Une société libérée du travail et de la consommation est-elle possible ?

Consommateurs au supermarché (Crédits Luc Legay, licence Creative Commons)

Devons-nous ou pouvons-nous nous « libérer du travail » et de la « consommation de plaisirs sans accomplissements » ?

 

Par Johan Rivalland

L’interview d’un invité de l’émission « C’est arrivé demain » de ce dimanche 13 mai 2018 sur Europe 1 ne pouvait me laisser indifférent. C’est pourquoi je prends la plume (ou le clavier d’ordinateur) pour réagir aussitôt.

Dans un livre à paraître, intitulé Libérons-nous des chaînes du travail et de la consommation, Abdennour Bidar imagine une société libérée du travail et de la consommation. Une proposition qui ne pouvait pas me laisser indifférent, tant ce genre de proposition me semble immédiatement et instinctivement non seulement absurde, mais même dangereuse.

N’ayant pas lu l’ouvrage et donc pas pu accéder au détail de son argumentation, je m’en tiendrai bien entendu à une critique nuancée, sous forme d’interrogations, que seule la lecture de l’essai permettrait d’atténuer ou de renseigner. Je ne ferai pas l’injure à son auteur de me prêter à une critique radicale comme se permettent trop souvent de faire des personnes qui n’ont pas lu une ligne de l’ouvrage d’un auteur et ignorent le contenu de son argumentation. Cette réaction spontanée ne portera que sur les seuls propos de l’interview elle-même.

Une civilisation du temps libéré

Abdennour Bidar est un philosophe et essayiste intéressant, que j’ai déjà eu l’occasion de lire, mais dont j’avais déjà relevé antérieurement la propension à militer pour une « civilisation du temps libéré », au sujet de laquelle j’avais pu exprimer non seulement mes doutes, mais plus encore mes craintes et mes réticences.

Son sujet central n’est pas déconnecté de toute réalité, puisqu’il porte sur une question très discutée : celle de l’opportunité de mettre en place un revenu universel. Et dans l’interview, il se réfère même à l’inspiration libérale de ce concept. Mais ce n’est pas sur cette question technique que je me prononcerai aujourd’hui. Plutôt sur l’essence de ce qui motive cette réflexion.

Découvrons donc les différentes idées émises à travers les propos de l’interview et qui m’ont interpellé (avec, bien sûr, tous les défauts de l’exercice, qui consistent à risquer d’isoler certaines phrases de leur contexte, raison pour laquelle je vous renvoie à l’écoute de l’interview) :

1°) « Nous sommes dans un système capitaliste de compétition généralisée où la fraternité est un luxe, est un privilège ».

– À l’instar de Tom Palmer et autres auteurs associés, je pense à l’inverse que non, le capitalisme n’est pas immoral. Il peut même être, à condition qu’il ne subisse pas les perturbations de « l’horreur politique », telle que nous la décrit si bien Olivier Babeau, un fantastique instrument de liberté. Quant à la compétition généralisée, à moins que cette expression soit précisée dans le livre, je ne vois pas de quoi il est question. J’ai peur qu’il ne s’agisse d’une sorte d’idée reçue, vague et informe, à laquelle se réfèrent trop de gens qui mélangent des choses et n’attribuent pas forcément certaines conséquences aux bonnes causes qui leur correspondent.

– Il en va de même pour la fraternité. En quoi peut-on prétendre que la fraternité reculerait et qu’elle aurait pour cause le système capitaliste ? Tout cela mérite d’être précisé et démontré (puis discuté). Certes, l’auteur est semble-t-il un spécialiste de la question et le développe abondamment à travers ses ouvrages, mais pour qui écoute l’interview et ne les a pas lus, il est bien difficile de savoir à quoi il se réfère au juste. Et il serait très intéressant ensuite d’en débattre.

