du pouvoir, pas plus que dans les médias, ne se demande comment tous ces pays qui nous devancent en Europe, et ils sont nombreux, parviennent à avoir des niveaux de richesse aussi élevés. À quoi donc ce retard de la France est-il dû ? Ce serait bien la première question à se poser, au moment où s’ouvrent ces importants débats que lance le gouvernement pour répondre aux interrogations des Gilets jaunes. Ne pas répondre à cette question ouvrirait la voie aux revendications les plus irresponsables.

Dans une vidéo du cabinet d’études économiques Xerfi, Alexandre Mirlicourtois nous dit : «  Le pouvoir d’achat des Français est en crise durable » et l’Observatoire français de conjoncture économique (OFCE) confirme bien ce diagnostic. Cet institut nous indique, en effet, qu’entre 2008 et 2016 le niveau de vie des Français a baissé de 440 euros. Dans cette étude l’OFCE montre que c’est le décile des 10 % des ménages les plus riches qui a été le plus affecté : pour ces ménages, la perte de pouvoir d’achat se monte à 2 000 euros.

Le rôle-clé de l’industrie dans la prospérité des pays

Depuis la fin des Trente glorieuses, l’économie française a vu son secteur industriel perdre plus de la moitié de la capacité qui est normalement la sienne à générer de la richesse. Notre secteur industriel que les économistes, depuis Jean Fourastié, nomment le « second secteur de l’économie », ne contribue plus que pour 10 % à la formation du PIB, alors qu’il devrait intervenir pour environ 20 %. Ce taux de 20% est, rappelons-le, la norme fixée aux pays membres de l’UE par les autorités de Bruxelles. L’Allemagne, dont l’économie est extrêmement florissante, en est à 24 %. La France est devenue le pays le plus désindustrialisé de tous les pays européens, la Grèce mise à part, et cette réalité est totalement occultée. Tous les problèmes que rencontre notre économie proviennent de là : notre PIB/capita est relativement modeste, le taux de chômage est très élevé malgré tous les efforts faits depuis de très nombreuses années par les gouvernements successifs pour le réduire, la balance du commerce extérieur est chaque année déficitaire, la dette extérieure du pays augmente toujours plus, et les dépenses de R&D sont tout à fait insuffisantes pour préparer correctement l’avenir des générations futures.

Le graphique ci-dessous montre le rôle déterminant que joue la production industrielle dans les pays pour assurer l’essor de leur économie. Il existe en effet une corrélation très étroite entre la production industrielle (calculée ici par habitant) et le PIB/tête des pays, et le degré de confiance de cette corrélation est extrêmement élevé :

Avec une production industrielle par habitant de 6 689 dollars, un ratio relativement faible, notre pays a un PIB/tête de seulement 38 476 dollars. Avec un ratio de 12 262 dollars l’Allemagne obtient un PIB/tête de 44 469 dollars ; avec une production industrielle record de 20 198 dollars par habitant la Suisse a un PIB/tête de 80 189 dollars. Notre secteur industriel n’a pas résisté à l’ouverture des frontières imposée par la mondialisation. Nos effectifs industriels ont fondu : ils sont passés de 6,8 millions de personnes à la fin des années 1970 à 2,7 millions aujourd’hui. Il faudrait, au moins 1,8 million d’emplois supplémentaires dans le secteur industriel, ce qui générerait 3,6 millions d’emplois supplémentaires dans le secteur des services, les économistes considérant qu’un emploi dans l’industrie induit deux emplois au moins dans le secteur tertiaire. Ainsi, le chômage disparaitrait en France, et le PIB/capita des Français serait sensiblement identique à celui des Allemands. Notre taux de population active, dramatiquement bas aujourd’hui (45,2 %) se situerait alors à environ 50 %, un taux encore inférieur, cependant, à la normale, l’Allemagne, par exemple, en étant à 53,4 %, et les Pays-Bas à 53,3 %. Ce taux de 50%, inférieur à la normale, signifie que l’estimation de 1,8 million d’emplois manquants dans le secteur industriel français est bien un minimum.

Les dépenses sociales

Du fait des dégâts causés à la population par le déclin de l’industrie, un déclin dont nos dirigeants ne se sont nullement inquiétés car, formés tous à la même école, ils sont profondément pénétrés par la vision léguée par les travaux statistiques de l’économiste Jean Fourastié sur l’évolution historique des sociétés, les gouvernements ont été amenés à accroître régulièrement leurs dépenses sociales. C’est ce qu’il convenait de faire, effectivement, sur le plan social. Elles ont donc crû à vive allure, d’année en année, progressant à un rythme bien supérieur à celui du PIB, et elles représentent aujourd’hui 34 % du PIB, alors que l’on en était à 14,3 % en 1960. C’est là un second constat : des dépenses sociales considérables, bien supérieures a ce qu’elles sont dans les autres pays. La moyenne des pays de l’OCDE est, en effet, à 21 % du PIB.

