Le nouveau monde d’Emmanuel Macron ressemble beaucoup à l’ancien

France politics elections Macron by vfutscher(CC BY-NC 2.0)

De quelle marge d’action disposent les participants au Grand débat national ? Emmanuel Macron part de loin, avec une France assise sur ses tabous.

Par Peter Libtank.

Notre jeune Président explique vouloir transformer le pays pour le préparer au nouveau monde. Mais, sa lettre aux Français et les premières réunions du Grand débat national sèment le doute, d’autant plus qu’aucune perspective concrète sur l’issue de la démarche n’est esquissée.

On devine de la part du gouvernement un effort de communication et de pédagogie, pas une interrogation sincère sur de nouvelles priorités. Comment s’assurer que ce débat sera utile et placera enfin le pays face à ces grands choix de société ?

Compte tenu des enjeux stratégiques pour l’exécutif et de son niveau d’implication très élevé (puisque l’objectif est de reconstruire son lien avec les territoires), Chantal Jouanno, la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) ne pouvait pas piloter le GDN sans faillir à ses obligations d’indépendance : « Nous ne sommes pas dans un grand débat. Il y a les réunions du président de la République, totalement légitimes, mais c’est une communication politique, c’est de la démagogie […] Ce n’est pas un grand débat, c’est une consultation. Les questions sont orientées. »

Un débat à sens unique ?

Selon le sondage France Info et Le Figaro du 17 janvier, les Français sont tout aussi perplexes puisque 65 % d’entre eux anticipent que le Grand débat national n’aboutira pas à des mesures utiles pour le pays. On peut les comprendre. Les questions posées couvrent un champ très vaste, et leur complexité — pour qui veut s’y pencher sérieusement — est immense. Le ton de la lettre peut aussi en rebuter certains car il est parfois maladroit : « Nous ne pouvons poursuivre les baisses d’impôt sans baisser le niveau global de notre dépense publique » ou bien « Les services publics ont un coût, mais ils sont vitaux : école, police, armée, hôpitaux, tribunaux sont indispensables à notre cohésion sociale ».

Mais surtout, la nature binaire des questions dérange. Emmanuel Macron place les Français devant des questions fermées, des choix impossibles, proches de la caricature, comme s’il cherchait à prouver les propres contradictions de leurs revendications :

Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ? Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ? Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ?

L’État-providence, ce totem intouchable

Les informations fournies sont rares et succinctes. Par exemple, les postes d’affectation de 1 000 euros de dépenses publiques sont précisés, de manière parfaitement factuelle et objective, mais tendent à démontrer que l’on ne peut les réduire qu’en supprimant les aides ou les services publics associés.

En clair, pour ce Président, on ne peut pas faire mieux avec moins. On ne peut pas baisser la fiscalité sans affaiblir les services publics. L’État-providence est incontournable, irréprochable, intouchable. La position de rente et de monopole des pouvoirs publics, comme le statut de fonctionnaire, empêchent tout gain de productivité, tout recentrage, toute simplification, toute modernisation, toute externalisation, toute privatisation… toute refonte du modèle économique et social du pays.

L’objectif du Grand débat national serait-il alors de réduire le champ des possibles, de démontrer par l’absurde que seule la poursuite du programme LaREM, soutenu par seulement 18 % des inscrits au premier tour de l’élection présidentielle et rejeté aujourd’hui par 78 % (sondage IFOP JDD du 27 janvier 2019), est aujourd’hui réaliste et souhaitable ?

Quels changements attendre ?

Bien sûr, les corps intermédiaires, les maires et une partie des Français sont touchés par la démarche qui cherche à reconstruire un meilleur dialogue, une plus grande proximité, moins de défiance envers l’équipe au pouvoir. Un grand nombre de concitoyens (29 %) compte participer, ce qui est élevé. Sans nul doute, tous tenteront de répondre avec intérêt et avec sincérité, au mieux de leurs capacités et de leurs convictions, sur la base des informations dont ils disposent.