Spontanément, en tous les cas, j’aurais tendance à penser que la fraternité ne dépend que de chacun de nous. La fraternité n’est pas quelque chose, à mon sens, qui s’organise. Il n’y a donc pas d’excuse à rechercher au sujet d’une entité ou d’une abstraction quelconque qui nous conduirait à fuir nos responsabilités ou notre sens de l’humanité. Sauf à considérer, mais l’argument se retournerait alors contre l’idée de départ, que c’est à force de vouloir « organiser » les solidarités (si c’est de cela qu’il est question) en le faisant d’autorité (par la ponction fiscale, par exemple) que le sens de la fraternité ou de la solidarité spontanée recule. Mais le responsable ne serait donc pas, à ce moment-là, le capitalisme.

Cela montre bien que des propos aussi vagues ne peuvent valoir sans une argumentation solide derrière, impossible bien sûr dans le seul temps d’une interview. Et faut-il en venir à regretter d’autres systèmes, comme dans ce reportage édifiant sur la nostalgie de la RDA, où on peut être tenté d’oublier les temps difficiles, la répression et le totalitarisme, et idéaliser le passé même le plus sordide, par rejet de la société de consommation ? Ce n’est bien évidemment pas le cas de l’auteur, mais c’est bien le cas de certains ex-habitants de pays de l’ex-URSS.

– Un luxe et un privilège : encore plus mystérieux. Abdennour Bidar précise bien, un peu après, que la fraternité ne peut se décréter. C’est pourquoi il propose d’en créer les conditions concrètes, à travers justement son idée de revenu universel, censé offrir du temps aux individus pour créer ou recréer cette fraternité. Remarquons au passage que l’être humain n’a historiquement jamais eu autant de temps libre qu’aujourd’hui dans les pays qui fonctionnent dans un système capitaliste avancé. Mais cela semble échapper au raisonnement.

2°) « Il faut desserrer l’étau qui contraint, par la nécessité économique et par  la nécessité du travail, les gens à penser d’abord à eux-mêmes ».

De surcroît, le philosophe souhaite, grâce au revenu universel, donner l’opportunité aux individus, contraints pas le système, d’enfin cesser de ne penser essentiellement qu’à eux-mêmes (dans un sens purement vénal, probablement, car il est question ici de recherche du « bonheur collectif et individuel »).

Mais qu’est-ce qui dit que l’individu ne peut pas se réaliser dans son travail (même si ce n’est pas le cas pour tout le monde) ? Étonnamment, l’auteur l’évoque d’ailleurs clairement au sujet de la France en particulier, tout en relevant que lorsqu’on a l’opportunité d’y échapper (jours fériés, RTT, etc.), on ne s’en prive pas (ce qui ne me semble pas contradictoire).

Et qu’est-ce qui dit que dans une entreprise, une administration, une école, ou une organisation quelle qu’elle soit, on n’a ni le temps de penser vraiment à soi, ni de développer des formes de fraternité ? Encore un point qui prête largement à discussion.

Le concept marxien d’aliénation au travail ne semble effectivement pas très loin, mais il est loin d’être unanimement partagé. Quant à la fraternité, elle peut aussi se développer dans les lieux de vie, où se rencontrent les individus, donc peut-être au travail.

3°) Le Français souffre de contradictions. Ce qu’il recherche vraiment est l’accomplissement au travail et il n’aime pas lorsqu’il a le sentiment d’être exploité.

Sur ce point, pas grand-chose à dire. Cela répond certainement en partie au début du point précédent. Cela dit, c’est l’objet même de l’entreprise ou de l’organisation quelle qu’elle soit : chercher en permanence à progresser de manière à ce qu’on dissipe au maximum ce sentiment et que les individus se sentent le plus possible épanouis dans leur travail.

Les meilleures organisations, celles qui réussissent le mieux, y parviennent. Justement puisqu’il s’agit d’un gage de réussite. Et il est vrai qu’en beaucoup d’endroits il y a à redire, mais c’est aux individus qui composent cette organisation de tenter d’en faire évoluer les principes, ou bien s’ils en ont la possibilité de partir (mais c’est très souvent, bien sûr, difficile). Généralement, lorsqu’il y a malaise, l’organisation en question pâtit largement de son manque d’efficacité en la matière. C’est pourquoi il s’agit d’une question hautement sensible, qui mérite de s’intéresser de près aux meilleures voies pour y parvenir.

