La Révolution française et la psychologie des révolutions, de Gustave Le Bon (2)

Un autre regard sur la Révolution française et les révolutions en général, loin des passions, mythes et autres fantasmes. Fascinant.

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La Révolution française et la psychologie des révolutions, de Gustave Le Bon (2)

Publié le 15 février 2018
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Par Johan Rivalland.

La première partie de cet article est disponible ici

Les variations individuelles du caractère pendant les révolutions

Les analyses de Gustave Le Bon sont particulièrement intéressantes au sujet des transformations de la personnalité auxquelles on peut assister dans des circonstances exceptionnelles telles que des révolutions (mais pas seulement).

En période ordinaire, un équilibre existe entre les différents moi qui composent l’être humain. Mais lorsque le milieu social est considérablement modifié, comme dans les périodes de troubles, cet équilibre est rompu et une personnalité nouvelle peut émerger. Ce qui explique qu’en toute époque – et la même chose serait tout à fait valable aujourd’hui dans des circonstances identiques – d’honnêtes gens, ou des êtres réputés pour leur douceur, seraient susceptibles de devenir des fanatiques sanguinaires.

Les acteurs des grandes crises religieuses et politiques semblent parfois  d’une essence différente de la nôtre. Ils ne différaient pas de nous cependant. La répétition des mêmes événements ferait renaître les mêmes hommes.
 

Gustave Le Bon n’a pas connu l’époque Nazie, mais si ses analyses n’avaient pas été oubliées, on n’aurait pas dû être surpris, comme le fût par exemple la brillante et remarquable Hannah Arendt, et à travers elle tous ceux qui ont réfléchi à la question, par le si fragile vernis d’humanité et la banalité du Mal qui peuvent régner en des temps agités, transformant littéralement des hommes habituellement ordinaires, non brutaux, et que l’on n’aurait pas imaginé devenir des monstres, en des êtres au service de la mort et des exterminations de masse, comme ce qu’elle découvrit à travers le procès d’Eichmann.

Mais pour en revenir à notre auteur, il est intéressant de lire plus en détail l’analyse des ressorts de cette transformation qu’il étudie.

C’est non pas l’intelligence, nous dit-il, qui est en cause, mais l’association de sentiments qui forment le caractère. Ainsi passe-t-il en revue ceux qui peuvent jouer sur cette transformation, en développant dans chaque cas des exemples concrets : la haine, la peur, l’ambition, la jalousie, la vanité, ou même l’enthousiasme. Ainsi, nous dit-il :

Pendant les révolutions, on voit se développer divers sentiments, réprimés habituellement, mais auxquels la destruction des freins sociaux donne libre cours. Ces freins, constitués par les codes, la morale, la tradition, ne sont pas toujours complètement brisés. Quelques-uns survivent aux bouleversements et servent un peu à enrayer l’explosion de sentiments dangereux.

Mentalités et psychologie des foules

Au-delà de ces sentiments, ce sont les croyances et les mentalités qui sont susceptibles de venir asseoir les actes et les comportements des acteurs des révolutions.

Parmi celles-ci, la mentalité mystique joue un rôle non négligeable. S’apparentant  à celle qu’on observe dans le cadre des révolutions religieuses, elle s’écarte de la rationalité pour y substituer des logiques affectives et conduit des hommes à être prêts à sacrifier leur vie, et celle des autres, pour un idéal devenu objet d’adoration.

Ainsi des êtres comme Robespierre, mais pas seulement, sont-ils prêts à en venir aux pires extrémités pour excommunier définitivement les hérétiques qui osent critiquer l’orthodoxie du moment (jacobine, dans son cas).

Un mécanisme qui semble avoir échappé à la plupart des historiens selon Gustave Le Bon, qui cherchent à expliquer de manière rationnelle une multitude de phénomènes qui demeurent étrangers à ces révolutions. Évoquant ces croyances, voici ce qu’il écrit :

Ce n’est pas avec la raison, mais contre toute raison qu’elles se sont formées. Bouddhisme, christianisme, islamisme, réforme, sorcellerie, jacobinisme, socialisme, spiritisme, etc. semblent des croyances bien distinctes. Elles ont cependant, je le répète encore, des bases affectives et mystiques identiques et obéissent à des logiques sans parenté avec la logique rationnelle. Leur puissance réside précisément en ce que la raison a aussi peu d’action pour les créer que pour les transformer.