Mais les réponses proposées ne seront que de peu d’utilité. Notre jeune Président demande à ses compatriotes de proposer des solutions susceptibles d’améliorer son action. Pour la plupart, ce n’est ni leur rôle, ni leur priorité, ni leur capacité (par manque de temps et de moyens, pour obtenir et pour analyser les informations requises). Pour eux, le Grand débat s’apparente au mieux à une consultation sur leurs préoccupations, au pire à une nouvelle campagne à caractère pédagogique pour justifier le programme actuel de réformes, preuve d’une détermination inchangée pour maintenir le cap (sauf sur les 80 km/h…).

Pourtant, au terme de la démarche, entre le 15 mars et les élections européennes, notre jeune Président ne peut pas décevoir. S’il veut apaiser les tensions et profiter de l’opportunité présente, sa seule option est de faire levier sur le Grand débat pour refonder son programme – construit dans l’urgence d’une élection mouvementée en 2017 et aujourd’hui rejeté par 78 % des Français – et de changer de méthode pour reconstruire l’acceptabilité et la légitimité perçue de son action.

Il convient de définir trois ou quatre priorités sur lesquels l’action gouvernementale peut aller plus vite et plus fort dans la réforme et, au niveau de la méthode, de demander par la voix des urnes, par référendum, par dissolution de l’Assemblée nationale ou tout autre moyen démocratique, le consentement renouvelé d’une majorité.

Les Français sont prêts à entendre la vérité car ils la connaissent. Sur le plan de la méthode, ils attendent qu’on leur présente, sur chaque sujet, un vrai choix de société, audacieux et résolu et qu’on leur explique clairement les conséquences à court, moyen et long terme de leur choix.

Ils ne supportent plus la posture du « ni gauche, ni droite, en même temps, tout à la fois ». Ils savent que, si elle permet de se faire élire, cette posture centriste ne permet pas de gouverner car elle conduit à un gloubi-boulga de mesurettes technocratiques illisibles, complexes et accessoires, dispersées sur tous les sujets, sans remettre en cause l’essentiel, sans vision ni cohérence, sans consensus possible ni résultat à attendre autre que l’immobilisme et la survie, à court terme, de l’ancien monde.

Sur quels domaines concentrer l’action gouvernementale après le 15 mars ? À ce jour, le nombre de propositions enregistrées sur le site web illustre la hiérarchie des préoccupations de tous ceux qui se sont exprimés de manière numérique :

  • fiscalité et dépenses publiques : 32 773 (35 %),
  • transition écologique : 23 413 (25 %),
  • organisation de l’État et des services publics : 19 503 (20 %),
  • démocratie et citoyenneté : 18 572 (20 %)

Comme le 17 novembre au lancement du mouvement des Gilets jaunes, la fiscalité et les dépenses publiques sont en tête de liste. Plus de la moitié des propositions touche à l’efficacité économique et sociale de l’action publique.

Une France irréformable ?

Ainsi, les trois sujets sur lesquels notre jeune Président pourrait choisir de focaliser et d’amplifier ses efforts de transformation pourraient être : la refonte de la fiscalité, la réforme de l’État et la viabilité du système de retraites (premier poste de dépenses publiques, 27 %).

Pour illustrer notre propos, prenons ce dernier exemple. Le cabinet Mercer, conseil en ressources humaines, vient de publier son rapport 2018 qui évalue les régimes de retraite de 34 pays sur la base de 40 indicateurs regroupés en trois critères :

  • performance : niveau et qualité des prestations,
  • viabilité : visibilité et durabilité sur le plan économique,
  • intégrité : compréhensibilité et applicabilité au plus grand nombre.

La France se situe en milieu de classement. Le régime de retraite est généreux mais le système n’est pas viable à terme. La conclusion ne surprendra personne.