4°) La société capitaliste dans laquelle nous vivons pourrait se résumer à « Travailler plus, pour gagner plus, pour dépenser plus, pour consommer plus ».

C’est sur ce point que ma critique sera la plus vive : même s’il y a un fond de vérité relativement inéluctable dans cette vision tout de même très schématique, c’est un argument qui me stupéfait toujours. Comment peut-on un seul instant imaginer que les individus consommeraient trop ou seraient obnubilés par le fait de consommer lorsque l’on connaît le niveau du revenu moyen (et nous sommes en France, l’un des pays les plus riches du monde) ? N’existe-t-il donc pas de gens qui ont des fins de mois difficiles, qui gagnent difficilement leur vie, qui ne peuvent pas partir en vacances ni se payer le moindre restaurant, ou je ne sais quoi encore ? Et, même pour ceux qui ont davantage de moyens, n’est-ce pas leur liberté que de vouloir consommer, chercher à se divertir comme ils l’entendent, rechercher de petits plaisirs aussi futiles soient-ils ? Je n’imagine pas un seul instant Adennour Bidar ou tous ceux – et ils sont nombreux – qui répètent à l’envi ce genre d’argument, penser le contraire. Mais alors pourquoi se posent-ils donc, sans s’en rendre compte, en donneurs de leçon ? Si ce n’est pour dénoncer le sens du capitalisme, on y revient.

Et c’est là qu’intervient une autre critique forte : mettre en cause le capitalisme aujourd’hui, pour lui préférer un monde idéal où on serait plus heureux et épanoui, semble bien commode et bien confortable, mais c’est faire fi de l’histoire et raisonner en enfants gâtés de cette civilisation qui nous a apporté tant de sources de progrès dont nous sommes les héritiers. Le remarquable ouvrage de Johan Norberg intitulé Non, ce n’était pas mieux avant, dont je recommande de nouveau fortement la lecture, rappelle de manière détaillée comment la sous-nutrition, les maladies, la pauvreté, les violences, les guerres, etc. ont reculé de manière spectaculaire et impressionnante au cours des deux derniers siècles, et de manière accélérée, tandis que l’espérance de vie progressait prodigieusement. C’est donc un sacré luxe que de pouvoir aujourd’hui songer à philosopher sur la manière dont on pourrait désormais concevoir une civilisation du temps libéré. Il ne faut jamais l’oublier (car rien n’est définitivement acquis, on le sait bien, mais on en a trop peu conscience).

Quant à la manière d’utiliser son temps, et même s’il m’arrive à moi aussi de m’inquiéter parfois des excès possibles de la civilisation du loisir, je reproche de manière générale à Abdennour Bidar (et pas qu’à lui) sa vision quelque peu élitiste et moralisante de l’utilisation par les individus de leur temps libre et son rejet de l’industrie (capitaliste) du divertissement. Mais c’est une autre histoire…

5°) « Ce qui m’a énormément frustré et déçu, pendant la dernière campagne présidentielle, au sujet du revenu universel, est que la question du coût s’est tout de suite imposée et a complètement étouffé la question la plus intéressante : « qu’est-ce qu’on ferait du temps libéré ? »

Certes, mais mettre la charrue avant les bœufs n’est pas forcément non plus une bonne idée… C’est le propre des utopies que de vouloir rêver de solutions avant même de pouvoir juger si elles sont viables. Et la question du coût me semble donc centrale (car elle va bien au-delà, par toutes ses implications). En outre, Abdennour Bidar suggère une nouvelle fois que, pour beaucoup de gens, le travail est une source de souffrance. Mais alors, si tel est le cas, qui voudra encore travailler, si on propose un système où il serait plus ou moins possible de l’envisager ? Mais attendons la suite, nous y venons…

6°) « Le revenu universel permettrait de nous émanciper d’un travail qui fait souffrir »

Ici prévaut l’idée que tous ceux qui ne s’épanouissent pas au travail pourraient être gagnants. Mais alors, je pose la question : comment la société pourra-t-elle encore fonctionner correctement si on dégage chacun de ce qu’il ne veut pas faire ?