La mentalité jacobine

Gustave Le Bon consacre plusieurs pages – qui valent leur pesant d’or – aux spécificités de la mentalité jacobine (de toute époque). Il y voit, en effet, une véritable espèce psychologique à elle seule qui, là encore, a partiellement échappé à la plupart des historiens.

Les Jacobins ne se doutent nullement, du reste, de leur mysticisme. Ils prétendent, au contraire, être uniquement guidés par la raison pure. Pendant la Révolution, ils l’invoquaient sans cesse et la considéraient comme le seul guide de leur conduite (…) Le Jacobin n’est pas un rationaliste, mais un croyant. Loin d’édifier sa croyance sur la raison, il moule la raison sur sa croyance et si ses discours sont imprégnés de rationalisme, il en use très peu dans ses pensées et dans sa conduite.

Un Jacobin raisonnant autant qu’on le lui reproche serait accessible quelquefois à la voix de la raison. Or, une observation, faite de la Révolution à nos jours, démontre que le Jacobin, et c’est d’ailleurs sa force, n’est jamais influencé par un raisonnement, quelle que soit sa justesse. Et pourquoi ne l’est-il pas ? Uniquement parce que sa vision des choses toujours très courte ne lui permet pas de résister aux impulsions passionnelles puissantes qui le mènent.

 

Il décrit ainsi des êtres dangereux qui, menés par leurs passions et leurs impulsions, en raison de leurs certitudes dont ils ne peuvent sortir, deviennent combatifs et prêts à aller jusqu’à considérer leurs contradicteurs comme dignes de la mort.

Les éléments mystiques et affectifs qui dominent l’âme du Jacobin le condamnent à un extrême simplisme. Ne saisissant que les relations superficielles des choses, rien ne l’empêche de prendre pour des réalités les images chimériques nées dans son esprit. Les enchaînements des phénomènes et leurs conséquences lui échappent. Jamais il ne détourne les yeux de son rêve.

Il n’est pas tendre non plus avec la mentalité révolutionnaire, du moins pour une partie de ceux qu’il décrit comme des révoltés pathologiques à la mentalité destructrice (un peu à l’image de certains « zadistes » aujourd’hui ou mouvements cousins) et qui sont prêts à profiter de périodes de troubles pour donner libre cours à leurs instincts.

Bien qu’il les distingue d’autres révolutionnaires, dans les domaines des arts, des sciences et de l’industrie, à qui on doit au contraire une vraie puissance créatrice qui mènent à des découvertes décisives et à des formes de progrès.

Le dernier type de mentalité qu’il étudie est la mentalité criminelle, résidu de dégénérés et d’inadaptés, contenus par la société en temps ordinaires, qui servent de soldats idéals pour les révolutionnaires durant les périodes de troubles, par leur avidité à piller et massacrer quelle que soit la cause. Ils jouent un rôle majeur dans les révolutions et ce sont eux qui ont ravagé la France durant les dix années de la Révolution.

Psychologie des foules révolutionnaires

Gustave Le Bon commence par rappeler les caractères principaux constitutifs de ce que l’on appelle une foule, tels qu’il les décrit en détail dans son ouvrage-phare. Qu’elle soit réunie physiquement ou non.

Les individus y diffèrent beaucoup de leur identité habituelle lorsqu’ils sont isolés, s’évanouissant dans la personnalité inconsciente de la foule, mue par la logique collective. Les passions y règnent, ainsi qu’une crédulité infinie et une sensibilité exagérée.