Les Pays-Bas jouissent des meilleures pratiques. Le régime de retraite néerlandais est exemplaire par la qualité de ses prestations et sa capacité à faire face au vieillissement de la population. Il se caractérise par deux « choix de société » très clairs :

  • Un système public/privé comprenant une pension forfaitaire financée par l’impôt et des retraites complémentaires par capitalisation. Les fonds de pension néerlandais représentent un tiers des retraites et sont accessibles à la quasi-totalité des salariés. Xavier Fontanet expliquait récemment dans Contrepoints : « La capitalisation fait peur à ceux qui ne connaissent pas la Bourse ; c’est dommage, car elle fait fructifier les économies : depuis 1983 la Bourse française a été multipliée par 8 et le Dow Jones par 14. La capitalisation coûte beaucoup moins cher que la répartition, puisqu’elle s’appuie sur cette croissance ».
  • La durée de vie professionnelle : 40 ans aux Pays-Bas contre 35 ans en France. L’âge légal de départ à la retraite y est de 65 ans, devant passer à 67 ans en 2025, avec un surcote de 5 % de la retraite de base pour chaque année supplémentaire de cotisation après 65 ans.

Les Pays-Bas ont un des meilleurs systèmes de retraite au monde avec un niveau de dépenses publiques moitié de celui de la France (7 à 8 % de PIB contre 15 %).

Oui, il est possible d’améliorer la qualité générale du système ET de réduire le poids des retraites dans la dépense publique à condition de revenir sur ces deux tabous : équilibre public/privé et âge légal de départ à la retraite. Ces choix de société datent de 1945 pour le premier, et de 1981 pour le second avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Ils doivent être revus car le contexte des Trente glorieuses est loin derrière. Ce n’est pas un recul sur des acquis, mais une avancée sur la réalité des faits.

À l’issue du Grand débat national, sur le thème des retraites, le gouvernement pourrait revoir son programme et sa méthode. La réforme en cours — création d’un système universel de retraite sur la base d’un dispositif de participation citoyenne — semble nécessaire mais pas suffisante.

Pourquoi ne pas utiliser le Grand débat pour demander aux Français de choisir entre deux avenirs possibles :

  1. Continuer à « bricoler », bon an, mal an, le système actuel, sans toucher à son essence, pour essayer de le faire perdurer le plus longtemps possible avec les contraintes induites sur le pouvoir d’achat des actifs, sur les charges des entreprises et les risques encourus sur la pérennité du système (par défaut, le programme de gouvernement actuel sur les retraites du privé ?)
  2. S’inspirer des meilleures pratiques possibles, sans tabou ni interdit, avec pragmatisme, pour viser les bénéfices attendus sur le niveau des retraites, sur leur viabilité, sur la dépense publique et sur le pouvoir d’achat (un monde nouveau qui correspond mieux aux ambitions originelles du Président ?)

Au-delà de cette illustration sur les retraites, la même logique s’applique à beaucoup de sujets : fiscalité, dépenses publiques, fonctionnement de l’État, millefeuille territorial, haute fonction publique, transition écologique, logement, pouvoir d’achat…

Oui, on peut faire mieux avec moins. Oui, il est possible de réduire la dépense publique ET de maintenir les services publics à condition de remettre en cause les impensables ou les impossibles qui nous enferment et de s’en expliquer devant les Français.

Il ne s’agit pas de présenter un programme, gauche ou droite, LaREM ou LR mais de poser, sur chaque priorité, dans une logique d’Union Nationale, le grand choix de société auquel fait face le pays. Ce sont là les seules vraies questions sur lesquelles les Français peuvent et doivent se prononcer. Ils ont compris l’urgence de refonder le modèle économique et social de leur pays. Ils attendent un discours de vérité, qu’on leur présente les faits, seulement les faits, les options envisageables, sans parti pris, les avantages et les inconvénients de chacune et qu’on leur demande d’arbitrer.

Encourageons notre jeune Président à s’éloigner de ce qui lui sert de programme pour proposer aux Français quelques grands choix de société et construire avec eux le nouveau monde qu’ils méritent.

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