Ce phénomène de dépenses sociales élevées est caractéristique des pays où l’économie n’est pas soutenue par une production industrielle importante. C’est ce que montre le graphique ci-dessous où les taux d’industrialisation des pays sont ceux donnés par la BIRD :

On voit que la France se situe très au dessus de la droite. Dans notre pays les dépenses sociales représentent 34 % du PIB, pour seulement 24 % en Allemagne, et 23 % aux Pays-Bas. Certes, la corrélation n’est pas parfaite, car en ce domaine les politiques des gouvernements sont plus ou moins généreuses. Ce graphique montre que la France est à son maximum en matière de dépenses sociales : elles s’élèvent à 759,5 milliards d’euros, et l’excès de ces dépenses peut être estimé à 115 milliards euros.

Les dépenses publiques

Cet effort considérable consenti en matière de dépenses sociales a contribué à gonfler fortement les dépenses publiques du pays. Celles-ci sont aujourd’hui considérables, mais les dépenses sociales ne sont pas le seul élément à incriminer. La France est devenue championne du monde en la matière avec un taux de dépenses publiques se montant à 56,4 % du PIB, chiffre à comparer à la moyenne des pays de l’UE qui est de 47 %.

Le graphique ci-dessous indique comment se situent les pays en matière de dépenses publiques : plus ils sont riches, plus les dépenses publiques par habitant sont importantes, ce qui est tout à fait compréhensible.

On voit sur ce graphique qu’il existe une relation très étroite entre la richesse des pays et leurs dépenses publiques, celles-ci étant ici calculées par habitant, et non en pourcentage du PIB comme cela se fait habituellement. Notre pays se place très au dessus de la droite de corrélation ; on peut estimer que l’excès de dépenses publiques, en France, se monte à 245 milliards d’euros. Ce chiffre est très supérieur aux estimations habituellement avancées.

Ces dépenses publiques excessives ont évidemment pour corollaire des prélèvements obligatoires considérables. Avec un taux de prélèvements obligatoires de 45,4 % du PIB la France détient là aussi un record : elle est le pays de l’OCDE où la fiscalité est la plus lourde. Dans les pays de l’UE, le taux atteint 39,7 %.

Comme le montre le tableau ci-dessous, les dépenses sociales représentent la part principale des dépenses publiques, soit 58,8 % de l’ensemble.

Pour les ramener à la normale, il faudrait réduire les dépenses sociales de 115 milliards d’euros, et trouver un complément d’économies de 130 milliards d’euros dans les deux autres secteurs, État et collectivités territoriales. De telles réductions sont politiquement totalement impossibles.

Dépenses publiques et endettement du pays

Depuis 40 ans, les dépenses publiques sont chaque année supérieures aux rentrées fiscales, et l’État recourt à l’endettement pour boucler ses budgets. La dette extérieure du pays a ainsi crû régulièrement, passant de 72,8 milliards d’euros en 1978 à 827,3 milliards en 2000, puis à 1 595,0 milliards en 2010, pour atteindre maintenant 2 210 milliards. La dette est maintenant égale au PIB du pays, alors que dans les pays ayant une économie prospère la dette extérieure se situe seulement autour de 40 % du PIB ; par exemple, 34,0 % en Suisse, 39,6 % au Danemark et 44 % en Suède.

Les intérêts de la dette coûtent au budget de la Nation un peu plus de 40 milliards d’euros, soit bien plus que le budget de la Défense nationale ; L’Agence France Trésor doit chaque année emprunter des sommes considérables sur le marché international ; 195 milliards d’euros cette année.

La dette atteignant à présent 100 % du PIB, devient un sujet très sérieux de préoccupation pour notre gouvernement. D’une part, car les économistes considèrent qu’il s’agit là d’un cap qu’il serait dangereux de franchir, et d’autre part, parce que les règles de fonctionnement de la zone euro  imposent aux pays membres une limite de 60 % du PIB. Normalement, la France ne doit plus accroître son endettement extérieur. C’est une exigence qui va être extrêmement difficile à satisfaire car depuis de très nombreuses années le pays a recours à de la dette extérieure pour faire de la croissance.

La pauvreté et les inégalités

La révolte des Gilets jaunes amène à s’interroger sur la situation de la France en matière de distribution des revenus : les données disponibles montrent que le pays ne présente pas d’anomalies particulières à cet égard ; c’est un troisième constat important à relever.

Grace aux dépenses sociales, qui sont un instrument important de redistribution, le taux de pauvreté des Français se situe à un niveau qui n’a rien d’alarmant. On entend par taux de pauvreté la proportion de ménages dont le revenu se trouve inférieur à un certain niveau. On se réfère pour cela, en général,  pour les comparaisons internationales, à 60 % du revenu médian dans les pays. Ainsi, avons-nous, par exemple, les chiffres suivants :

Au plan européen, la France se situe dans une position médiane.

