Éclatez-vous, y’a qu’ça qui compte ! (2/3)

Festivus Festivus de Philippe Muray & Elisabeth Levy (Crédits : Fayard, tous droits réservés)

Du pain, des jeux… c’est bien connu, depuis au moins la Rome antique. Au diable l’excès de sérieux et vive la civilisation des loisirs, l’amusement, la fête.

Du pain, des jeux… c’est bien connu, depuis au moins la Rome antique. Au diable l’excès de sérieux et vive la civilisation des loisirs, l’amusement, la fête. Et s’il ne s’agissait, dans certains cas, que d’une forme de duperie parfaitement dangereuse ?

Par Johan Rivalland

À l’heure où le Mondial de football suscite l’engouement, l’enthousiasme, l’émotion ou toute une autre palette de sentiments parfaitement respectables auxquels je ne manque pas d’ailleurs de m’associer pour certains d’entre eux, avec parfois aussi son lot d’excès en tous genres, de démesure, voire de violences, quand ce n’est pas de délires quant à son impact (Olivier Delamarche, sur BFM Business, pronostique avec ironie une baisse de la croissance prévue de 0,7 points cette année, voir vidéo à partir de 8’30), la question de la place des loisirs dans notre Société de pose.

Il n’est pas inintéressant de l’aborder, surtout en ce début d’Été et d’aspiration à des vacances que l’on espère bien méritées.

Pour autant, y a-t-il un bonheur obligatoire ? La distraction, l’amusement, la fête, la civilisation des loisirs constituent-elles un aboutissement, une fin en soi, l’apogée de l’humanité ? Doit-on l’ériger en but ultime de notre existence ?

Festivus, Festivus

festivusCe livre, dont le titre est évocateur, est difficile à résumer, tant Philippe Muray possède l’art de la formule et dégage d’idées pleines de sens à chaque phrase énoncée.
Rien que la préface regorge déjà à elle seule de multiples idées.

Festivus festivus représente le prototype de l’homme typique d’aujourd’hui, donneur de leçons et manipulateur. Il « est passé maître dans l’art d’accommoder les mots qui restent (Il appelle « conservateur » quiconque tente de limiter ses dégâts et « réactionnaire » celui qui l’envoie gentiment se faire foutre). Il parle de « discours idéologiques » pour tout ce qui met des bâtons dans les roues de son idéologie et de « populisme » quand le peuple lui échappe… ».

Philippe Muray déplore, évoquant d’ailleurs un peu plus loin, à un autre sujet, ceux qu’il appelle non sans humour les « matons de Panurge », « éventuellement déguisés en mutins de Panurge », que les livres d’aujourd’hui ne sont la plupart du temps que la répétition de ce qui se lit dans les journaux et que l’ignorance est « sans précédent dans l’histoire humaine, qui produit ces faces hilares, ces regards inhabités, ces cerveaux en forme de trous noirs, ces propos dévastés d’où tout soupçon de pensée critique s’en est allé, (…) », atteignant les sommets du ridicule.

Pour ajouter :

 « Festivus Festivus a ceci de particulier qu’il ne fait plus aucun, mais vraiment aucun compromis avec le réel. Son sentiment de toute-puissance infantile l’en dispense ».

Ainsi, « Festivus Festivus peut en même temps vouloir la liberté intégrale et exiger sans cesse de nouvelles lois répressives et de nouveaux carnavals de la repentance. Festivus festivus est un rebelle d’accompagnement (…) mais qui ne rêve que de procès et de restrictions de la liberté d’expression pour tout ce qui lui déplaît (sexisme, homophobie, xénophobie, etc.). et quand, par hasard, il se trouve lui-même accusé (de pédophilie ou d’inondations scélérates), il pousse des cris de putois, oubliant qu’une grande partie de sa vie a été consacrée à jouir de mettre presque tout en accusation au nom de « l’esprit libertaire » des trente dernières années ».

Sur ce point, Élisabeth Lévy parle, à leur sujet, elle aussi avec l’art de la formule, à la suite de Philippe Muray et ses « élitocrates », de « plouc émissaires ».

