Mouvement du 17 novembre : où se situent politiquement les gilets jaunes ?

Les gilets jaunes, ce mouvement que les éditorialistes et politiciens professionnels ont vraiment du mal à comprendre.

Par Frédéric Mas.

Les Français excédés par les taxes sur les carburants sont-ils de droite ou de gauche ? La question ne tombe pas sous le sens, mais témoigne de la grande difficulté qu’ont les rédactions, les centrales syndicales et les appareils politiques parisiens à cerner le mouvement des « gilets jaunes » qui prévoit de « bloquer » la France le 17 novembre prochain. L’exercice est d’autant plus compliqué que, comme pour les Bonnets rouges en 2013 contre l’écotaxe, il est une protestation qui vient de la base, et qui surgit dans le débat public sans passer par les intermédiaires médiatiques et politiques traditionnels.

La présomption d’extrême-droite

Pour certains commentateurs comme Jean Quatremer, le mouvement des « gilets jaunes » est constitué de « beaufs » et de « poujadistes ». Il est clairement d’extrême-droite. Peu importe que la protestation contre le prix du diesel n’ait été initiée par aucun groupe politique ou aucun courant idéologique en particulier, le style plébéien trahit l’esprit extrémiste, la cause, futile aux yeux du journaliste installé au centre de Bruxelles, est signée.

La gauche de la gauche est quant à elle divisée sur le mouvement, comme l’indiquent les réactions diverses des leaders de la France Insoumise. Mélenchon trouve la colère des Français digne et juste, même s’il émet des réserves sur la récupération politique du mouvement par l’extrême-droite. On retiendra tout de même que par prudence, Clémentine Autain a signalé qu’elle ne défilera pas dans un cortège avec des personnalités d’extrême-droite. It doesn’t fit the narrative.

Il faut dire que les leaders du mouvement ne sont pas vraiment les entrepreneurs politiques que l’on trouve habituellement sur les plateaux de télé, avec leur staff, leurs attachés de presse, leurs assistants, leurs community managers et leur discours formaté. Ce sont des gens qui ont utilisé Facebook ou leur smartphone pour exprimer leur colère, colère des milliers de fois partagée sur les réseaux sans passer par les tribunes de la presse officielle. Et les héros d’aujourd’hui ne sont pas vraiment des pro de la comm, mais des gens comme Jacline Mourraud, cette auto-entrepreneuse musicienne et un peu fantasque qui parcourt le Morbihan avec sa Volvo au gré des cachets et des soirées dansantes.

Seulement, réduire la colère anti-fiscale des gilets jaunes à l’extrême-droite est absurde. Son expansion virale ne vient pas du Rassemblement national, mais s’est faite essentiellement par les réseaux sociaux, comme le mouvement des pigeons en 2013. Vincent Glad explique cette dynamique disruptive sur son blog Libération :

S’il ne fait pas de doute que cette grogne fiscale réunit de nombreux sympathisants d’extrême droite (qui constituent 20 % de l’électorat français et sont sur-représentés dans les zones péri-urbaines et rurales), sa genèse n’a rien à voir avec Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan, qui ont annoncé soutenir la cause. C’est un ras-le-bol qui est parti de l’Internet vrai : une pétition change.org, des événements Facebook, des groupes Facebook et des vidéos virales filmées en mode selfie. Bien davantage que la « fachosphère », le carburant de cette mobilisation aura été le nouvel algorithme Facebook.

Jacline Mourraud de son côté n’a pas la tête très politique, même si elle a les pieds sur terre quand il s’agit de son argent, comme beaucoup de Français dès qu’on franchit le périphérique. Quand on lui demande sur un plateau télé ce qu’il faut faire pour apaiser la colère des Français, elle répond spontanément qu’il faut rétablir l’ISF, ce qui indique que sa réflexion sur la pression fiscale dans notre pays n’est sans doute pas sa priorité. En faire une militante d’extrême-droite est bien entendu une autre absurdité. Plus généralement, les gilets jaunes semblent se retrouver pour condamner la hausse des carburants, pas vraiment sur un programme politique ou économique alternatif substantiel.