Il en est de même pour les inégalités. Celles ci se mesurent statistiquement par le coefficient de Gini qui exprime la dispersion des revenus : plus le coefficient est proche de un, plus la répartition des revenus est inégalitaire. Les pays inégalitaires ont un  coefficient autour de 0,6 : Brésil, Guatemala, Honduras… et les pays les plus égalitaires un coefficient de l’ordre de 0,2 : Norvège, Finlande, Suède, Danemark… Les États-Unis en sont à 0,391, et le Canada à 0,318. La France se situe dans une position intermédiaire, avec 0,295 ; elle est plus proche des pays égalitaires : la Suède, par exemple, est à 0,282, et la Norvège à 0,272. Dans son évolution récente, la France se dirige incontestablement vers une réduction progressive des inégalités : son indice de Gini était en effet de 0,384 en 1984.

Autre élément ressortant des statistiques fiscales : 70 % des impôts sur le revenu sont payés par 10 % des contribuables, la catégorie des personnes les plus riches.

Les problèmes à résoudre

Ce bref diagnostic de la situation de l’économie française montre que l’urgence est à la création d’emplois : le secteur industriel s’est très fortement réduit dans notre pays, et le secteur des services s’en est automatiquement trouvé privé d’un nombre important d’emplois. Les usines ne sont plus aujourd’hui en ville, mais dans les campagnes, et la désindustrialisation sévère du pays a provoqué un phénomène de désertification de celles-ci, une situation qui est très douloureusement ressentie aujourd’hui par les habitants des périphéries urbaines. Et ce sont précisément ces populations qui se révoltent.

Il faut bien comprendre que le taux de population active du pays est extrêmement faible : 45,2 %, contre par exemple 51,6 % au Danemark, 53,4 % en Allemagne, et 53,9 % en Corée du sud. Il s’agit du taux de personnes au travail, chômeurs enregistrés compris, par rapport à la population totale.

Par ailleurs, la durée de vie active est plus courte en France que dans les autres pays européens, ainsi que le temps de travail annuel des salariés. La durée de vie active pour un travailleur salarié français est de 35 ans ; 38,1 ans en Allemagne ; 41,3 ans en Suède ; 42,5 ans en Suisse.

Les distorsions sont également fortes pour le temps de travail annuels. Une étude de juin 2016 de Coe-Rexecode indiquait, pour les travailleurs salariés, qu’avec 1 646 heures par an la France est tout à fait en queue de peloton en Europe ; l’Allemagne est à 1 845 heures. Le pays où l’on travaille le plus est la Roumanie, avec 2 080 heures par an. Avec 2 335 heures par an, la moyenne est considérablement plus élevée pour les travailleurs français non-salariés. Le salariat ne présente donc pas que des inconvénients.

Pas de croissance sans entreprises

Pour redresser la situation, il va donc s’agir de créer le plus vite possible le maximum d’emplois marchands, et de modifier la législation du travail pour que les Français, voient leur temps de travail annuel très sensiblement augmenté, et une vie active prolongée, ce qui va nécessiter de repousser l’âge de départ à la retraite.  

Créer des emplois signifie créer des entreprises. Toutes les dispositions devront donc être prises pour que les jeunes entreprises puissent se développer rapidement : cela suppose qu’elles puissent trouver les capitaux dont elles ont besoin pour croître au rythme qu’exige le marché, et que ces jeunes entrepreneurs ne se trouvent pas entravés dans leurs projets de recrutement par une législation du travail paralysante.

En France, quelques progrès ont été faits récemment en matière de financement des start-up, et de modernisation du Code du travail, mais nous sommes encore très loin de la situation de la plupart des autres pays européens, en fiscalité et en législation du travail. Nos entreprises ne doivent pas supporter davantage de charges fiscales que leurs concurrentes européennes. Les contribuables aisés disposant de capitaux doivent pouvoir jouer auprès d’elles le rôle de business-angels. Il ne faut donc surtout pas revenir sur la réforme de l’ISF faite par Emmanuel Macron en début de mandat.

Et puisque la tendance est à s’inspirer de la Suisse  en matière de pratiques démocratiques, il serait sage de s’en référer également à ce que nos voisins Helvètes ont à nous apprendre en matière de législation du travail et de fiscalité. Comme nous l’avons rappelé plus haut, la Suisse a des performances économiques étonnantes, et c’est le pays où, en Europe, le PIB par habitant est le plus élevé, le cas particulier du Luxembourg étant mis à part.

Lors des concertations qui s’organisent, il va être débattu de l’intérêt pour une démocratie de cette institution suisse qu’est le référendum d’initiative populaire : il faudra, dans le même temps, surtout ne pas omettre d’examiner ce que sont les pratiques de la Suisse en matière de législation du travail et de fiscalité, pour les entreprises elles-mêmes, et les apporteurs de capitaux aux entreprises qui se créent.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.