« Les dieux ont soif » d’Anatole France

« Les dieux ont soif » se présente comme une œuvre détachée des allégeances politiques, qui intervient à un moment de sa vie où il s’écarte de plus en plus des liens mondains, pour se centrer sur l’analyse d’une perversion qu’il entend dénoncer : le fanatisme.

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Anatole France by Tixu Oty (creative commons CC BY-NC-ND 2.0)

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« Les dieux ont soif » d’Anatole France

Publié le 28 mai 2022
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Alors que certains rêvent toujours de révolutions, que d’autres (parfois les mêmes) continuent de vénérer Robespierre, et que des mesures dignes de ce qui se fit durant la période de la Révolution française – séduisantes en apparence mais ayant nui profondément au pays – sont réclamées sans souci des expériences historiques, il n’est pas inutile de se remémorer les dérives extrêmes de la Révolution. En ce sens, Anatole France – chantre des intellectuels de gauche du début du XXe siècle, mais esprit libre et personnalité à la fois singulière et originale – a écrit ce qui demeure l’un des plus beaux joyaux en termes d’évocation de la Révolution française au quotidien. Le titre du livre est tiré d’une formule reprise d’un article de Camille Desmoulins en février 1794.

 

Au nom des certitudes

Car ce qui frappe, quelle que soit l’époque, mais se trouve amplifié lors des révolutions, ce sont les certitudes que certains affichent, justifiant les pires extrémités, toujours au nom du « Bien » de l’humanité. Ce fameux fantasme de « l’Homme nouveau », qui a conduit à tant et tant de massacres et continue, malgré les leçons de l’Histoire, de faire fantasmer.

Le vocabulaire à lui seul est évocateur et a de quoi faire frémir. À commencer par cette fameuse devise « républicaine », scandée avec enthousiasme par de nombreux exaltés : « Liberté, Égalité, Fraternité… ou la Mort ». Comment peut-on même imaginer concilier des notions aussi opposées ? Et pourtant, comme cela est parfaitement illustré dans le roman, une sorte de folie collective s’empare de nombreux esprits. L’obsession de la « vertu » amène à décerner des « certificats de civisme ». Tandis que 20 000 Comités de surveillance, composés de 12 « citoyens » ont le pouvoir d’arrêter les « suspects » (ce qui débouchera sur la fameuse et triste « loi des suspects », véritable négation des libertés individuelles et paranoïa collective qui va mener à l’échafaud des milliers d’innocents. Sous l’égide d’un Comité de Salut Public chargé d’organiser la Terreur.

Celui qui est l’un des personnages principaux de cette narration, au centre de cette histoire, se targue d’être un « bon républicain » et « patriote », l’illustrant abondamment pour s’en justifier, craignant sans doute d’être suspecté de ne point l’être suffisamment (des qualificatifs dont nous pouvons observer qu’on les trouve aujourd’hui encore mis en avant, avec toujours un même souci de se définir).

Avec, point commun avec cette période de résurgence de l’inflation et de retour des croyances, le souci de certains de trouver des coupables. Et d’en appeler à des recettes éculées (blocage des prix, encadrement des loyers) qui ont pourtant fait la preuve de leur dangerosité.

Heureux encore si les fédéralistes en armes ne viennent pas massacrer, à Paris, les patriotes que la famine ne détruit pas assez vite ! Il n’y a pas de temps à perdre : il faut taxer la farine et guillotiner quiconque spécule sur la nourriture du peuple, fomente l’insurrection ou pactise avec l’étranger. La Convention vient d’établir un tribunal extraordinaire pour juger les conspirateurs. Il est composé de patriotes ; mais ses membres auront-ils assez d’énergie pour défendre la patrie contre tous ses ennemis ? Espérons en Robespierre : il est vertueux. Espérons surtout en Marat. Celui-là aime le peuple, discerne ses véritables intérêts et les sert. Il fut toujours le premier à démasquer les traîtres, à déjouer les complots. Il est incorruptible et sans peur. Lui seul est capable de sauver la République en péril.

Ainsi que le rappelle à ce propos Pierre Citti, qui signe l’excellente préface, dans une note de bas de page, le blocage des prix (du blé) et des salaires fut bel et bien voté le 29 septembre 1793. Il fut « unanimement détesté, aggravant d’ailleurs la disette qu’il devait empêcher ». Au point d’être finalement supprimé en décembre 1794 (Retient-on les leçons de l’Histoire ?).

 

Un portrait très juste du fanatisme

Il n’est pas anodin que l’auteur de ce roman d’une grande finesse et précision soit Anatole France. Intellectuel révéré de cette gauche française du début du XXe siècle, dont on connaît pourtant les nombreuses sympathies à l’égard de cette révolution qu’en 1989 encore on fêta en grandes pompes, il brille par sa grande connaissance, voire son érudition, sur les événements et la société de l’époque.