Selon Philippe Muray, « le festivisme apparaît comme la nouvelle névrose collective qui dispense chacun (ainsi que jadis Freud le reprochait à la religion) de se faire une névrose personnelle. C’est aussi la raison pour laquelle les individus sont d’une consistance très spéciale ».

Pour préciser les choses, notre auteur ajoute que « la génération Festivus festivus, c’est précisément celle qui écrit dans Technikart ou Les Inrockuptibles, ou qui les lit. L’autre génération, celle de l’Homo festivus, ou si vous voulez, celle de 68, qui est aussi la mienne, hélas, court maintenant derrière celle de Festivus festivus ».
Et d’insister sur l’idée, permanente dans le livre, que l’humanité serait sortie de l’Histoire, que nous nous trouverions APRÈS l’Histoire, ce à propos de quoi « il ne faut pas se voiler la farce ».

Ainsi, « la fin de l’Histoire, ce n’est évidemment pas la fin de l’humanité ni des événements, c’est une période de l’histoire humaine qui se caractérise par l’effacement des anciennes déterminations géographiques et temporelles. La réalité est encore là, bien sûr, mais amputée de ses références, de ses origines et de ses finalités, de sa consistance. A partir de ce moment, ce qu’il y a encore de plus réel c’est le présent, l’éternel présent, et cet éternel présent, personne ne l’incarnera jamais mieux que l’enfant. Ce n’est donc pas pour rien que notre époque est infantolâtre (…) ».

« Certains sont encore plus ego que d’autres »

Faisant référence, cette fois, successivement aux grévistes récurrents des services publics puis aux défenseurs de l’art subventionné et autres intermittents du spectacle, il évoque le recul des idées réelles d’intérêt général, de qualité et de réalité.

 « Tandis que le besoin qui, dans l’un et l’autre cas (besoin de services, besoin d’art), avait fait naître immémorialement ces activités, est oublié ou nié (et, de toute façon, ne peut plus être satisfait), c’est l’autosatisfaction ultime et unique des acteurs eux-mêmes (les « MOI ! MOI ! MOI ! » de la manifestation en photo sur la couverture) qui, dans l’un et l’autre cas, est exclusivement recherchée et ouvertement proclamée. Et sans doute serait-il considéré comme ringard ou malfaisant de remarquer que, dans les deux cas toujours, aux yeux des deux populations concernées, qui pourtant de manière générale n’ont que l’alter plein la bouche, l’autre le plus immédiat (l’usager dans un cas, le spectateur dans l’autre) compte littéralement pour du beurre. Les alterophiles sont alterophobes. Cette situation est d’ailleurs sans cesse camouflée, dans un cas comme dans l’autre, par de bruyantes effusions verbales qui ne coûtent rien, des invocations mystiques à la lutte contre les transports lyriques contre la mondialisation et de vastes rassemblements eucharistiques où l’on communie sous les deux espèces (et plus) de l’altermondialisme ».

Pour compléter et renforcer cette idée, Élisabeth Lévy évoque ces « alter ego », que l’on pourrait caricaturer en disant que « les hommes naissent libres et ego ».

Et, un peu à la façon de Georges Orwell dans La Ferme des Animaux, Philippe Muray ajoute que « certains sont encore plus ego que d’autres ».

Voilà qui vous donne un peu la tonalité du livre, dont je vous disais qu’il est difficile à résumer, tant les sujets d’actualité et les propos qui leur sont relatifs sont nombreux au cours de ces sept entretiens entre Philippe Muray et la sympathique et passionnante journaliste auteur notamment des Maîtres censeurs.

Mais un ouvrage assez pessimiste (même si l’auteur se défend d’avoir cet état d’esprit) et un peu long avec ses près de 500 pages. Intéressant toutefois à lire, de nombreuses vérités y étant énoncées, incitant à sortir du conformisme. Même si l’on peut craindre que les ennemis ante mortem de Philippe Muray aient peut-être réussi à le « tuer » en en faisant de manière stupéfiante une sorte d’auteur à la mode, qui serait soudain réhabilité, alors même que sa pensée semble si incompatible avec la leur.

— Philippe Muray, Festivus, Festivus – conversations avec Élisabeth Lévy, Fayard, mars 2005, 485 pages.