Les raisonnements n’y ont aucun effet, cédant la place aux affirmations, effets de contagion, répétitions, au prestige des intervenants. On peut tout faire admettre à la multitude, rien n’est impossible à ses yeux, même le moins rationnel. Et, nous dit l’auteur, cette exagération s’accroît encore aux époques de révolution, la crédulité prenant parfois des dimensions invraisemblables.

Ces divers caractères montrent que l’homme en foule descend beaucoup sur l’échelle de la civilisation. Devenu un barbare, il en manifeste les défauts et les qualités : violences momentanées, comme aussi enthousiasmes et héroïsmes (…) Les caractères personnels s’évanouissent dans les foules, leur action est considérable sur les individus dont elles sont formées. L’avare y devient prodigue, le sceptique croyant, l’honnête homme criminel, le lâche un héros. Les exemples de telles transformations abondent pendant notre Révolution.

On trouve ainsi une explication du vote de certaines lois ou de verdicts judiciaires qui n’auraient jamais été imaginables de la part de tel ou tel individu pris isolément, en temps ordinaires, et qu’il n’aurait même jamais approuvés individuellement.

Acclamations de haine, de fureur ou d’amour y sont immédiatement approuvées et répétées.
 

Mais rien n’est possible sans la présence de meneurs. Et une foule peut y céder aisément, si celui-ci se montre habile à la mobiliser. Son succès dépendra en fait de sa capacité à provoquer la suggestion. La foule versatile et comprenant finalement assez peu les événements, pourra tout aussi bien, d’ailleurs, applaudir sa chute quelques temps après.

La contagion mentale est, en revanche, beaucoup plus lente à gagner un peuple. Celui-ci est mû par une histoire, une âme, des traditions. Journaux, conférences, livres, etc. mettront un temps considérable à opérer une transformation en profondeur des esprits. Cependant, même si un peuple est moins excitable qu’une foule, celui-ci saura se mobiliser s’il se sent par exemple attaqué lors d’une menace d’invasion notamment, comme dans le cas des paysans russes face à Napoléon ou des Anglais face au péril Nazi.

Psychologie des assemblées révolutionnaires

Comme l’observe Gustave Le Bon, les assemblées politiques sont la plupart du temps des foules peu agissantes, compte-tenu des sentiments ou intérêts contraires des groupes hostiles dont elles se composent. Chaque groupe formant un être unique au sein duquel chaque être cesse de rester lui-même et peut voter contre ses convictions et ses volontés (il en donne quelques exemples).

Des meneurs violents et possédant du prestige parviennent même parfois à rallier derrière eux tous les groupes d’une assemblée, même si ces mesures sont les plus contraires à leurs opinions.

 

Une assemblée ayant les caractères d’une foule sera, comme elle, extrême dans ses sentiments. Excessive dans la violence, excessive aussi dans la pusillanimité. D’une façon générale, elle se montrera insolente envers les faibles et servile devant les forts (…) Cette caractéristique des assemblées étant une loi générale, il faut considérer comme une grosse faute de psychologie pour un souverain la convocation d’une assemblée quand son pouvoir s’affaiblit. La réunion des Etats Généraux coûta la vie à Louis XVI. Elle avait failli enlever son trône à Henri III (…).
 

On a là une explication de l’emballement qui a amené la Convention à ériger la loi des suspects, puis à faire régner la Terreur jusque dans les rangs des Girondins, Hébertistes, Dantonistes, puis Robespierristes, dont de nombreux membres ont fini eux-mêmes guillotinés.

Cette accélération des sentiments dans les assemblées explique pourquoi elles furent toujours si peu maîtresses de leurs destinées et arrivèrent tant de fois à des résultats exactement contraires aux buts qu’elles se proposaient. Catholique et royaliste, la Constituante, au lieu de la monarchie constitutionnelle qu’elle voulait établir, et de la religion qu’elle voulait défendre, conduisit rapidement la France à une république violente et à la persécution du clergé.
 

Psychologie des clubs révolutionnaires

Au sein de son développement, Gustave Le Bon attache une importance particulière aux clubs révolutionnaires, dont il note qu’ils disposent d’une plus grande unité de sentiments et de volontés. Comme ce fut aussi le cas des communes, des congrégations religieuses ou des corporations en leur temps, mais aussi des francs-maçons ou des syndicats ouvriers aujourd’hui encore.