Admiré sur le plan littéraire jusque chez des esprits tels que Péguy, Maurras ou Barrès, il se distingue par son regard très critique à l’égard des militants de toute espèce et sa défiance envers ceux qui peuvent être présentés comme des héros, que ce soit sur le plan militaire, civil, politique, ou social. C’est en ce sens que Les dieux ont soif se présente comme une œuvre détachée des allégeances politiques, qui intervient à un moment de sa vie où il s’écarte de plus en plus des liens mondains, pour se centrer sur l’analyse d’une perversion qu’il entend dénoncer : le fanatisme. À travers ici une époque qu’il connaît particulièrement bien pour avoir énormément lu sur le sujet et s’être considérablement documenté, et ce dès son plus jeune âge au sein de la très fournie librairie de son père.

Rejetant les simplismes et actes de foi, consistant à aimer les légendes au mépris de l’histoire, il s’inscrit dans les pas d’un Gustave Le Bon qui édite la même année sa Psychologie des révolutions. Il se refuse, par ailleurs, à recourir à l’historiographie, qui a tendance à écraser la notion de temps pour se centrer sur des péripéties, les mythes, la mise en scène, la légende, l’épique ou le tragique. Au détriment du déroulement des petits ou grands événements et de ce qui les forge lentement (ce que l’on peut noter également chez Gustave Le Bon, qui évoque la lente maturation des idées au-delà des instincts et comportements des foules). D’où l’idée que le temps n’appartient pas à l’Homme, que les mêmes erreurs se répètent, et que des dieux sont érigés par des croyants (ici les Jacobins, et parmi eux le « dieu » Robespierre, tout pétri des préceptes d’un Jean-Jacques Rousseau qu’Anatole France tenait en horreur).

Le fanatisme ne se traduit pas que dans les actes et dans le vocabulaire. L’illusion de l’Homme nouveau, de l’âge nouveau, du peuple nouveau, va jusqu’à transformer la conception des arts, des pensées, des mœurs, changer le nom des mois, des rues, du calendrier. Une prétention à maîtriser le temps, l’espace, la vie. À criminaliser les oppositions. Toujours au nom des Vertus, de la « liberté ». Mais dans un déchaînement morbide niant toute expression libre et sincère, au profit du dogme, de la démesure, des lendemains qui chantent (ou en réalité qui déchantent). Une vision prométhéenne qui vise le bonheur de l’humanité, mais ne mène qu’à la médiocrité, à la lâcheté, à la monstruosité, au despotisme, aux préjugés, à la condamnation, à la mort, à la destruction, à la déshumanisation, au Néant.

Chaumières, ruines, tombeaux : à la veille de périr, l’aristocratie avait élevé dans les parcs héréditaires ces symboles de pauvreté, d’abolition et de mort. Et maintenant les citadins patriotes se plaisaient à boire, à danser, à aimer dans de fausses chaumières, à l’ombre de faux cloîtres faussement ruinés et parmi de faux tombeau, car ils étaient les uns comme les autres amants de la nature et disciples de Jean Jacques et ils avaient pareillement des coeurs sensibles et pleins de philosophie.

 

Une véritable perversion

Évariste Gamelin, personnage central, représente le prototype du fanatique de la Révolution, qu’il voit un peu comme une religion (Anatole France y fait allusion). Artiste peintre ayant perverti son talent au service de valeurs supposées défendues par la Révolution, il apparaît comme un « vengeur chimérique, stupide et cruel », ainsi que le qualifie Pierre Citti dans une note de bas de page. Là où il pouvait, à l’inverse, apparaître depuis son plus jeune âge comme un homme au grand cœur, non dénué de sensibilité et d’émotion, toujours prêt à venir en aide aux plus fragiles. Cependant, ses principes (certainement pervertis par la Révolution, mais aussi par un esprit simple, rigide, et influençable) le conduisent à agir à l’opposé de ce qui semblait pourtant le qualifier. Ne voyant même plus à quel point il renie ses propres valeurs, en croyant adopter celles que la Révolution exige. Il est vrai que ce qui est cohérence pour certains peut apparaître comme contradiction pour d’autres.

– Les républicains, reprit Evariste, sont humains et sensibles. Il n’y a que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut nécessaire de l’autorité. Le peuple souverain l’abolira un jour. Robespierre l’a combattue, et avec lui tous les patriotes ; la loi qui la supprime ne saurait être trop tôt promulguée. Mais elle ne devra être appliquée que lorsque le dernier ennemi de la République aura péri sous le glaive de la loi.

