« Un conte de deux villes » de Charles Dickens

L’horreur de la Révolution. Une évocation très parlante des excès et dérives de certaines révolutions, évoluant jusqu’au caractère totalitaire.

Par Johan Rivalland.

Ce roman de Charles Dickens est relativement peu connu. Et pourtant, il mérite d’être découvert ou redécouvert. Dressant à la fois un portrait assez juste des forces qui concourent à préparer les esprits à la révolte générale lorsque les événements s’y prêteront, mais aussi une juste observation du caractère incontrôlable vers lequel elles peuvent ensuite dériver.

« Liberté, égalité, fraternité… ou la mort »

Entrer dans ce roman, puis ne pas se décourager et continuer jusqu’au bout n’a pas été une simple sinécure. Reflet typique de certains romans du XIXe siècle, la narration donne aujourd’hui le sentiment de traîner en longueur et peut faire éprouver l’impression que l’intrigue prend beaucoup de temps à se mettre en place. Cependant, le dernier tiers du livre vaut la peine de prendre son courage à deux mains car il est absolument captivant, stimulant et d’une vive intensité.

Se plaçant dans la perspective, non des principaux artisans de la révolution, mais de personnages plus secondaires, cette épopée extraordinaire retrace parfaitement bien ce qui se joue sur le plan de la psychologie des révolutions et montre jusqu’où la folie des hommes peut aller, avec la spécificité d’observer les événements de la Révolution des deux côtés de la Manche, à Londres et à Paris.

Charles Dickens prend le parti de poser les jalons de ce qui va susciter le ressentiment bien compréhensible, puis les haines, d’une partie du peuple, afin de bien mettre en lumière les injustices criantes et les violences dont certains membres de la Noblesse (sans oublier la corruption qui pouvait également régner au sein du Clergé) se sont montrés coupables.

Mais il n’en omet pas pour autant de montrer les ressorts de la tournure que vont prendre les événements lorsque la Révolution sera lancée. En particulier à l’époque de la Terreur. Avec en point d’orgue cette devise à donner froid dans le dos, qui revient en boucle dans le roman : « Liberté, égalité, fraternité… ou la mort ».

Une sauvagerie extrême

Car ce qui frappe dans cette révolution, comme dans d’autres, est son caractère incontrôlable. Ou comment des gens a priori ordinaires peuvent se transformer en monstres sanguinaires que rien n’arrête. Tandis que d’autres, nombreux, se délectent du spectacle de l’horreur, perdant toute empathie et réclamant toujours plus de sang.

Ce sont surtout – et c’est là que les admirateurs fanatiques de la Révolution, ou plutôt des révolutions me paraissent inquiétants – des enchaînements délirants qui se succèdent, au cours desquels règnent l’arbitraire, les procès expéditifs sans véritable jugement de la part de tribunaux révolutionnaires qui n’ont de tribunaux que le nom et pour participants des bêtes assoiffées de sang.

En regardant le jury et l’auditoire bruyant, on aurait pu croire que l’ordre habituel des choses était renversé, et que c’étaient les criminels qui jugeaient les honnêtes gens. Ce qu’il y a de plus bas, de plus cruel, de pire dans une ville – jamais dépourvue de bassesse et de cruauté – dirigeait les débats. Ces gens commentaient, applaudissaient, désapprouvaient, anticipaient, précipitaient les jugements sans la moindre observation du tribunal. La plupart portaient des armes variées. Parmi les femmes, certaines avaient des couteaux, les autres des poignards. Tout en mangeant ou en buvant, elles regardaient ce qui se passait à la barre. D’autres enfin tricotaient.

Tandis que les très nombreux innocents qui sont enlevés par la mort sur simple dénonciation, ou vague suspicion sans preuve, ou encore n’importe quel prétexte qui peut les conduire à l’échafaud, sont amenés par charrettes entières devant une foule constituée de personnes n’ayant plus grand-chose non plus d’humain.

Toutes les habitudes de la vie quotidienne étaient modifiées par la peur et la méfiance universelle qui assombrissaient cette époque.

Une époque particulièrement sombre, inhumaine, remplie d’horreurs, que Charles Dickens dépeint ici magnifiquement et à l’évocation de laquelle je frémis à l’idée que certains en rêvent et en reproduiraient volontiers certaines dimensions si les circonstances le permettaient. Et sans oublier qu’elle en a inspiré d’autres, à commencer par celle de 1917.

 

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