Donc d’une plus grande force, qui, à ce titre, a joué un rôle fondamental dans la Révolution française. A l’image d’un Robespierre, meneur du club des Jacobins, dont on sait l’habileté dont il fit preuve pour imposer ses vues.

Sachant que, comme l’analyse Gustave Le Bon, contrairement au cas d’une foule hétérogène, le meneur devient souvent un mené, tant il doit savoir ménager les sentiments et intérêts identiques.

Le prochain volet sera consacré à la présentation de la deuxième partie de l’ouvrage, centrée sur la Révolution française plus spécifiquement.

 

Gustave Le Bon, La Révolution française et la psychologie des révolutions, Createspace Independent Publishing Platform, juin 2015, 236 pages.

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  • Le livre est gratuitement disponible en version électronique à l’adresse suivante :
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5547g/f8.item.zoom

    • Certes, mais Gallica propose des PDF image et les notes deviennent ingérables (expérience avec la psy du socialisme). Vous avez l’UQAC qui propose des Word ou des epub et vous pouvez prendre des notes facilement par copier/Coller
      http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/revolution_francaise/revolution_franc.html
      Je reviendrai auprès de monsieur Rivalland car j’ai été déçu par Le Bon sur ce thème et même Tocqueville.
      Le maître du sujet étant Hippolyte Taine, également sur UQAC
      les origines de la France contemporaine, 11 volumes chez Gallica et 5 à l’UQAC, j’en suis au 4, sublime

  • Taine, par antériorité, a coupé l’herbe sous le pied de Le Bon quant à l’analyse de la psy du jacobin et ça n’a pas eu l’heur de lui plaire d’où ses critiques infondées. Taine dès le premier volume annonce que le jacobin ne fait pas appel à la raison mais à sa foi. Beaucoup d’historiens, quasiment tous, se font avoir en pensant que ces tyrans sont dans le raisonnement. (Robespierre, Hitler, Lénine, Staline, Mao etc.)
    Lien pour « Les origines de la France contemporaine »
    http://classiques.uqac.ca/classiques/taine_hippolyte/taine_hippolyte.html
    On ne voit plus le monde de la même manière après cette lecture.
    Je réfute l’argument que Taine serait un super Michelet.
    Cette oeuvre monumentale d’environ 3000 pages Word en consacre 25 à 30% aux sources en fin d’ouvrage. J’ai constaté ce taux puisque je la lis sur Kindle. La version Gallica en 11 volumes n’est pas exploitable pour les notes car en PDF image.
    Dans l’attente de vos appréciations monsieur Rivalland.

    • Bonsoir Monsieur,
      Je vous remercie pour votre remarque intéressante et votre suggestion.
      Je ne suis cependant pas en mesure de porter un jugement de valeur sur ce débat entre historiens. Tout au plus puis-je indiquer que dans le troisième volet il en sera question, puisque Gustave Le Bon évoque directement la question (ayant d’ailleurs des égards particuliers à l’endroit de Taine, dont il reconnait pleinement le talent particulier). En revanche, je ne m’y attarderai pas car mes présentations sont déjà bien longues et je ne puis aller trop loin.
      Mais, puisque vous donnez un lien vers l’ouvrage, les personnes intéressées pourront se reporter au début de la deuxième partie de celui-ci, pour y trouver ces éléments.
      Pour le reste, je ne suis pas un « spécialiste » et ne souhaite donc pas prendre parti.

      • Présentation de Taine, à laquelle j’adhère :
        « J’ai écrit en conscience, dit Taine, après l’enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j’ai été capable. Avant d’écrire, j’inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C’est l’étude des documents qui m’a rendu iconoclaste. Le point essentiel… ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. A mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants… Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n’est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu’on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu’on y attache. Or, appliquées à l’organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’État. C’est sur ce point que j’ai insisté ; d’autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l’Empire, n’a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. »

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