Anatole France est très lucide et critique au sujet de la nature humaine et de ses travers. Il dresse un juste portrait de ses personnages, ni complaisant, ni péremptoire, se gardant de toute caricature. Ses descriptions sont appuyées sur sa grande connaissance de cette époque. Il en va de même pour les lieux et les événements, petits ou grands, ou encore des symboles, établis non au hasard du roman, mais à partir d’une connaissance fidèle des faits historiques. On peut apprécier particulièrement la description fine des mœurs de l’époque, par contraste (rupture ou continuité, selon les cas) avec ceux de la période immédiatement précédente, sous l’Ancien Régime.

 

La machine infernale

N’oublions pas, dans tout cela, le rôle des rumeurs (les réseaux sociaux et les fake news n’ont rien inventé de nouveau). Qui peuvent conduire de manière impromptue, et au-delà de toute rationalité, à des lynchages. On retrouve là encore les égarements classiques liés à la Psychologie des foules chère à Gustave Le Bon. Mais aussi, comme plus tard en URSS, les dénonciations, par vengeance, jalousie, ou même contre de l’argent, parfois pour des raisons viles et parfaitement ignobles, comme la dénonciation de parents par cupidité, visant un héritage. Dans un enchaînement où les règles de la Justice, si elles ont encore un temps pu faire vaguement illusion, malgré leur simulacre, deviennent plus que sommaires. Comme dans Un mariage à Lyon de Stefan Zweig, on retrouve l’ambiance particulière des cachots, dans lesquels les derniers jours ou dernières heures sont partagés dans une promiscuité et un état d’esprit tout particuliers.

Dans ces corridors, plein d’ombres sanglantes, passaient chaque jour, sans une plainte, vingt, trente, cinquante condamnés, vieillards, femmes, adolescents, et si divers de condition, de caractère, de sentiment, qu’on se demandait s’ils n’avaient pas été tirés au sort.

Là encore, le vocabulaire de l’époque est révélateur. On traque les « ennemis de l’État ». Excités par le très écouté et influent « (l’)Ami du Peuple » (tout vocabulaire qui peut faire encore frémir aujourd’hui lorsqu’on connaît un peu l’Histoire). La Révolution commence relativement sobrement, du moins avec de beaux principes, jusqu’à dériver de manière incontrôlée (ce qui n’est pas propre à la seule Révolution française).

– … Surtout n’essayez pas d’émouvoir les juges, les jurés, un Gamelin. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses : on ne s’explique pas avec les choses. Faites-vous oublier. Si vous suivez mon conseil, mon amie, je mourrai heureux de vous avoir sauvé la vie.

Après la « Fête de l’Être Suprême et de la Nature » (tout un programme…), le 8 juin 1794 la loi Prairial supprime (le 11 juin) toutes les formes traditionnelles de la loi.

Plus d’instructions, plus d’interrogatoires, plus de témoins, plus de défenseurs : l’amour de la patrie supplée à tout. L’accusé, qui porte renfermé en lui son crime ou son innocence, passe muet devant le juré patriote […] Il fallait suivre les impulsions de la nature, cette bonne mère, qui ne se trompe jamais ; il fallait juger avec le cœur […] Ses collègues, pour la plupart, sentaient comme lui. C’était surtout des simples ; et, quand les formes furent simplifiées, ils se trouvèrent à leur aise. La justice abrégée les contentait. Rien, dans sa marche accélérée, ne les troublait plus. Ils s’enquéraient seulement des opinions des accusés, ne concevant pas qu’on pût sans méchanceté penser autrement qu’eux. Comme ils croyaient posséder la vérité, la sagesse, le souverain bien, ils attribuaient à leurs adversaires l’erreur et le mal. Ils se sentaient forts : ils voyaient Dieu.

Toujours avec cette sorte de sens du devoir, d’exaltation perverse qui vise à « travailler au bonheur des hommes » (qui doit nous faire éprouver de la méfiance à l’égard de tous ceux qui évoquent, au gré des événements et de leurs projets faustiens, un « homme nouveau » ou un « peuple nouveau », voire osent lancer avec vigueur et conviction un vibrant «Le Peuple, c’est moi »… ).

Au nom de l’intérêt général, intrigues, condamnations, exclusions, anathèmes lancés par les « purs » contre les modérés et les apostats, s’enchaînent. Pouvant aller jusqu’au populicide. Aucune place n’est accordée à la contradiction. Le despotisme de la « liberté » conduit les Jacobins à s’allier aux sans-culotte sans qui ils ne pourraient rien (sorte de clin d’œil à une certaine alliance des gauches plus récente). Justifiant ensuite la radicalisation.

Vertu et Terreur marchent de pair.

Et il faut savoir tirer les leçons de l’Histoire…

 

Anatole France, Les dieux ont soif, Le Livre de Poche, mars 2003, 288 pages.

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