Comment fonctionnera encore un hôpital (ce n’est déjà pas toujours fameux aujourd’hui) si nombre d’infirmières décident de se désengager en partie, profitant du revenu universel ? Quel professeur acceptera encore de donner une soixantaine d’heures de son temps (non rétribuées) pour recruter via Parcoursup dans les formations sélectives puisqu’il faut bien que quelqu’un le fasse et que beaucoup de ses collègues refusent déjà de s’en occuper, ne se sentant pas concernés ? Comment pourra-t-on encore trouver son pain ou ses litres d’essence si le boulanger ou le pompiste ne désirent plus travailler que lorsque bon leur semble ? Et ainsi de suite (je n’ose même pas évoquer Air France, parmi d’autres, qui ne survit déjà que grâce aux subsides de l’État, c’est-à-dire nous, dont la faillite serait alors précipitée, l’État n’étant plus en mesure de l’aider car au bord de la faillite en raison de ses dérives depuis si longtemps constatées). Et, de manière générale, qui acceptera de prendre en charge toutes les tâches ingrates dont personne ne veut se charger ? Je n’ose même pas imaginer dans quelles conditions nous vivrions tous, et comment la plupart des gens se plaindraient de cet état de fait (mais que fait l’État ? Que fait la police ?). Les poubelles joncheraient les rues, les égouts ne seraient plus entretenus, ni les routes, etc. À moins que les robots…

Mais sans doute vais-je trop loin. Il y a certainement ici des adeptes du revenu universel et ils ne manqueront pas de me répondre. D’autant que j’avais dit en préambule que je n’évoquerais pas la question technique du revenu universel lui-même, ne m’y étant probablement pas suffisamment intéressé ; je m’écarte donc de mon sujet.

7°) « Le revenu universel agirait comme un filet de sécurité qui permettrait à quelqu’un, par exemple, de faire un break »

Question : celui qui interrompt momentanément sa carrière quand il le désire, pense-t-il raisonnablement retrouver son poste à son retour et déloger celui qui aura été amené à le remplacer ? (je m’en tiens ici simplement aux propos, pas au fond du sujet sur le revenu universel).

8°) « L’expression « l’oisiveté est la mère de tous les vices » est la vieille morale de Papa ».

Mais Papa a parfois raison, même si Mai 68 est passé par là, et cela se discute. De manière générale, j’ai tendance à penser qu’il y a beaucoup de leçons à retirer des vieilles formules éprouvées et donc, la question ne me semble pas pouvoir être balayée aussi facilement.

9°) « Cela permettrait à un certain nombre de gens d’entreprendre »

Oui, mais cela ne concernerait qu’une partie de la population et créer sa propre activité ne garantit pas la réussite… Mais surtout, ne serait-on pas toujours dans le capitalisme ? Ces créateurs d’entreprise (cela existe déjà) n’auraient-ils pas besoin à leur tour de main d’œuvre ? Comment géreraient-ils des employés qui pourraient rechigner à la tâche et préférer recourir, au moins partiellement, à leur revenu universel ? Et quid de la fraternité ? Ces nouvelles entreprises (ou associations) fonctionneraient-elles différemment de celles d’aujourd’hui ? Seraient-elles en mesure de survivre à la concurrence (car quoi qu’on veuille, celle-ci existera forcément) ?

Beaucoup de questions que l’on peut, à juste titre, se poser.

En guise de conclusion

Cela dit, et je le répète, ce n’est pas dans une simple interview d’une petite dizaine de minutes qu’un auteur peut défendre suffisamment ses idées. Il faut donc lire le livre pour se faire une meilleure idée, puis ensuite débattre. Et en ce sens, Abdennour Bidar a raison d’exposer les idées qui lui tiennent à cœur. D’autant qu’il insiste bien sur le fait qu’il s’agit d’un processus forcément progressif,  donc pas si simple à mettre en place. Et je lui souhaite, bien entendu, bon succès dans ses démarches.