Peut-on réduire le capitalisme à un hédonisme matérialiste ?

D’où vient cette réduction de l’horizon existentiel à des biens matériels ? D’où est né ce matérialisme qui envahit toutes choses, et semble vouloir et pouvoir se subordonner toute valeur divergente ?

Par Drieu Godefridi.

On entend et lit beaucoup, dans la littérature académique française, que l’hédonisme de nos sociétés serait imputable au capitalisme, à son exaltation de la consommation et du confort matériel.

Les thèses d’un Jean-Claude Michéa, bréviaire de la droite française contemporaine, depuis le centre jusqu’à Marine et Marion Maréchal-Le Pen, n’y sont pas étrangères.

Pourtant, rien n’est plus faux.

Certes, le confort matériel n’est pas étranger au capitalisme. Ni, du reste, ne l’est-il à un grand nombre de doctrines et courants de pensée.

L’humain, considéré dans son universalité spatiale et temporelle, hésite rarement à bénéficier d’un surplus de confort matériel — par exemple, la technique médicale — quand on lui en offre la possibilité.

Le confort matériel capitaliste

Qui, parmi nous, préférerait confier ses dents à un médecin médiéval qu’à un dentiste de 2017 ? Qui choisira le conciliabule des médecins de Molière, plutôt qu’un médecin contemporain  ? Qui ira laver ses vêtements à la rivière ? etc.

Que le capitalisme ait réussi à fournir à l’humanité ce supplément de confort matériel n’autorise pas pour autant à l’instituer en civilisation hédoniste.

Le confort matériel est le fruit et la force du capitalisme, sa séduction. Mais il n’en est pas la valeur fondatrice. Comme valeur, le confort matériel est étranger au capitalisme.

Mais alors, comment comprendre que tant de nos contemporains interprètent toutes choses sous l’ange de valeurs matérielles ?

Car le diagnostic est certain : oui, il existe un grand nombre de nos semblables dont l’horizon se limite en effet à leur « smartphone », une console de jeu, un écran plat et de fréquentes razzias dans des grandes surfaces de type Carrefour ! Oui, cela est indubitable ! Et oui, on est en droit de le déplorer !

L’origine du matérialisme

Mais d’où vient cette réduction de l’horizon existentiel à des biens matériels ? D’où est né ce matérialisme qui envahit toutes choses, et semble vouloir et pouvoir se subordonner toute valeur divergente ?

Le socialisme est un matérialisme. Pas dans le sens marxien et pseudo-scientifique d’intérêts matériels qui seraient en quelque façon leur propre moteur, toute idée n’en étant qu’une sorte d’émanation.

Le socialisme est un matérialisme dans le sens où, dans l’intégralité de ses courants et expériences historiques, il se laisse réduire à la valeur de l’égalité matérielle. Depuis Gracchus Babeuf — L’égalité réelle ou la mort ! — jusqu’aux velléités de confiscation des revenus et patrimoines d’un Thomas Piketty, en passant par le « libéralisme d’extrême gauche » de Keynes ou Rawls, et le socialisme communautarien de Walzer, le socialisme est le fruit exclusif de la valeur de l’égalité matérielle.

L’égalité matérielle

N’est-il pas significatif qu’en dépit des miracles d’ingéniosité conceptuelle de la philosophie, le socialisme part toujours de la valeur de l’égalité matérielle, pour toujours déboucher sur des mesures de type confiscation des héritages et impôt exponentiel sur les revenus ?

Dans la civilisation puissamment socialisée qui est la nôtre — 57% de dépenses publiques en PIB dans un pays comme la France, des prélèvements obligatoires plus élevés que jamais, une standardisation législative des comportements — tout se mesure en effet à l’aune de l’égalité matérielle.

De telle sorte qu’une inégalité de fait est désormais considérée comme injuste, à tout le moins suspecte, du seul fait de son existence.

Ce tsunami moral et culturel de l’égalité se paie au prix de l’écrasement de toute valeur divergente. Dès lors que tout se mesure et s’évalue dans la « monnaie » socialiste de l’égalité matérielle, toute autre considération devient par nécessité accessoire.

L’inégalité comme injustice

Tel prétendra « mériter » son supplément de revenu par ses mérites personnels : son discours sera balayé par la considération du résultat, qui est l’inégalité.

Tel ira jusqu’à oser justifier la transmission des patrimoines aux enfants : il se fera crucifier, sur l’agora médiatique comme dans les cénacles académiques, au nom de l’égalité. L’inégalité, dans son sens strictement matériel : voilà le critère ultime de l’injustice dans notre civilisation.

Bien sûr, et contrairement à ce qu’ont soutenu de nombreux libéraux, le capitalisme n’est pas neutre. Il est même, comme l’écrivait Schumpeter, une « civilisation de l’inégalité » (Capitalisme, Socialisme et Démocratie). Mais si le capitalisme peut en effet se réduire à une logique comptable, il n’institue nullement l’inégalité — pas plus que l’égalité — en valeur.

Les valeurs du capitalisme

Ce sont d’autres valeurs qu’exaltent le capitalisme, telles que le travail, le mérite, le calcul à long terme, la créativité, la conquête : autant de valeurs qu’on peut considérer comme illusoires, ou rejeter, mais qui sont celles du capitalisme.

La réduction matérielle du capitalisme est un moyen ; la réduction matérielle du socialisme lui est consubstantielle.

De telle sorte qu’il est erroné d’imputer l’hédonisme de nos contemporains au capitalisme.

Le capitalisme peut être honni, voué aux gémonies, institué si l’on veut en instrument du diable. Mais la réduction de toutes choses à la matière comme valeur lui est étrangère ; elle définit le socialisme.

Drieu Godefridi est l’auteur de La passion de l’égalité — essai sur la civilisation socialiste (à paraître).