La France périphérique à la manœuvre ?

Si les gilets jaunes ne sont pas une manœuvre de l’extrême-droite, ils appartiennent pour autant à la « France périphérique » qui en est le terreau sociologique ou géographique. C’est du moins ce que pense une autre partie des commentateurs, un peu comme l’illustre cet article de Slate qui estime que c’est cette France des ronds-points qui se révolte, celle qui a la culture de la « bagnole » chevillée au corps. L’avenir est à la transition énergétique, aux transports en commun, à l’écologie durable, et non à l’automobile, affreux symbole de l’individualisme banlieusard, polluant et égoïste.

Mais là encore, l’avant-garde de la civilisation post-voitures n’a pas l’air de se rendre compte que la sympathie suscitée par le mouvement du 17 novembre dépasse largement les patelins ruraux. C’est même plutôt le contraire, il semble toucher toutes les classes sociales, pour une raison assez simple : le prix du carburant ne touche pas seulement ceux qui ont besoin de leur voiture pour leur travail, mais tous les transports, y compris collectifs, ou les camions de livraisons des petites boutiques de centres-villes dont les urbains raffolent car à 5 minutes de trottinette de chez eux.

Ça fait beaucoup de monde, ou plutôt, peu de monde n’est pas impacté. Selon un sondage IFOP récent, près de 71 % de personnes interrogées éprouvent de la sympathie pour ce mouvement, ce qui correspond à peu près au nombre de Français qui seront obligés de changer leurs habitudes suite à cette nouvelle augmentation. En ce sens, la « civilisation post-bagnole » ressemble davantage à une sympathique avant-garde qui n’a pas bien compris comment fonctionnait l’économie de marché qui la fait vivre.

Vous savez qu’une mobilisation s’organise autour du mouvement des « Gilets jaunes » qui appellent les automobilistes à bloquer les routes le 17 novembre pour protester contre la hausse des prix des carburants et demander une baisse des taxes. Quelle est votre attitude à l’égard de ce mouvement ? (question IFop)

Récupération politique

Typiquement, le mouvement des gilets jaunes, comme celui des Bonnets rouges ou des Pigeons, est une revendication anti-fiscale apolitique, spontanée et décentralisée, mais en voie de récupération, à droite comme à gauche, en général pour taper sur la politique d’Emmanuel Macron. C’est aussi pour cette raison que les fidèles de la République en marche se mobilisent aussi de leur côté pour délégitimer le mouvement, qu’ils associent volontiers au populisme ou au Rassemblement national.

C’est une stratégie risquée, qui risque de creuser un peu plus l’écart entre le dernier carré de la startup Nation et le reste de la population confrontée à des problèmes autrement plus vitaux que la végétalisation des murs ou la construction d’une nouvelle piste cyclable.

Une frange non négligeable de la gauche, qui ne comprend plus le peuple, emboîte le pas macroniste car ces manifestations sauvages contre la politique gouvernementale ne se font pas sous sa tutelle exclusive.

À droite et à l’extrême-droite, l’occasion est rêvée pour transformer le mouvement en référendum anti-Macron en se plaçant symboliquement du côté de la France d’en bas. Mais là encore les revendications spontanées des manifestants sont détournées : on instrumentalise la colère des citoyens pour assurer son élection ou sa popularité.

Savoir si le mouvement des gilets jaunes est de droite ou de gauche n’a pas d’importance : des personnalités très variées, de droite, de gauche, ou d’ailleurs, ont déclaré soutenir les manifestants. Plutôt que de s’enfermer dans les calculs politiciens, ce pourrait être l’occasion d’ouvrir le débat sur la fiscalité et l’état de la réforme de l’État.